Politique

Kemi Seba, Ousmane Sonko, Clément Dembélé… Un « panafricanisme 2.0 » est-il possible ?

Mis à jour le 26 juin 2021 à 10:35

Économie, monnaie, culture… Entretien avec le Dr Cheikh Gueye, secrétaire permanent du Rapport alternatif sur l’Afrique (Rasa) dont les auteurs proposent de construire un nouveau panafricanisme.

Alors que le rapport de force semble nettement en défaveur du continent, les auteurs du Rapport alternatif sur l’Afrique (RASA), emmenés par le Dr Cheikh Gueye – économistes, sociologues, politistes, avocats et intellectuels – se sont donné pour mission de reconstruire l’idéal panafricaniste. Les souverainetés africaines face à la mondialisation : tel est le titre que ces chantres d’un « panafricanisme 2.0 » ont choisi pour cet ouvrage, tout à la fois état des lieux et manifeste. Car s’ils conjuguent la souveraineté au pluriel, c’est qu’en ces temps de dématérialisation et d’ultra-libéralisme, les auteurs du rapport abordent les questions touchant à la géopolitique, mais aussi aux souverainetés économiques, monétaires et culturelles.

Dédié à l’économiste marxiste égyptien Samir Amin, et se référant aux grandes figures du panafricanisme, du Burkinabè Thomas Sankara au Ghanéen Kwame Nkrumah, le rapport entend aller à contre courant des « modèles néo-libéraux, aculturels et occidentalos-centrés », selon l’expression du Dr Cheikh Gueye, coordinateur de la plateforme stratégique d’Enda tiers monde et secrétaire permanent du Rasa, qui détaille pour Jeune Afrique leur démarche.

Jeune Afrique : Sur le plan économique, vous appelez à renoncer à l’insertion du continent dans les chaînes de valeur mondiales. C’est d’une Afrique autarcique économiquement que vous voulez ?  

Cheikh Gueye : L’Afrique est trop insérée dans les chaînes de valeur mondiales telles qu’elles sont configurées aujourd’hui. Elle est le perdant permanent du modèle qui ne fait que reproduire l’asymétrie des échanges.

Le continent accuse un passif énorme concernant les échanges internes, alors que son potentiel est largement inexploité. Sa taille, sa diversité éco-géographique, ses ressources naturelles et son dynamisme démographique sont des avantages à faire valoir intensément, sans inimitié, mais avec la préoccupation que cela serve d’abord les Africains.

Il ne s’agit nullement d’imaginer une Afrique autarcique, fermée sur elle-même mais de reprendre l’initiative pour une insertion mesurée, rééquilibrée par un recentrage stimulant les échanges internes, et une reprise de souveraineté sur nos politiques économiques.

L’Afrique que vous appelez de vos vœux, sera-t-elle une « Afrique de la lutte » ?     

Comme sur tous les continents et dans tous les pays, les choix politiques qui sont faits et qui déterminent l’avenir des sociétés concernées dépendent des rapports de force. L’Afrique a, au moins depuis la période de la décolonisation, toujours été en lutte pour se libérer des carcans de la mondialisation néolibérale que désormais même les pays du nord pensent à déconstruire.

C’est dans ce cadre d’une réinvention des rapports internationaux sur d’autres valeurs que nous appelons à une Afrique plus offensive dans la défense de ses intérêts et dans la quête de sa dignité, qui a été bafouée pendant des siècles. Une Afrique, qui retrouverait une place respectable dans le concert des nations et qui améliorerait durablement le bien être de ses populations, aurait un effet positif sur toute l’humanité.

Vous considérez que les indicateurs économiques des institutions internationales (FMI, Banque mondiale…) sont des instruments du néolibéralisme occidental. Dans ce cas, quels doivent être les indicateurs à prendre en compte pour mesurer la bonne santé économique d’un pays, selon vous ?

La communauté scientifique discute déjà de la notion de développement et de mesures alternatives au produit intérieur brut. L’approche d’Amartya Sen, économiste indien et Prix Nobel en 1998, permet ainsi de penser et d’évaluer le bien-être suivant la réalité des contextes ou des pays. C’est la raison pour laquelle nous la proposons comme cadre théorique pour une réflexion alternative du bien-être dans le contexte africain.

Nombreux sont les aspects socioculturels valorisables, comme les liens sociaux, qui ne sont pas pris en compte dans le PIB ou dans les indicateurs de développement humain des pays africains. Cette approche permet de construire des indicateurs qui intègrent ces aspects. Il s’agit d’en avoir un pour le bien-être qui puisse traduire les choses qui comptent et non uniquement ce que l’on compte.

Le développement n’est pas l’occidentalisation

Vous citez Samir Amin, économiste, notamment connu pour avoir mis en exergue les formes précapitalistes des pays colonisés. Est-ce à dire que vous souhaitez un retour à un modèle économique précapitaliste et précolonial ?

Il n’est pas très juste de résumer la pensée de Samir Amin à un retour au passé précolonial de l’Afrique. L’Afrique pré-coloniale doit être revisitée non pas dans le sens d’un retour au passé, mais pour en faire un recours dans la définition d’une nouvelle espérance. Le développement n’est pas l’occidentalisation. Il faut retrouver une signification africaine aux évolutions que les sociétés sont appelées à faire sur la base de leurs propres principes de vie.

Le contexte de fin d’un modèle libéral sanctifié et la pandémie de Covid-19 ouvrent une fenêtre d’opportunité pour réinventer de nouvelles relations entre l’Afrique et les pays qui l’ont colonisée et qui l’infantilise encore et toujours.

La coopération, les « partenariats », l’aide au développement, ont été des alternatives dérisoires depuis une quarantaine d’années et ne satisfont plus les Africains, que ce soit les dirigeants ou les millions de jeunes dont l’exigence est décuplée.

Le Rasa défend l’idée d’un État fédéral comme étant une condition sine qua none pour retrouver la souveraineté. Existe-t-il des exemples de ce type, dans l’histoire africaine ?      

L’Afrique – je dois même dire les Afrique ! –, à l’instar des autres continents a connu des grands empires qui structurent encore des appartenances et des relations contemporaines. Que ce soit dans l’ancien Empire du Mali ou en Éthiopie, ou d’entités plus petites, la notion de souveraineté a toujours été présente.

Malgré plusieurs échecs, l’idée d’un État fédéral africain, politiquement centralisé et dirigé sur une base collégiale, fait son chemin. Les pères de l’indépendance avaient tous compris la nécessité d’un État fédéral qui assurerait la souveraineté sécuritaire, énergétique et monétaire ainsi qu’un contrôle stratégique des ressources naturelles du continent, dans le sens d’une véritable industrialisation autocentrée.

Dans le passé, Mouammar Khadafi s’est souvent autoproclamé panafricain, et plaidait, comme vous le faites, pour instaurer des « États-Unis d’Afrique » afin de « résister à l’Occident ». Faîtes-vous partie de ceux qui regrettent sa disparition ?

Je me demande si tout le monde ne le regrette pas, aujourd’hui. Son assassinat a changé le monde, a fait de la Libye un pays instable, incontrôlable. Les répercussions de la crise percolent d’un côté et de l’autre de la Méditerranée. La région sahélo-saharienne et toute l’Afrique de l’Ouest sont profondément déstabilisées, et le seront pour longtemps. Et l’Europe voit des migrants clandestins suicidaires frapper à sa porte. Le projet de Kadhafi n’avait rien d’agressif et pouvait donner à l’Afrique une place sur l’échiquier international.

Que pensez-vous des mouvements contre la présence française au Mali et en Centrafrique ? Et quel regard portez-vous sur l’émergence de personnalités politiques prônant le patriotisme économique ou critiquant la dépendance vis-à-vis de l’ancienne puissance colonisatrice, comme Ousmane Sonko au Sénégal ou Clément Dembélé au Mali ?

Au-delà des exemples que vous donnez, il faut savoir décrypter les mutations en cours au sein des jeunesses africaines sur leurs mentalités, leurs espérances et leurs projections sur l’avenir. À mon avis, il y a une lame de fond portée par une nouvelle prise de conscience de la dépendance multiforme ainsi qu’une exigence d’émancipation plus forte. On peut même parler d’une régénérescence de l’ambition de libération des pères fondateurs.

L’objectif du Rasa est de contribuer à la consolidation des transformations à l’œuvre dans les sociétés et les institutions africaines vers l’autonomie et la souveraineté. Ces dynamiques ne sont pas assez mis en lumière par les rapports classiques, alors qu’elles sont indispensables à identifier pour toute vision prospective sur l’Afrique.

Où vous situez-vous par rapport à Kemi Seba, dont l’activisme a pu faire polémique ?

Kemi Seba est, quoi que l’on pense de lui, l’une des figures qui influencent une partie de la jeunesse et il faut prêter une oreille attentive aux revendications qu’il porte, avec d’autres. Maintenant, chacun a la liberté de définir et de mettre en œuvre ses moyens d’action.

Quels sont les chefs d’États africains, actuellement en exercice, qui se rapprochent le plus de vos vues ?

À mon humble avis, la plupart de nos chefs d’États sont sensibles et conscients des enjeux que nous analysons dans le Rasa. On peut cependant s’interroger sur les marges de manœuvre qu’ils peuvent se donner, selon leur audace ou leur niveau d’ambition.

Qu’est-ce qui manquait au « panafricanisme d’avant » ?

Ne l’ayant pas vécu en présentiel, comme on dit maintenant, je me garderai bien de jugements de valeur. Je pense que le panafricanisme d’avant était relativement élitiste. L’idée d’Afrique était peut-être moins présente au sein des masses africaines. Mais il ne faut pas croire que celui d’aujourd’hui est partagé au même niveau dans tous les pays et toutes les régions du continent. Le Rasa veut contribuer à la compréhension de l’intérêt et des exigences d’un nouveau panafricanisme par et pour le continent.