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Pétrole : Exxon quitte le Ghana, un mauvais signe pour les producteurs africains ?

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ExxonMobil a décidé d’interrompre son exploration dans l’offshore ghanéen.

ExxonMobil a décidé d'interrompre son exploration dans l'offshore ghanéen. © https://corporate.exxonmobil.com/

Après le retrait inattendu d’ExxonMobil du Ghana, la question du maintien des majors dans les autres pays pétroliers, Nigeria et Angola en tête, se pose.

Pour le Ghana, c’est la douche froide. En mai 2021, le groupe ExxonMobil a annoncé, dans une lettre adressé au gouvernement, son retrait – surprise – du pays.

Le géant américain avait pourtant été le premier à se lancer dans l’exploration en 2018, après une décision très attendue l’année précédente du tribunal international du droit de la mer (TIDM) réglant au profit d’Accra un différend sur les eaux territoriales entre le Ghana et la Côte d’Ivoire.

Pour les autorités ghanéennes, l’objectif était d’utiliser l’expérience d’ExxonMobil pour renforcer, en quatre ans, les capacités de l’entreprise publique Ghana National Petroleum Corporation (GNPC) afin qu’elle puisse opérer les champs pétroliers de manière indépendante.

Raté. Le géant américain, qui s’était vu attribuer 80% du bloc en eaux profondes de Cape Three Points, situé à 57 miles au large des côtes ghanéennes, pour une période d’exploitation de six ans quittera finalement le Ghana deux ans et demi seulement après son arrivée – à la fin de ses obligations contractuelles.

Signe annonciateur

Maigre consolation, l’impact négatif immédiat de ce départ pour le fisc ghanéen devrait être limité. « Une nouvelle exploration n’aurait de toute façon pas fait de différence à court terme sur la production ou le volume de devises », déclare Razia Kahn, économiste en chef de Standard Chartered pour l’Afrique et le Moyen-Orient.

« Dans l’état actuel des choses, le cedi [la monnaie du Ghana] est stable, son cours étant soutenu par de vastes réserves de change, la perspective du versement d’une allocation de DTS du Fonds monétaire international (FMI), et les fréquentes ventes à terme de devises de la Banque du Ghana », poursuit l’économiste.

Surtout, même si Exxon n’a pas précisé les raisons de son retrait du Ghana, sa décision sonne comme un signe annonciateur d’un changement stratégique plus global à venir : la transition énergétique qui attend les producteurs de pétrole africains dans les prochaines décennies.

« Le retrait d’ExxonMobil du Ghana est un signe des choses à venir », estime ainsi Barbara Barungi, directrice générale du cabinet de conseil Imara Africa à Lagos et ancienne économiste principale pour le Nigeria à la Banque africaine de développement.

Alors que la pression mondiale s’intensifie pour se défaire des hydrocarbures et se tourner vers les énergies vertes, la production pétrolière paraît de moins en moins attrayante pour les majors. TotalEnergies, Eni et BP ont ainsi annoncé une réduction de leurs investissements dans la production pétrolière tout en multipliant les projets dans les énergies renouvelables.

Nigeria et Angola, prochains sur la liste ?

Mike Sangster, PDG de TotalEnergies au Nigeria, explique à Jeune Afrique/The Africa Report qu’à l’avenir l’entreprise va encore renforcer son exigence sur le seuil de rentabilité de ses projets gaziers et pétroliers.

« ExxonMobil donne la priorité aux investissements de court terme réalisés sur des actifs triés sur le volet et présentant des coûts compétitifs, notamment en Guyane, au Brésil et dans le bassin permien américain [zone s’étendant de l’ouest du Texas au sud-est du Nouveau-Mexique] », a confié Preba Arkaah, porte-parole du groupe Exxon au Ghana, à Reuters.

Après le Ghana, « on observe ce qui se passe au Nigeria et en Angola en se demandant qui va rester et qui va partir ? », reprend Barbara Barungi.

Historiquement, les compagnies pétrolières américaines sont soumises à moins de pressions vis-à-vis du changement climatique que leurs homologues européennes. « Par conséquent, cette action d’ExxonMobil – une société américaine – au Ghana est particulièrement significative », ajoute Barbara Barungi, guettant l’éventuelle réaction d’Exxon mais aussi de Chevron au Nigeria, le premier producteur de brut du continent.

Pour la directrice général de Imara Africa, une autre question se pose : quelles banques vont financer les majors ? « C’est pourquoi tous les regards sont tournés les banques françaises qui doivent décider prochainement de financer ou non TotalEnergies en Ouganda… », souligne-t-elle.

Le Ghana a un tournant

Quant au Ghana, confronté à une baisse de ses recettes pétrolières de 938 millions de dollars en 2019 à 666 millions de dollars en 2020, il se trouve à un tournant. La réduction de ses revenus signifie qu’il doit choisir entre ralentir le rythme de ses projets de développement (notamment dans les infrastructures et l’éducation) ou emprunter davantage pour les financer.

Pour les analystes, le pays doit à la fois maintenir un environnement favorable aux projets pétroliers tout en investissant dans de nouveaux secteurs.

« Si le gouvernement n’anticipe pas, on risque d’arriver à un point où des entreprises comme Tullow et Eni, qui investissent dans nos champs pétroliers, se retireront. Nous observons déjà cette tendance avec ExxonMobil et Aker Energy », note Denis Gyeyir, chargé de programme au Natural Resource Governance Institute (NRGI).

Conformément à l’accord pétrolier conclu entre ExxonMobil et le gouvernement ghanéen, le géant américain devait être exempté du paiement de la TVA pour ses activités dans le secteur. Or, malgré les lettres adressés à l’autorité fiscale et au ministère de l’Énergie pour leur rappeler cette disposition, la compagnie américaine aurait payé plus de quatre millions de dollars de TVA au Ghana.

In fine, malgré l’élan mondial vers la décarbonisation, il est probable que les investissements dans les énergies fossiles persistent. « Si les compagnies pétrolières occidentales n’investissent pas dans une future production de pétrole, nous pourrions finir par faire ironiquement augmenter le prix du pétrole dans les années à venir, redonnant ainsi une valeur exceptionnelle à ce qui passe maintenant pour des actifs en déclin », déclare Charlie Robertson, économiste en chef mondial chez Renaissance Capital.

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