Politique

Algérie : qui est Noureddine Boukrouh, l’ex-ministre qui qualifie Tebboune de « fou » ?

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Mis à jour le 25 juin 2021 à 12:55

Noureddine Boukrouh. © Noureddine Boukrouh/Youtube

Ancien ministre du Commerce sous Bouteflika, Noureddine Boukrouh est un redoutable polémiste. À l’étranger où il s’est installé pour fuir les menaces, l’homme s’exprime régulièrement sur l’actualité de son pays. Dans sa dernière tribune, il qualifie le président Tebboune de « fou ». Portrait.

Sa plume est redoutable et ses mots sont du vitriol sur des plaies ouvertes. Depuis qu’il a délaissé son costume de dirigeant politique pour revêtir celui d’observateur et commentateur de l’actualité algérienne, Noureddine Boukrouh dézingue, ventile et dynamite. Sa page Facebook, suivie par plus de 69 000 abonnés, est ainsi devenue une tribune d’où il distribue les bons et les mauvais points. Surtout les mauvais.

Boukrouh doute de « la cohérence mentale » de ce chef de l’Etat « putatif »

Le dernier à en faire les frais n’est autre que le président Abdelmadjid Tebboune. Le billet que lui consacre Boukrouh, publié le 14 juin, est sobrement titré « Ce fou de Tebboune »… Dans ce texte dans lequel il commente les élections législatives du 12 juin dont le FLN est sorti vainqueur avec une majorité relative, Boukrouh dit de Tebboune qu’il a échappé à la prison grâce à la protection de Ahmed Gaïd Salah, ex-vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, mort en décembre 2019.

Boukrouh doute de « la cohérence mentale » de ce chef de l’État « putatif »,  qu’il juge « inaccessible au dialogue », « n’entend que sa voix », « plane dans l’apesanteur du monde à l’envers », et présente des symptômes de « délirium tremens ».

Tebboune, ce « fou »

Si Noureddine Boukrouh ne le formule pas d’une façon nette, il n’en appelle pas moins, en creux, à la révocation du chef de l’État en raison, notamment, de sa santé mentale. Le président algérien constituerait ainsi une « menace ‎nationale et une source de désordre international ». Depuis son accession au pouvoir, Tebboune fait régulièrement l’objet de critiques. Mais celles de Boukrouh sortent du lot.

Si le parquet d’Alger faisait preuve du même empressement qu’il a mis à poursuivre pour outrages et offenses les opposants au président, Noureddine Boukrouh aurait certainement déjà été inquiété. Mais ce polémiste qui se définit comme un électron libre ne réside plus en Algérie. Selon plusieurs sources, l’homme s’est établi un temps au Liban avant de s’installer dans le sud de la France. Contacté par JA, Noureddine Boukrouh n’a pas répondu à nos sollicitations.

Avant de dézinguer tout ceux qui font partie du système, Noureddine Boukrouh en était un des acteurs. Ce financier de formation, père de cinq enfants, était cadre dans l’administration et dans les entreprises publiques durant les années 1980, avant de bifurquer vers le privé. À l’époque déjà, il se fait remarquer par ses écrits, notamment sur la pensée islamique, publiés dans la presse. Dans le monde des affaires, Boukrouh investit dans un laboratoire photo sur les hauteurs d’Alger et dans une petite unité de fabrication de vaccins qui n’a pas été un franc succès du fait, notamment, d’entraves administratives.

Sens de la formule

L’ouverture démocratique, amorcée après les émeutes sanglantes d’octobre 1988 qui signent la fin du parti unique, lui offre l’opportunité d’entrer dans le monde politique en créant en 1989 le PRA (Parti du Renouveau Algérien), un parti libéral teinté d’une sensibilité islamiste soft. Bon tribun, pédagogue, s’exprimant aussi bien en arabe qu’en français, il entre dans la postérité en 1990 en qualifiant lors d’un débat à la télé les Algériens de « ghachis » (populace). À ce jour, on lui rappelle encore cette sortie qui sonne comme une insulte à ses compatriotes.

Si Boukrouh est actif sur la scène médiatique, sa formation reste au stade de micro-parti. Aux législatives de décembre 1991 remportées par le FIS (Front islamique du salut, dissous en 1992), le PRA obtient 0,98 % des sièges. Cette débâcle n’entrave pas les ambitions de cet adapte du penseur de l’islam Malek Bennabi, dont l’ex-ministre se plait à dire qu’il a contribué à le rendre encore plus connu.

Il a une trop haute idée de lui-même pour se faire téléguider »

À l’occasion de l’élection présidentielle de novembre 1995, en plein guerre civile, le général « Toufik », alors puissant patron des services secrets, l’encourage à se porter candidat au même titre que le général Liamine Zeroual, Saïd Sadi et Mahfoud Nahnah. Après avoir obtenu les 75 000 signatures indispensables pour valider une candidature. Boukrouh arrive en quatrième position avec 434 144 voix, contre plus de 7 millions pour Zeroual. Sa candidature à l’élection de 1999 ne connaitra pas la même fortune. Son dossier sera recalé par le Conseil constitutionnel faute de signatures suffisantes.

La « mise à mort » du général Betchine

Noureddine Boukrouh entre une nouvelle fois dans les annales à l’été 1998 avec une série de textes dans lesquels il étrille le pouvoir, et notamment le général Mohamed Betchine, à l’époque intouchable conseiller à la sécurité du président Zeroual. Il fallait de l’audace et un peu de folie pour s’attaquer à Betchine, tant prononcer le nom de ce dernier relevait d’un quasi-tabou.

Qualifiant le système de « cloaque », Boukrouh dénonce la « promotion des médiocres » et traite Betchine de « monsieur import-import » en référence à son empire financier. Éclaboussé par des accusations de « malversations financières », le puissant général jette l’éponge à l’automne 1998, et précipite le départ anticipé de son protecteur Zeroual, dont la démission ouvre la voie à Bouteflika pour lui succéder.

À ce jour, Boukrouh est accusé d’avoir été téléguidé par un clan du pouvoir contre un autre. Il s’en défend avec aplomb. Un de ses anciens collaborateurs jure que Boukrouh a agi de sa propre initiative en 1998. « Ni instrumentalisé, ni piloté, confie-t-il. Il a une trop haute idée de lui-même pour se faire téléguider. Boukrouh a un côté narcissique, se croit d’une intelligence supérieure et n’admet pas la critique. »

Boukrouh revient dans les bonnes grâces du pouvoir avec l’arrivée de Bouteflika qui en fait son ministre des PME, puis de la Participation et de la coordination des réformes et enfin du Commerce, avant de quitter le gouvernement en 2005.

Il a plaidé pour la prolongation du troisième mandat de Bouteflika

À ceux qui lui reprochent d’avoir été ministre sous Bouteflika et d’être un enfant du système qu’il voue aux gémonies, Boukrouh jure qu’il a agi en homme libre, qu’il s’est opposé au président déchu et convoque même les témoignages de ses anciens ministres comme preuves de son indépendance et de sa liberté de ton.

Noureddine Boukrouh s’éclipse alors de la scène politique, perd le contrôle de son parti, retourne au privé et voyage. La maladie de Bouteflika, victime d’un AVC au printemps 2013, lui offre l’opportunité de se remettre en selle. L’ancien ministre du Commerce ne s’oppose pas au maintien au pouvoir du chef de l’État en dépit de son état de santé défaillant. Il plaide plutôt pour la prolongation du troisième mandat ou encore pour l’instauration du poste de vice-président qui fera campagne à la place de Bouteflika, cloué sur un fauteuil et assurera la gestion du pays si la santé de dernier ne s’améliore pas. Bref, aux yeux de Boukrouh, Bouteflika n’était pas, encore, maudit.

Pourfendeur de Bouteflika

Il le sera à partir de 2015, lorsque l’ancien président du PRA reprend sa liberté de parole pour s’exprimer régulièrement sur l’actualité politique et sociale. Avec son sens de la formule, ses expressions du terroir, sa plume alerte et ce qu’il faut bien appeler un goût certain pour le persiflage, ce bon client des médias devient un farouche opposant à Bouteflika, dont il a un temps rédigé les discours.

Boukrouh déploie ses références historiques et littéraires pour dézinguer l’ancien président. Il le compare ainsi tour à tour à Néron, Ubu Roi et Harpagon qui s’accroche à sa cassette. L’appétence de Bouteflika pour le pouvoir ? Inacceptable, injuste, immoral, suicidaire, dit Boukrouh en 2017 dans une interview à El Watan. À peu de choses près, le même jugement qu’il porte aujourd’hui sur Abdelmadjid Tebboune.

L’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia lui aurait même adressé des menaces de mort

À ceux qui lui reprochent d’avoir retourné sa veste, d’avoir cautionné le système, de s’être acoquiné avec Bouteflika et donc avec la Issaba (bande mafieuse), Boukrouh aime à rappeler qu’il a été souvent victime de son franc-parler. Son premier article publié en 1972 a provoqué sa convocation devant la police sous le régime du colonel Boumédiene.

Les attaques contre Betchine en 1998 lui ont valu un mandat d’arrêt, sans que l’on sache comment celui-ci a été retiré. Ses appels entre 2017 et 2018 à une révolution citoyenne lui ont coûté la destruction sur ordre du wali (préfet d’Alger), aujourd’hui en prison, d’une partie de sa maison à Alger. L’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, qui purge aujourd’hui une lourde peine de prison, lui aurait même adressé des menaces de mort.

« J’ai dû quitter le pays », explique Noureddine Boukrouh dans une tribune en février 2021. Ce n’est guère avec cette sortie sur « ce fou de Tebboune » qu’il y remettra les pieds.