Politique

RDC : Félix Tshisekedi peut-il vraiment compter sur l’Union sacrée ?

Réservé aux abonnés | | Par
Félix Tshisekedi, en décembre 2018.

Félix Tshisekedi, en décembre 2018. © REUTERS/Baz Ratner

Après deux revers au Parlement la semaine dernière, la coalition du chef de l’État semble montrer des signes de fragilité. Décryptage.

Le mot d’ordre était pourtant clair. Le 5 juin, lors d’une rencontre avec les sénateurs de l’Union sacrée à la Cité de l’Union africaine, Félix Tshisekedi leur avait demandé de « ne pas faire obstruction à la justice ». À quelques jours de la clôture de la session de mars, ils étaient appelés à se prononcer sur la levée de l’immunité de l’un de leurs collègues, et pas des moindres :  Matata Ponyo Mapon, Premier ministre de 2012 à 2016.

La justice congolaise souhaitait pouvoir l’auditionner sur la gestion des fonds alloués au Parc agro-industriel de Bukanga Lonzo. Selon l’Inspection générale des finances (IGF), qui a consacré un rapport d’audit à ce projet en novembre 2020, ce sont plus de 205 millions de dollars qui auraient été engloutis dans ce programme mis en place lorsque Matata Ponyo était à la tête du gouvernement.

C’est un Sénat tiraillé qui a refusé d’autoriser des poursuites contre l’ancien Premier ministre

L’affaire est l’une des plus emblématiques du dernier mandat de Joseph Kabila. Mais malgré le souhait formulé par le chef de l’État, c’est un Sénat profondément tiraillé qui a finalement décidé le 15 juin, à l’issue d’un vote maintes fois reporté, de ne pas obtempérer et de refuser, par 49 voix contre 46, d’autoriser des poursuites contre l’ancien Premier ministre.

Pour la majorité tshisekediste, c’est un revers qui, en plus, n’est pas arrivé seul. Le même jour, les députés congolais s’opposaient en effet à l’inscription au calendrier de la session du projet de loi d’habilitation. Une loi pourtant votée la veille au Sénat. Et qui était censée autoriser le gouvernement à statuer sur divers sujets, hors session parlementaire, notamment sur la prolongation de l’état de siège actuellement en vigueur au Nord-Kivu et en Ituri.

Majorité imprévisible

Ces deux votes ont sonné comme un rappel pour le chef de l’État : la coalition hétéroclite qu’il a mise en place à l’issue des consultations de la fin de l’année 2020 et qui lui a permis de reprendre la main au sein des institutions est aussi une majorité imprévisible, composée de forces politiques dont les intérêts ne convergent pas toujours et qui peut, par moment, devenir un obstacle à son action.

Félix Tshisekedi en a bien conscience. Trois jours après ce double revers, c’est à l’un des piliers de sa nouvelle majorité, Christophe Mboso, le président de l’Assemblée nationale, qu’il a confié la tâche de réunir les députés de l’Union sacrée pour déminer la situation. L’un des objectifs de la rencontre : les appeler à voter, plus tard dans la même journée, en faveur de la levée de l’immunité de deux élus également visés dans l’affaire Bukanga Lonzo et éviter ainsi un troisième échec en quelques jours.

Le message a visiblement été entendu puisque les deux députés se sont vu retirer leur immunité

« Pour nous, [il en va de] l’honneur de l’institution Assemblée nationale et [de] l’existence réelle de la majorité. Il ne faut pas que les gens commencent à se poser des questions, leur a lancé Christophe Mboso, selon un enregistrement auquel Jeune Afrique a eu accès. Est-ce un hasard que le président Tshisekedi ait eu la majorité ? »

Le message a visiblement été entendu puisque les deux députés, Lumbu Kiala et Louise Munga Mesozi, se sont vu retirer leur immunité et peuvent désormais être convoqués par la justice. Mais cette réunion, qui s’est tenue à l’Hôtel Fleuve Congo, illustre malgré tout la difficulté d’harmoniser les points de vue au sein de cette nouvelle majorité.

« Vision du chef de l’État »

Ce n’est pas la première fois que la machine Union sacrée se grippe. Dès les premières tractations autour de la composition des bureaux des deux chambres parlementaires, ont émergé des divisions allant jusqu’au bras de fer pour certains postes.

Les difficiles négociations pour la composition du gouvernement ont elles aussi généré des frustrations, certains partis (comme Ensemble pour la République, de Moïse Katumbi) et transfuges du camp Kabila s’estimant insuffisamment récompensés pour leur rôle dans le renversement de la majorité.

Ces mécontentements ont même un temps compromis l’investiture de la nouvelle équipe, finalement votée à une écrasante majorité par l’Assemblée nationale après plusieurs jours de discussions et une rencontre entre les élus et Félix Tshisekedi.

Nous n’avons discuté que des personnes et des postes, pas des idées

« Nous avons toujours dit que l’Union sacrée était une majorité à laquelle différentes composantes ont adhéré parce qu’elles se retrouvaient dans la vision du chef de l’État. Il peut y avoir des accrocs, mais l’important est de rester sur cette voie », défend un proche du président.

« Depuis le début, nous n’avons discuté que des personnes et des postes, pas des idées », rétorque un membre du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba.

Loi Tshiani

Pour autant, l’Union sacrée sait aussi faire preuve d’une certaine cohésion. Elle l’a montré lors du vote sur la prorogation de l’état de siège et sur la réforme de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni).

Très attendue, compte tenu des nombreuses critiques qui ont émaillé les précédents cycles électoraux, cette réforme largement approuvée par les députés laisse néanmoins un goût d’inachevé, y compris dans les rangs de l’Union sacrée.

La grande ambition de réformer la Ceni a été sacrifiée au profit d’une réformette sans envergure

Le groupe de députés du G13, qui s’était penché en 2020 sur la question des réformes électorales, a notamment dénoncé le fait que « la grande ambition de réformer la Ceni [a] été sacrifiée sur l’autel du partage des postes au [sein de son] bureau, au profit d’une réformette sans envergure et sans prétention de changer la gouvernance électorale ».

Au cœur des critiques, le peu de changements effectués dans la composition du bureau, où la majorité obtient quatre sièges sur sept. On est bien loin de l’objectif de dépolitisation défendu par une partie de la classe politique.

Mais malgré les alertes de l’opposant Martin Fayulu et de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), qui a dénoncé une réforme portant « les germes de contestations et de crises de légitimité », le mouvement n’a pas encore réellement pris d’ampleur.

Ces questions restent néanmoins une préoccupation majeure au sein de la coalition, d’autant que Félix Tshisekedi ne cache pas son ambition de briguer un second mandat. Le débat en cours autour d’une proposition de loi formulée par Noël Tshiani, candidat à la présidentielle de 2018, qui souhaite réserver l’accès à la magistrature suprême aux personnes nées de père et mère congolais, est notamment venu jeter un froid entre certains membres de la coalition, qui craignent que le projet ne serve à écarter des concurrents pour 2023.

Noël Tshiani n’étant pas député, sa proposition n’a pour le moment rien donné de concret. Des élus auraient été approchés pour la porter au Parlement, sans que l’initiative n’ait pour l’instant abouti.

Du côté de Moïse Katumbi, la méfiance reste de mise. Si, dans l’entourage du chef de l’État, on assure ne pas se soucier des ambitions de plus en plus visibles de l’ancien gouverneur du Katanga, les lieutenants de ce dernier craignent que la proposition ne soit utilisée à son encontre, après la polémique autour de sa nationalité en 2018.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer