Politique

Assises nationales au Mali : Choguel Maïga cherche-t-il à repousser les élections ?

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Mis à jour le 29 juin 2021 à 14:20

Des milliers de Maliens rassemblés, après la démission d’IBK, sur la place de l’indépendance à Bamako, le 21 août 2020. © Anadolu Agency via AFP

À quoi va servir le dialogue national que le Premier ministre malien veut organiser d’ici septembre ? Pour certains, il s’agit d’un prétexte pour prolonger la transition.

Le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga les présente comme le « deuxième chantier du gouvernement », qui doit permettre « d’établir un diagnostic partagé de la gravité et de la profondeur de la crise traversée » par le pays et de prendre conscience « des enjeux, des défis et des vulnérabilités structurelles » auxquels il doit répondre. L’objectif affiché des « assises nationales de la refondation » tient en un slogan : « refonder l’État ».

« Tous les documents issus de différentes assises vont servir de matière première pour en élaborer la charpente, a détaillé le Premier ministre, le 21 juin dernier. Celle-ci va être envoyée dans toutes les régions, tous les cercles, toutes les communes, pour que les citoyens discutent ». Et pour conduire ce chantier, il devrait désigner un fidèle : Ikassa Maïga, l’un de ses plus proches alliés, tout récemment nommé ministre de la Refondation de l’État, chargé des relations avec les institutions.

« Un énième dialogue national »

L’organisation de ces assises figurait au programme du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), dont Choguel Maïga était l’un des principaux cadres avant de s’installer à la primature. Mais à seulement huit mois de la fin théorique de la transition, les autorités maliennes ont-elles réellement le temps d’organiser un tel cadre de débat dans de bonnes conditions ?

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le Mali, où les consultations de ce type se suivent de manière régulière sans vraiment déboucher sur des évolutions concrètes, a connu en septembre 2020 un dialogue national initié par le Conseil national pour le salut du peuple (CNSP), la junte militaire ayant mené le coup d’État contre Ibrahim Boubacar Keïta (IBK).

Cette fois, un pacte sera scellé entre l’État et les Maliens pour que tout soit appliqué

C’est à l’issue de ce précédent dialogue que la feuille de route de la transition avait été arrêtée, et sa durée fixée. Pour établir leurs conclusions, les différents acteurs – politiciens et représentants de la société civile – s’étaient alors déjà largement appuyés sur les travaux du dialogue national inclusif (DNI), organisé en 2019 par IBK et considéré à ce jour comme le plus abouti qu’ait connu le pays. Cependant, ni les préconisations du DNI, ni celles qui ont émergées en septembre dernier, n’ont véritablement été suivies d’effets.

« Un énième dialogue national ne va aboutir à rien, déplore Lamine Savané, enseignant-chercheur en sociologie politique à l’université de Ségou. Les résolutions du dialogue national inclusif de 2019, qui a pourtant été une réussite, n’ont pas été suivies. Il y avait notamment deux mesures phares, une relecture de l’Accord de paix de 2015 et un organe unique de gestion des élections… On n’en est encore loin. » Selon le politologue, « il aurait mieux valu s’attaquer aux problèmes majeurs que sont l’organisation des élections et la mise en place d’une commission ad hoc pour gérer le scrutin mais aussi faire face à la crise sécuritaire qui sévit dans le pays ».

Les partisans de ces assises affirment qu’il ne s’agit pas de ressasser des solutions déjà proposées, mais au contraire de « corriger les erreurs et les insuffisances du passés, assure Jeamille Bittar, porte-parole du mouvement M5. Qu’on le veuille ou non, nous sommes obligés d’aller vers ces assises et le gouvernement y travaille. Cette fois, nous ferons en sorte qu’un pacte soit scellé entre l’État et les Maliens pour que toutes les conclusions soient appliquées pendant et même après la période de transition ».

Diktat de la communauté internationale

Le 10 juin, alors que Choguel Maïga recevait plusieurs cadres du Parti pour la renaissance nationale (Parena) à la primature, son leader Tiébilé Dramé a lui plaidé en faveur d’une « table ronde » de deux jours maximum, lors de laquelle responsables politiques et membres de la société civile fixeraient des « bases solides » pour sortir de la période de transition. Un moyen de favoriser le dialogue sans pour autant perdre de temps.

En octobre ou en novembre, le Premier ministre va nous dire qu’on ne peut pas aller aux élections

Ces nouvelles assises, « c’est une idée du M5, elle faisait partie du programme de Choguel lorsqu’il était dans les manifestations pour réclamer le départ d’IBK. Et aujourd’hui, il veut l’imposer aux Maliens », regrette Housseim Amion Guindo, président de la Convergence pour le développement du Mali (Codem). L’ancien Premier ministre Moussa Mara se montre moins sévère : « Il vient d’un mouvement qui réclamait ces assises, il est donc naturel qu’il veuille l’appliquer une fois aux manettes. »

Sauf que, estime Tiébilé Dramé, « si l’on continue sur cette voie, l’issue est claire : en octobre ou en novembre, le Premier ministre va nous dire qu’on ne peut pas aller aux élections parce qu’on n’a pas eu le temps de les organiser ». Si l’on s’en tient au chronogramme fixé par le gouvernement de la transition, il reste huit mois au Mali pour organiser le référendum, les élections locales et coupler les scrutins présidentiels et législatifs.

Mais Jamille Bittar juge que la tenue des élections en février 2022 est encouragée par « de nombreuses personnalités politiques qui sont dans une dynamique électorale et qui pensent que le problème du Mali va être résolu par les urnes » et, surtout, « imposée par l’extérieur ». « Nous devons mettre fin au diktat de la communauté internationale qui vient nous imposer un calendrier électoral, martèle-t-il. Si les Maliens décident que, pour des raisons objectives, nous devons allonger ou écouter la période de la transition, nous le ferons ».