Politique

[RDC, l’année de la rupture] Félix Tshisekedi : « J’ai une vision pour mon pays, je veux la concrétiser avec un second mandat »

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Par - Envoyé spécial à Goma
Mis à jour le 27 août 2021 à 16:42

Le président congolais Félix Tshisekedi à l’Elysée, à Paris, le 12 novembre 2019. © Hamilton/Piscine/ABACA

[5/5] « Jeune Afrique » vous fait revivre les grands moments d’une année clé pour le président Tshisekedi. Aujourd’hui, redécouvrez l’interview qu’il nous avait accordée en exclusivité depuis Goma, dans l’Est. Ses relations avec Kabila, le cas Vital Kamerhe, l’avenir de l’Union sacrée, la présidentielle de 2023… Il n’avait éludé aucune question.

[Cet article a été initialement publié le 29 juin 2021]

Félix Tshisekedi est désormais un homme pressé. Six mois après l’annonce formelle de sa rupture avec Joseph Kabila, le chef de l’État a maintenant les mains libres, avec un gouvernement de 57 membres investi au Parlement à une écrasante majorité (410 députés sur les 412 présents) ainsi que le contrôle de l’Assemblée et du Sénat.

En lieu et place de l’intenable attelage que formaient Cap pour le changement (Cach) et le Front commun pour le Congo (FCC), une méga-coalition à la dénomination lyrique, l’Union sacrée, improbable cocktail composé de son propre parti, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), d’alliés de la première heure comme l’Union pour la nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe, de transfuges du FCC, mais aussi des formations de deux poids lourds de l’opposition, Ensemble pour la République de Moïse Katumbi et le Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba.

Attentes immenses

Un retournement de situation inimaginable il y a seulement quelques mois, à une époque où la plupart des observateurs expliquaient que Félix Tshisekedi pouvait déjà s’estimer heureux d’avoir été élu et qu’il était condamné à se contenter d’un rôle honorifique de chef d’État aux allures de reine d’Angleterre ou de marionnette de Joseph Kabila. Patiemment, discrètement, « Fatshi », comme l’appellent ses partisans, a tissé sa toile, placé ses hommes, notamment au sein de l’armée et des services de renseignements, prenant soin de ne jamais heurter de front son partenaire et laissant volontiers ses adversaires le sous-estimer. Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort…

Revers de la médaille, le chef de l’État est désormais en première ligne et, à deux ans et demi de la fin de son mandat, il doit assumer seul la responsabilité de ses succès comme de ses échecs. Outre la gageure que représente la maîtrise d’une majorité aussi hétéroclite et volatile, nombreux sont les écueils qu’il aura à surmonter. À commencer par le financement de l’ambitieux programme présenté aux députés par son Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge, lors de son discours de politique générale, dont le coût est estimé à 12 milliards de dollars par an (9,9 milliards d’euros), soit 36 milliards à mobiliser d’ici à 2023. Ou la situation sécuritaire, en particulier dans l’est du Congo, qu’il s’est engagé à régler lors de la tournée effectuée dans le Nord-Kivu et en Ituri, deux provinces où l’état de siège a été décrété début mai. Sans parler des attentes immenses formulées par 80 millions de Congolais, lassés des promesses sans lendemain.

Félix Tshisekedi, qui vient de fêter ses 58 ans, nous a reçus le 20 juin, en milieu de matinée, dans sa résidence de Goma, sur les bords du lac Kivu. Un entretien d’un peu plus d’une heure au cours duquel il n’a éludé aucun sujet, a officialisé sa candidature à la présidentielle de 2023 et a tenu à remettre de nombreuses pendules à l’heure, notamment à propos de Vital Kamerhe ou de Joseph Kabila. Il fallait s’y attendre, « Fatshi » n’a plus une minute à perdre.

Jeune Afrique : Le 6 décembre, à l’issue des consultations politiques que vous aviez lancées, vous avez annoncé la fin de la coalition FCC-Cach [Front commun pour le Congo-Cap pour le changement], qui liait la plateforme de votre prédécesseur, Joseph Kabila, à la vôtre. Quelles sont les vraies raisons de cette rupture ?

Félix Tshisekedi : Il y avait entre nous une trop grande divergence de vues, tout simplement. Nous n’étions pas d’accord sur plusieurs sujets que j’estime fondamentaux, tels que l’indépendance de la justice ou la transparence – indispensable selon moi – dans la gestion des affaires de l’État. Nous nous sommes battus dans le passé pour ces idéaux et il était inconcevable que nous y renoncions.

Joseph Kabila n’est pas mon ennemi

Lorsque j’ai constaté que les actes que je posais pour réformer la magistrature, l’un des piliers de l’état de droit, faisaient l’objet de toutes les manœuvres possibles et que certains cherchaient à ruiner nos efforts, j’ai compris que nous n’avions rien en commun. Tout ce que nous nous étions dit au départ, pour défendre un même programme et une même vision, n’était finalement que de la poudre aux yeux.

Avez-vous conservé des relations avec Joseph Kabila ?

Bien sûr. Nous nous sommes même récemment appelés pour nos anniversaires respectifs : nous sommes tous les deux nés en juin, lui le 4 et moi le 13. Joseph Kabila n’est pas mon ennemi. Mais, comme dans un couple, lorsque l’on n’est plus en accord sur les principes qui ont fondé une union, il faut se séparer, voilà tout.

Vous êtes désormais à la tête d’une autre coalition, l’Union sacrée. Quelle est la stratégie de cette vaste majorité, qui ressemble à un attelage pour le moins hétéroclite ?

L’Union sacrée n’est pas une nouvelle formation politique ni une nouvelle plateforme. C’est une union de bonnes intentions, ce qui peut expliquer l’hétérogénéité de ses composantes. J’ai invité la classe politique à me rejoindre dans cette union-là sur la base des principes que je défends : la sécurité des populations, surtout dans l’Est ; l’amélioration du quotidien des Congolais ; la lutte contre la corruption, etc. L’Union sacrée a été créée pour nous permettre de mener les réformes attendues jusqu’à la fin de mon mandat. Pour le reste, nous aviserons au moment des élections [prévues en 2023]. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous évoquerons d’éventuelles coalitions, ainsi que les programmes et les ambitions des uns ou des autres. Aujourd’hui, c’est le temps de l’action, pas celui des calculs politiques.

Les couples Tshisekedi et Kamerhe, le 10 janvier 2019, lors de l’annonce des résultats de l’élection présidentielle.

Les couples Tshisekedi et Kamerhe, le 10 janvier 2019, lors de l’annonce des résultats de l’élection présidentielle. © © Trésor Kibangula/JA

Il n’y a pas l’ombre d’une discordance entre Vital et moi

Au sein de cette Union sacrée se trouvent inévitablement de futurs adversaires lors des prochaines élections, comme Moïse Katumbi ou Jean-Pierre Bemba…

Certes, mais où est le mal ? C’est cela,la démocratie et cela ne me gêne absolument pas, en tout cas tant que les règles sont respectées et que nous nous consacrons à notre mission. L’une des raisons qui nous ont poussés à la rupture avec le FCC, c’est justement le fait que leur objectif était de me faire échouer pour pouvoir placer l’un des leurs en 2023. Pareille logique, basée sur la seule défense de petits intérêts personnels au détriment de ceux de la population, ne pouvait qu’être sanctionnée. Je n’accepterai jamais que la RD Congo soit une nouvelle fois prise en otage par ses hommes politiques.

Votre premier allié et ancien directeur de cabinet, Vital Kamerhe, est en prison depuis avril 2020. Il a été condamné en appel à treize ans de « travaux forcés » pour corruption et détournements de fonds, mais son parti, l’Union pour la nation congolaise (UNC), dénonce un procès politique et menace de quitter la coalition. Le craignez-vous ?

Je vais être très clair, car tout et n’importe quoi a été dit sur cette affaire : il n’y a pas l’ombre d’une discordance entre Vital et moi. Je n’ai fait aucun calcul et n’ai manipulé personne pour qu’il se trouve là où il est aujourd’hui. Si quelqu’un peut témoigner de ma sincérité, c’est bien lui. Le reproche que je peux accepter, à la rigueur, de la part de certains de ses partisans, c’est de ne pas être intervenu pour empêcher la justice de faire son travail. Mais cela va à l’encontre de mes principes, puisque je suis pour une justice libre et indépendante.

Je sais que Vital Kamerhe rappellera les irresponsables à l’ordre, pour que notre coalition survive à sa condamnation »

J’ai entendu que certains disaient qu’il était devenu un adversaire politique, mais c’est totalement faux : lui et moi avions discuté à plusieurs reprises d’une seconde candidature me concernant. Il était d’accord et il était prêt à s’effacer. C’est moi, d’ailleurs, qui lui disais : « Écoute, Vital, politiquement, il est trop tôt pour se prononcer. Tu le feras, mais pas maintenant, cela ne sert à rien. »

Vital et moi, mais aussi nos proches, formions une famille unie. Quelques irresponsables au sein de son parti jouent avec le feu, je le déplore mais je sais qu’il ne laissera pas longtemps cette situation prospérer et qu’il les rappellera à l’ordre, pour que notre coalition survive à l’épreuve de sa condamnation.

Quel est l’impact réel de la pandémie de Covid-19 sur l’économie congolaise ?

Il est très négatif. Les pays comme le nôtre ont besoin de quiétude, de concentration et de confiance pour mener leurs réformes, lutter contre les anti-valeurs, mobiliser davantage de recettes et répondre aux attentes de la population. Hélas, cette pandémie nous a désorientés en nous contraignant dans l’urgence à revoir l’affectation de nos ressources et nos priorités. Heureusement – et j’en remercie les institutions financières internationales ainsi que le président Macron, qui nous a réunis à Paris en mai –, des facilités nous ont été accordées. Cela a été un véritable bol d’air qui nous a permis de faire face.

Sur le plan sanitaire, même si nous n’avons pas connu la même déflagration que d’autres continents, il y a aujourd’hui des raisons de s’inquiéter quand on observe la troisième vague et sa virulence. Nous n’avons même pas vacciné 10 % de notre population et nous avons besoins de plus de doses. Nous demandons davantage d’efforts de la part de nos partenaires pour qu’ils nous fournissent ces vaccins mais aussi pour que l’on nous permette de les produire sur le sol africain.

Vous avez fait de la lutte contre la corruption l’une de vos priorités. Deux ans et demi après votre arrivée au pouvoir, les fruits ont-ils passé la promesse des fleurs ?

Il y a des progrès, mais le chemin reste encore très long. La corruption, dans notre pays, c’est presque un mode de vie ou une seconde nature depuis des décennies. Mettre fin à un tel fléau, aussi profondément enraciné, ne peut se faire en deux ans et demi ni même en un mandat.

Le premier chantier consiste déjà à l’extirper de nos institutions, afin qu’elles soient crédibles et exemplaires. On a vu, avec le refus du Sénat de lever l’immunité de l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo, pourtant accusé de détournements de fonds, qu’il y avait encore beaucoup de travail. C’est indécent et cela donne à penser qu’il y a plusieurs catégories de citoyens. Ceux qui doivent répondre à la justice et ceux qui peuvent y échapper. Vital Kamerhe, lui, ne s’est pas défaussé.

Si le peuple veut bien m’accorder un second mandat, je poursuivrai ma mission. Et après, je passerai la main

La Commission électorale nationale indépendante [Ceni] et sa composition font encore l’objet de vives critiques, sans parler des questions ayant trait à son budget et à ses réels moyens. Pouvez-vous garantir aux Congolais que les élections générales prévues en 2023 se tiendront à bonne date ?

Bien malin celui qui pourra le garantir. Mais précisons les choses : le retard pris dans la désignation des membres de la Ceni n’a rien à voir avec moi. Rappelez-vous que l’année dernière, c’était l’une des raisons de la crise entre le FCC et nous. C’est moi qui avais demandé aux différents acteurs, dont l’Église, des pistes de réflexion pour mener à bien la réforme de la Ceni. Je les attends toujours ! Le FCC menait un processus totalement opaque pour imposer son candidat à sa tête, Ronsard Malonda, et cela avait provoqué d’importantes manifestations dans tout le pays. J’ai pris mes responsabilités et suis intervenu pour mettre fin à ces manœuvres détestables.

Cela fait plus de trente ans que mon parti, l’UDPS [Union pour la démocratie et le progrès social], se bat pour l’instauration d’un état de droit et pour des élections libres et transparentes. Ce n’est pas pour cracher aujourd’hui sur la mémoire de tous ceux qui ont lutté en ce sens, parfois au prix de leur vie ! Ce que je peux vous garantir, c’est que je souhaite les élections le plus transparentes possible et que nous allons régler les problèmes de la Ceni. Mais ce sont ses membres qui vont nous dire si les délais pourront être tenus ou non. S’ils sont respectés, tant mieux. S’ils ne le sont pas, tout le monde le verra et s’accordera sur la suite.

Serez-vous candidat ?

J’ai le droit de faire deux mandats, pourquoi m’arrêterais-je en chemin ? J’ai une vision pour ce pays, je veux la concrétiser. Si le peuple veut bien m’accorder ce second mandat, je poursuivrai ma mission. Et après, je passerai la main.

Êtes-vous êtes favorable au rétablissement d’une présidentielle à deux tours ?

Absolument. Des présidents qui sont élus avec 30 % ou 40 % des voix, ce n’est pas un gage de légitimité. Le seul problème, c’est le budget, qui doit, peu ou prou, être doublé. Cela dit, ce n’est pas moi qui décide, c’est l’Assemblée nationale.

Vous effectuez une longue tournée dans l’Est, où les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri sont en état de siège depuis le début du mois de mai. L’insécurité et les groupes armés y règnent depuis des lustres. Qu’avez-vous retenu de vos visites à Goma, Bukavu, Beni ou Bunia ?

Une mafia qui ne dit pas son nom sème la terreur pour pouvoir continuer à faire sa loi et à s’enrichir de ses petits et grands trafics. Il y a plusieurs catégories de personnes qui profitent de ce chaos, dont des responsables publics. J’ai décrété l’état de siège et désigné des administrateurs militaires, qui seront mes yeux et mes oreilles auprès des populations, afin de mettre un terme à cette tragédie. Nous opposerons à cette mafia la force de l’État et nous l’éradiquerons. C’est pour cela que nous renforçons les capacités de nos forces de sécurité et de nos services de renseignements. Et nous réussirons, c’est une question de mois !

En tournée dans l’Est, Félix Tshisekedi était le 22 juin à Beni, dans le Nord-Kivu, l’une des deux provinces dans lesquelles l’état de siège a été décrété, au début de mai.

En tournée dans l’Est, Félix Tshisekedi était le 22 juin à Beni, dans le Nord-Kivu, l’une des deux provinces dans lesquelles l’état de siège a été décrété, au début de mai. © Présidence RDC

Doit-il, selon vous, y avoir un nouveau procès des assassins présumés du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya et de son chauffeur Fidèle Bazana ?

Bien sûr, tant que les parties lésées ne se sentent pas rassurées par les verdicts qui ont été prononcés [en 2011 et 2015]. D’après ce que je sais, parce qu’il y a eu des arrestations et des développements récents, un nouveau procès serait souhaitable. Mais c’est l’affaire de la justice, pas la mienne.

Mobutu mérite l’hommage de la nation. Mais c’est à ses proches de prendre la décision de rapatrier sa dépouille »

Savez-vous où se trouve aujourd’hui le général John Numbi, avec qui Chebeya avait rendez-vous lorsqu’il a été tué ?

Non. Sinon, il serait entre les mains de la justice.

Vous avez pris une décision hautement symbolique, en janvier dernier, en graciant Eddy Kapend et les autres personnes condamnées pour l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila. C’était là un sujet particulièrement sensible pour Joseph Kabila. L’avez-vous consulté avant de prendre cette mesure ?

Nous en avions discuté, oui, depuis longtemps d’ailleurs. Je lui avais fait part de mon intention de les gracier et, contrairement à ce que certaines personnes peuvent penser, il était d’accord.

Joseph Kabila, en août 2018. « Je lui avais fait part de mon intention de gracier Eddy Kapend », affirme le chef d’État.

Joseph Kabila, en août 2018. « Je lui avais fait part de mon intention de gracier Eddy Kapend », affirme le chef d’État. © Kenny-Katombe Butunka/REUTERS

La question du rapatriement de la dépouille de Mobutu a-t-elle progressé ?

J’ai trop de respect pour les familles pour leur imposer quoi que ce soit. Comme dans le cas de Patrice Lumumba, que nous sommes en train de gérer à la demande des siens, c’est à ses proches de prendre la décision de rapatrier sa dépouille. Le jour où la famille Mobutu en exprimera le souhait, je m’investirai à fond pour les y aider et pour que la cérémonie soit grandiose. Il mérite l’hommage de la nation.

Vous assumez la présidence de l’Union africaine depuis le mois de février. Quels sont les principaux chantiers que vous souhaitez voir mis en œuvre ?

Ils sont nombreux. D’abord, ceux qui sont relatifs au thème retenu cette année, le patrimoine, l’art et la culture africains. C’est-à-dire renouer avec notre identité, retrouver notre patrimoine et notre culture pour pouvoir donner un sens au fait d’être Africain. Aujourd’hui, nous sommes dominés par le monde entier parce que nous n’avons plus de socle sur lequel nous pouvons nous appuyer et nous définir.

Il y a ensuite la jeunesse. L’Afrique a cette force dont aucun autre continent ne dispose, cette jeunesse qui, pour moi, est une chance inouïe. Au lieu de la gaspiller, de la laisser risquer sa vie en Méditerranée ou sous d’autres cieux, nous devons investir en elle, lui garantir un avenir. Autre défi : le combat pour l’autonomisation des femmes. Partout où la femme a pu s’émanciper et être l’égal de l’homme, les sociétés ont progressé. Les femmes jouent un rôle prépondérant mais il n’est pas reconnu, encore moins facilité.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, la question de l’intégration. L’Afrique doit commercer avec l’Afrique, créer et partager en son sein ses propres richesses. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons échapper au joug qui nous est imposé par plus puissant que nous. Tous les projets qui vont en ce sens, pour nous relier les uns aux autres, sont fondamentaux. Je suis allé récemment en Zambie pour l’inauguration d’un pont qui la relie au Botswana. Nous avons-nous-mêmes des projets similaires avec l’Ouganda ou le Congo-Brazzaville. Les temps changent…

Paul Kagame aurait dû contredire le Rapport Mapping de manière étayée, au lieu de crier un complot

Comment évoluent vos relations avec Paul Kagame ? On a assisté à un net réchauffement au début de votre mandat, puis à certaines tensions notamment avec la très vive réaction de votre homologue rwandais au fameux « Rapport Mapping » de l’ONU et à la campagne menée par Denis Mukwege en faveur de la création d’un tribunal international sur les crimes commis au Congo…

Elles sont excellentes. Je pense que cette maladresse du président Kagame, et je le dis volontairement ainsi, c’est du passé. Nous en avons parlé tous les deux, le sujet est clos. Je peux comprendre son irritation, mais le « Rapport Mapping » a été réalisé par des experts. La meilleure manière de se défendre aurait été de le contredire de manière lucide et étayée, pas de crier au complot. Ce qui m’importe, en tout cas, c’est l’avenir de nos relations. Être en paix avec nos voisins et développer avec eux des projets qui bénéficient à nos populations, accroître les échanges entre nous. Le reste n’a que très peu d’intérêt, je ne suis pas quelqu’un de conflictuel.

Le dossier du Barrage de la Renaissance est la source de graves tensions entre l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan. Vous tentez une médiation à haut risque. Êtes-vous confiant ?

Je dois présider prochainement une conférence du bureau des présidents de l’Union africaine, à laquelle ces trois pays sont conviés. Les discussions progressent. J’ai effectué il y a quelques semaines une tournée à Addis-Abeba, au Caire et à Khartoum, les retours étaient vraiment encourageants. Nous sommes sur la bonne voie et je n’ai aucune raison de douter d’une issue heureuse à ce dossier sensible.

La Monusco est confrontée à de nombreuses critiques au sein de la population. Cette méfiance est-elle justifiée ?

Je ne le crois pas. La Monusco n’est pas ici pour nous nuire. Bien sûr, comme partout, il y a pu avoir des brebis galeuses et, sans doute, des erreurs de communication. Il faut que nous mettions sur la table tous nos problèmes de manière transparente et que nous joignions nos efforts. Il n’y a qu’en travaillant ensemble que nous allons rétablir la confiance. La Monusco est la bienvenue en RD Congo.

Lors de l’entretien à Goma, le 20 juin.

Lors de l’entretien à Goma, le 20 juin. © MICHEL KATOMPA pour JA

En quelques mots, quel bilan faites-vous de votre action à mi-mandat ?

J’ai suscité l’espoir, malgré les circonstances et les bâtons dans les roues. Maintenant, il faut transformer l’essai.

Je ne pensais pas, en toute franchise, que le mal de la corruption était aussi profond

Avez-vous évolué au contact du pouvoir ? Être opposant est une chose, diriger un pays comme la RD Congo en est une autre. La confrontation avec la réalité a-t-elle modifié votre perception de départ ?

Fondamentalement, je n’ai pas changé. En revanche, ma détermination à lutter contre les anti-valeurs, que sont la corruption, le mensonge, la cupidité ou le vol, a décuplé. Je ne pensais pas, en toute franchise, que le mal était aussi profond. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour changer cela.

Comment, compte tenu de l’ampleur de la tâche, voyez-vous objectivement l’avenir de la RD Congo ? Disons dans dix ans…

Si nous parvenons à poursuivre ce qui a été entamé et, surtout, à nous mettre tous d’accord pour pouvoir agir concrètement – mener les travaux d’infrastructure qui nous permettront de relier tous les coins du Congo, capitaliser sur nos minerais, prendre langue avec les investisseurs de ce secteur pour leur faire comprendre que nous voulons un partenariat gagnant-gagnant -, si nous faisons plus d’efforts pour encadrer notre jeunesse, lui mettre le pied à l’étrier et lui donner des perspectives, je pense que dans une dizaine d’années, on parlera autrement de la RD Congo. En bien, c’est-à-dire comme d’un pays qui exploite enfin son immense potentiel au bénéfice du plus grand nombre.