Politique

Mali : Aguelhok, victime collatérale des affrontements entre Minusma et groupes armés

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Par - à Bamako
Mis à jour le 30 juin 2021 à 14:02

Des Casques bleus du contingent de la Minusma à Aguelhok, le 19 janvier 2019. © Photo MINUSMA/Marco Dormino

Dans le nord du Mali, la proximité du camp de Casques bleus avec des habitations met en danger les populations civiles d’Aguelhok. Des collectifs de ressortissants de cette commune d’éleveurs touareg exigent sa délocalisation.

L’écho s’est propagé des venelles sablonneuses d’Aguelhok jusqu’aux hôtels de la capitale. Depuis plusieurs semaines, le camp de la Minusma situé dans cette localité du nord du Mali est sous le feu des critiques. Des collectifs de ressortissants de cette commune d’éleveurs touareg et leurs soutiens organisent des mobilisations, exigeant « la délocalisation sans délai du camp de la Minusma ». Un sit-in est prévu le 12 juillet devant le siège de la mission onusienne à Bamako.

Venu remplacer un camp des Forces armées maliennes (Fama), celui des Casques bleus d’Aguelhok se dresse à quelques centaines de mètres à peine des habitations, à l’est de la ville. Une proximité qui « met en danger les civils que la Minusma est censée protéger », accuse Malick Ag Eljimit, porte-parole du Collectif des ressortissants d’Aguelhok.

Entre deux feux

En conférence de presse à Bamako le 18 juin, il déroule la longue litanie de maux dont la Minusma est accusée. Il explique que chaque attaque subie par les Casques bleus donnerait lieu à « des dommages collatéraux dont sont victimes les populations civiles prises entre deux feux ». « À chaque attaque, des maisons, des écoles sont touchées, ajoute le porte-parole. Les populations n’en peuvent plus et beaucoup ont déserté la ville. »

Et pour cause : parmi les treize sites onusiens qui accueillent des Casques bleus au Mali, celui d’Aguelhok est la cible privilégiée des groupes armés. Sur quarante attaques subies depuis septembre 2018, dix-neuf ont visé Aguelhok, contre onze pour le camp de Tombouctou ou huit contre celui de Ménaka, selon les chiffres de la Minusma.

Pour se défendre, la mission de l’ONU pointe une « opération de propagande ». « Après le cuisant revers qu’ils ont subi lors de l’attaque du 2 avril, les terroristes tentent de poursuivre la guerre par d’autres moyens. Par la propagande notamment, à travers les réseaux sociaux, afin de discréditer le travail de la Minusma, qui est pourtant appréciée par les populations, affirme une source interne à la Minusma. Nous déplorons le fait qu’un grand nombre de familles, par crainte des groupes terroristes ou parce qu’on les y a forcés, ait quitté la ville. »

Notre interlocuteur reconnaît un climat « délétère » depuis quelques semaines avec les populations d’Aguelhok et souligne qu’« en réalité, à Aguelhok et dans d’autres villes comme Kidal, ce sont les populations qui se sont rapproché des camps. Initialement, le camp d’Aguelhok se trouvait à 400 ou 500 mètres des maisons, mais depuis 2016, de plus en plus de constructions se sont rapprochés du camp sur le côté sud. »

Exactions sur des civils

La Minusma, un des treize sites onusiens du Mali, est installée juste à côté de la ville d’Aguelhok.

La Minusma, un des treize sites onusiens du Mali, est installée juste à côté de la ville d’Aguelhok. © SOULEYMANE AG ANARA/AFP

« Il n’y a ni manipulation ni agenda caché, rétorque Malick Ag Eljimit. Le vrai problème, c’est que des populations qui vivent majoritairement de l’élevage ne peuvent plus vaquer librement à leurs activités parce qu’elles se sentent en danger et parce que toutes les entrées de la ville passent par le camp ou les check-points de la Minusma. Nous ne demandons pas le départ de la Minusma, mais sa délocalisation et des enquêtes indépendantes. »

« Il y existe certainement une porosité entre certains ressortissants d’Aguelhok et des membres d’Ansar Eddine ou du GNIM [Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans]. Mais le problème, au-delà du camp de la Minusma, ce sont ses ‘locataires’ », décrypte quant à lui un spécialiste des conflits armés au Mali qui souhaite garder l’anonymat.

Capturés par le contingent tchadien de la Minusma et exécutés alors qu’ils étaient venus chercher des soins

Les « locataires », ce sont les Casques bleus tchadiens, un contingent régulièrement accusé d’exactions sur des civils. Les populations d’Aguelhok leur reprochent ainsi d’avoir exécuté plusieurs civils en représailles après l’attaque du 2 avril. Ce jour-là, leur camp a été pris d’assaut par plus d’une centaine de djihadistes et quatre Casques bleus ont perdu la vie.

Officiellement, le bataillon tchadien a par la suite mené une série d’opérations de ratissage ayant permis de neutraliser une quarantaine de jihadistes. Mais à Aguelhok, on assure que plusieurs civils ont été ciblés. Les habitants de la ville citent Attiyoub Ag Alhousseini, Aklil Ag Issouf ou encore Baye Ag Aklil, « capturés par le contingent tchadien de la Minusma et exécutés au sein même de leur camp alors qu’ils étaient venus chercher des soins ».

Pour faire la lumière sur ces accusations, la Minusma a annoncé l’ouverture de plusieurs enquêtes. « Nous avons notamment pour mission de protéger les civils et nous n’acceptons en aucun cas qu’ils soient ciblés. Nous avons immédiatement ouvert des enquêtes pour établir les faits au sujet de ces allégations de violations de droits de l’homme », tente de rassurer l’une de ses porte-parole.

Concernant les déplacements de population, la Minusma les impute aux attaques successives menées par des groupes armés, qui auraient « apeuré la population ». « La Minusma n’est pas la source de cette insécurité, insiste la porte-parole contactée par Jeune Afrique. Au contraire, elle la combat dans la limite de son mandat et de ses moyens dans cette zone où les forces gouvernementales ne sont pas suffisamment présentes. »

Une frustration légitime

Le mandat de la Minusma, qui se limite au « maintien de la paix » et ne prévoit pas de lutte anti-terroriste, est régulièrement remis en question. « En 2017, des officiers estimaient que 93 % des ressources et effectifs de la Minusma étaient alloués à la protection de la force elle-même plutôt qu’au reste de ses activités, pointe un bon connaisseur des conflits au Sahel. Cela a créé une frustration légitime. » Un chiffre que dément la Minusma, qui estime qu’à ce jour 12,2% seulement des forces autorisées sont dédiées à la protection de la mission onusienne.

Notre source souligne que tous les contingents ne sont pas perçus de la même manière par les populations : « Les patrouilles effectuées par les Casques bleus britanniques dans les cercles de Gao et d’Ansongo sont appréciées, notamment parce qu’elles ont permis de faire reculer le banditisme dans ces zones. »

« La demande de plus de robustesse vient d’un besoin, compréhensible, de résoudre la situation sécuritaire une fois pour toutes. Le mandat actuel est déjà très robuste mais ce n’est pas le rôle de la Minusma que de résoudre tous les problèmes sécuritaires du Mali », tranche-t-on côté onusien. Alors qu’une nouvelle résolution doit être adoptée fin juin, huit ans après le lancement de la mission, une évolution de son mandat n’est pas à l’ordre du jour. Pas même après les récentes annonces d’Emmanuel Macron sur la fin prochaine de l’opération Barkhane dans sa forme actuelle.