Défense

Sahel : ce qui va succéder à l’opération Barkhane

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Mis à jour le 23 juin 2021 à 11h10
Opération de la force française Barkhane dans la région de Gourma, en mars.

Opération de la force française Barkhane dans la région de Gourma, en mars. © AFP

Emmanuel Macron a annoncé la « transformation profonde » de la présence militaire française au Sahel. Il n’a pas encore dévoilé les détails du futur dispositif mais plusieurs pistes se dessinent.

Enlisement ou ensablement, c’est selon… Huit ans après son lancement, en août 2014, dans la continuité de l’opération Serval au Mali, l’opération Barkhane va bientôt s’achever. La fin de la plus importante opération extérieure française du 21e siècle et, au final, des résultats mitigés.

Le sort de Barkhane ne faisait guère de doutes. Ces derniers mois, les dirigeants français avaient multiplié les signaux en ce sens. Le 10 juin, c’est Emmanuel Macron qui a officialisé ce qu’il avait déjà glissé à plusieurs de ses homologues sahéliens ces derniers mois. « La poursuite de notre engagement au Sahel ne se fera pas à cadre constant, a déclaré le président français lors d’une conférence de presse organisée à l’Élysée en amont d’un sommet du G7 en Grande-Bretagne. Nous ne pouvons pas sécuriser des zones qui retombent dans l’anomie parce que des États décident de ne pas prendre leurs responsabilités. C’est impossible, ou alors c’est un travail sans fin. C’est pourquoi, à l’issue de consultations que nous conduirons avec nos différents partenaires, nous amorcerons une transformation profonde de notre présence militaire au Sahel. »

Approche multilatérale

Selon lui, cette transformation se traduira par « la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure » et la mise en place d’une « opération d’appui, de soutien et de coopération aux armées des pays de la région qui le souhaitent » pour y poursuivre la lutte contre le terrorisme. Quant aux modalités et au calendrier de ce changement de dispositif, ils « seront précisés dans les semaines à venir », a indiqué Emmanuel Macron.

Alors à quoi faut-il s’attendre précisément ? Difficile pour l’instant d’avoir plus de précisions sur les intentions françaises au Sahel. « C’est clair dans l’orientation que nous souhaitons prendre, moins clair dans les modalités, admet une source élyséenne. Beaucoup de choses doivent encore être discutées avec nos différents partenaires dans les semaines qui viennent. »

Fidèle à son approche multilatérale, et désireux de mobiliser les partenaires internationaux sur le Sahel pour apparaître moins en première ligne, Emmanuel Macron a abordé le sujet avec ses interlocuteurs lors du sommet du G7 à Carbis Bay, le 13 juin, puis lors de celui de l’Otan à Bruxelles, le 14 juin. Américains, Allemands, pays européens engagés au sein de la task force Takuba… Tous ont, selon différents responsables français, « bien compris » le changement annoncé et confirmé leur volonté de rester engagés au Sahel.

« La fin de Barkhane est le début d’autre chose »

Un soldat français de l’opération Barkhane, le 1er août 2019.

Un soldat français de l’opération Barkhane, le 1er août 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

Le 16 juin, une « consultation politico-militaire » entre les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de la France, des États-Unis, du Royaume-Uni et de pays de l’Union européenne a eu lieu par visioconférence. Objectif : commencer à élaborer de premières pistes sur le dispositif d’après-Barkhane. Celles-ci devraient notamment être abordées – voire validées – par les chefs d’État concernés lors du prochain Conseil européen, prévu le 24 juin à Bruxelles.

Les dirigeants des pays du G5 Sahel n’auraient montré, pour l’instant, « aucune crispation »

Quid des premiers concernés, les pays du G5 Sahel ? Florence Parly, la ministre française des Armées, avait pris soin de prévenir ses homologues sahéliens avant les annonces d’Emmanuel Macron. Eux aussi consultés sur la suite des opérations, ils n’auraient montré, pour l’instant, « aucune crispation », indique une source française. « Après, quand nous allons commencer à dérouler la copie, ils auront sans doute des commentaires sur l’évolution du dispositif », poursuit-elle.

Dans leurs échanges avec leurs partenaires internationaux et sahéliens, ainsi qu’avec la presse, les responsables politiques et militaires français insistent sur un point : la France ne part pas du Sahel. « Nous garderons une présence significative en bande sahélo-saharienne. Nous y restons, mais sous une autre forme. La fin de l’opération Barkhane est le début d’autre chose », assure-t-on au ministère des Armées.

« Cette transformation de notre présence militaire ne signifie aucunement un désengagement de la France. Nos forces demeureront engagées dans la lutte contre le terrorisme jihadiste et la formation des armées partenaires », abonde Françoise Dumas, la présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale.

Sur le terrain, aucun changement ne devrait intervenir avant le mois de septembre pour les plus de 5 000 militaires déployés au sein de la force Barkhane. D’abord pour éviter la saison des pluies, qui complique toute opération logistique d’envergure, mais aussi pour avoir le temps de planifier de délicats transferts de troupes dans un environnement dangereux.

Contre-terrorisme

À partir de septembre, donc, devraient démarrer des mouvements d’ampleur pour basculer progressivement vers le nouveau dispositif.

Si les chiffres ne sont pas encore connus, la tendance est « plutôt à l’allègement », glisse-t-on à Paris. « Il y aura des libérations d’emprise, des bascules vers d’autres endroits et des éléments que nous retirerons simplement, explique une source à l’hôtel de Brienne. D’autres implantations resteront ou seront renforcées. »

Niamey, centre des opérations aériennes françaises dans la région, devrait continuer à accueillir des capacités significatives dans ce domaine – drones, avions de chasse… La base de N’Djamena, qui abrite actuellement le QG de Barkhane, ne devrait pas non plus fermer.

Une fois que Barkhane aura plié bagages, certains craignent l’apparition de trous dans la raquette

Tout en maintenant leur soutien à la Minusma, la mission des Nations unies au Mali, et à EUTM, la mission européenne de formation de l’armée malienne, les autorités françaises font du contre-terrorisme la « mission fondamentale » de leur futur dispositif. Celui-ci devrait ainsi être articulé autour de Takuba. Lancée fin mars 2020, elle regroupe des forces spéciales européennes qui forment et accompagnent au combat les Forces armées maliennes (Famas) dans la région du Liptako, près de la zone des trois frontières (Mali-Burkina Faso-Niger).

Basés à Gao et à Ménaka, des militaires estoniens, tchèques et suédois sont déjà engagés dans des opérations avec l’armée malienne. De nouveaux contingents européens sont attendus pour étoffer ce dispositif, que la France et ses partenaires de l’UE entendent pérenniser. Des forces spéciales italiennes – et leurs hélicoptères – doivent arriver au Mali d’ici le mois de septembre, suivies par des forces danoises début 2022. La Grèce et la Belgique ont également signalé leur intérêt pour cette mission. « Takuba a vocation à devenir un ensemble de petits groupes de forces spéciales qui apportent aux forces locales confiance, réassurance, communication et renseignement. Ils produisent un effet démultiplicateur sur les forces. Aujourd’hui, ils sont un peu plus de 600. L’enjeu est moins de faire grossir Takuba que de s’assurer que les relèves seront faites efficacement », explique une source militaire française.

Craintes

Une fois que Barkhane aura plié bagages, certains craignent l’apparition de trous dans la raquette. Takuba n’étant opérationnelle qu’au Mali, que se passera-t-il au Niger et au Burkina Faso, deux pays endeuillés chaque semaine ou presque par des attaques de groupes jihadistes ? Rien ne les empêchera de passer des accords de coopération bilatérale, voire dans le cadre du G5 Sahel, avec les pays de leur choix.

En attendant, le Niger a déjà son propre dispositif, avec la formation de bataillon spéciaux d’intervention (BSI, les forces spéciales nigériennes) par des partenaires étrangers (États-Unis, France, Belgique, Allemagne…). Mais le Burkina Faso, qui a annoncé début juin la création de Forces spéciales, n’a lui encore aucun accord de ce genre.

Reste, enfin, un enjeu vital pour le futur dispositif militaire français au Sahel : la poursuite de l’engagement américain dans la région. À Carbis Bay, Emmanuel Macron et Joe Biden ont abordé le sujet. « Il n’y a pas de souci avec les Américains, ils vont maintenir leurs moyens, en particulier en matière de renseignement et de ravitaillement », explique une source élyséenne. En revanche, la question d’un financement américain du G5 Sahel bloque toujours. Préférant pour l’instant discuter avec chaque État membre, Washington se refuse toujours à financer directement l’organisation sahélienne. 

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