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La présidente de la Confédération suisse, Simonetta Sommaruga, et le président ghanéen Nana Akufo-Addo à Berne, en février 2020. © Anthony Anex/Keystone via AP/SIPA

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Suisse-Afrique : l’heure H

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Économie

Suisse-Afrique : « Nous sommes là pour aider les pays du continent, pas leurs gouvernements »

Responsable pays au secrétariat d’État à l’économie suisse, Markus Schrader accompagne de nombreux projets de coopération impliquant les secteurs public et privé sur le continent. Avec une approche très pragmatique. Entretien.

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Mis à jour le 4 octobre 2021 à 14:59

Markus Schrader. © DR

Malgré les difficultés induites par la pandémie de Covid et les différentes mesures de confinement ou de fermeture des frontières, beaucoup de choses ont évolué dans le domaine des relations entre la Suisse et le continent ces derniers mois. En janvier, le département fédéral des Affaires étrangères a présenté une nouvelle « stratégie pour l’Afrique subsaharienne » portant sur la période 2021-2024, qui identifie clairement les zones et les pays sur lesquels la Confédération entend concentrer ses efforts. Markus Schrader fait le point sur ce que ces événements ont changé ou non dans la relation de son pays à l’Afrique.

Jeune Afrique : On a souvent le sentiment que les pays riches, européens notamment, sont prioritairement intéressés par les questions de sécurité et d’immigration dans leurs relations avec l’Afrique. La Suisse se distingue-t-elle sur ce point ?

Markus Schrader : Oui, nous avons une approche différente, ne serait-ce que par notre histoire. Nous n’avons jamais colonisé personne, ni en Afrique ni ailleurs. Cela dit, la stabilité est quelque chose qui compte à nos yeux – pas en tant que telle mais parce qu’elle permet le développement – et on a vu ces dernières années, en Afrique du Nord notamment, que le changement est un processus difficile.

On ne peut pas interagir de la même façon avec l’Afrique du Sud et avec le Mali, par exemple

Pour la sécurité, la logique est proche : notre pays est peu présent au Sahel, à part au Burkina Faso où nous apportons une aide budgétaire, mais il est certain que si vous intervenez dans cette région vous devez avoir en tête les questions de sécurité.

Sur les migrations, là encore nous gérons les choses d’une autre manière. Notre priorité est de créer dans les pays partenaires les conditions nécessaires à la prospérité. Notre but n’est pas d’éviter l’immigration à tout prix, nous savons qu’elle peut être productive pour les pays d’accueil même si cela génère des débats chez nous. Mais nous voulons être partenaires du développement du continent pour que les jeunes veuillent y rester.

Vous parliez de stabilité. Comment réagit la Suisse quand le pouvoir arrive dans les mains d’instances transitoires contrôlées par les militaires, comme cela a été le cas récemment au Mali ou au Tchad ?

Ce ne sont pas des évolutions positives à nos yeux, mais la position de la Suisse est de rester ouverts, de poursuivre le dialogue, de parler avec les gens qui ont les moyens et le pouvoir d’apporter le changement. Nous sommes là pour aider les pays, pas leurs gouvernements.

La nouvelle stratégie 2021-2024 établit trois zones prioritaires et neuf pays à fort potentiel économique, les « lionnes ». Comment ces priorités ont-elles été définies ?

L’administration a travaillé sur cette liste qui a ensuite été validée par le gouvernement. Nous avons mis en commun nos données, fait le point sur les partenariats existants pour élaborer une stratégie qui va bien au-delà des questions de développement.

Ce n’est pas l’argent qui fait la différence, c’est plutôt l’effet de levier que provoquent nos politiques de coopération

En Asie, on parle des « Tigres », pour l’Afrique la logique a été la même : on a identifié les économies les plus avancées, les pays où il est possible d’investir un peu différemment, avec des accords dans le domaine de la recherche par exemple. Parce qu’on ne peut pas interagir de la même façon avec l’Afrique du Sud et avec le Mali, par exemple. Nous travaillons avec la Direction développement et coopération (DDC) afin de déterminer la meilleure façon de dialoguer, de négocier des accords de libre-échange avec les pays identifiés.

Beaucoup de pays nouent des partenariats sur des bases de proximité linguistique, visiblement ce n’est pas votre cas ?

Vous savez, nous parlons quatre langues en Suisse… Non, ça ne joue pas du tout, même si nous faisons partie de la Francophonie et que nous sommes associés à certaines actions dans ce cadre.

La nouvelle stratégie 2021-2024 bénéficie-t-elle d’un budget revu à la hausse ?

Non, cela ne fonctionne pas comme ça. Il s’agit d’une stratégie fédérale qui n’est pas accompagnée de moyens financiers. Ce sont les programmes par pays qui sont dotés d’une enveloppe budgétaire. Mais pour nous ce n’est pas l’argent qui fait la différence, c’est plutôt l’effet de levier que provoquent nos politiques de coopération.

C’est-à-dire ?

Nous sommes dans un dialogue. Nous discutons avec les autorités, les entreprises locales, afin de déterminer quels sont les besoins, et nous réfléchissons à ce que peut être notre valeur ajoutée. Nous ne sommes pas un immense pays, nous ne pouvons pas tout faire. Donc nous regardons ce que nous pouvons changer, et où sont nos intérêts.

En Afrique du Sud on me disait souvent : « Vous êtes notre capital-risque. » C’est-à-dire que nous venons avec nos moyens, nous investissons dans un projet et cela permet aux investisseurs locaux de voir si ce dernier fonctionne ou pas.

Nous sommes dans un échange, il faut écouter nos partenaires mais aussi être réalistes. Nous discutons avec les pays des conditions cadres à mettre en place pour que des entreprises étrangères viennent s’y installer. Souvent, c’est là que cela devient difficile.

Y a-t-il des secteurs particuliers dans lesquels vous pensez avoir une compétence à offrir ?

Bien sûr. Auprès des acteurs publics d’abord, nous proposons nos services en matière de gestion des dettes. Nous sommes crédibles sur ce point parce que notre endettement est faible et que nous disposons d’un logiciel qui a été financé avec l’aide de la Cnuced [Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement].

C’est essentiellement cela que nous proposons : du service, du conseil

Nous apportons aussi notre aide sur les questions d’élargissement de la base des impôts, comme au Burkina Faso, et sur tout ce qui touche au climat des affaires, au genre de législation qui va permettre d’attirer des investisseurs.

Avec le secteur privé, nous proposons de la formation, nous aidons les entreprises à atteindre les standards internationaux en matière de conditions de production, de droits des salariés, de respect de l’environnement. Nous l’avons fait dans le secteur du cacao au Ghana ainsi qu’avec un producteur d’acier en Afrique du Sud. C’est essentiellement cela que nous proposons : du service, du conseil.