Politique

Algérie : l’émir Abdelkader, un « traître » selon Nordine Aït Hamouda

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Mis à jour le 28 juin 2021 à 09:48

Nordine Aït Hamouda, ancien député du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). © DR

Fils du célèbre colonel Amirouche, cet ex-député a provoqué un tollé en qualifiant l’émir Abdelkader de traître ayant vendu son pays à la France.

Lorsque Nordine Aït Hamouda, ancien député du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), prend la parole en public, il faut toujours s’attendre à une action d’éclat, une polémique ou une tempête médiatique. Et celle qu’il vient de déclencher n’a pas manqué de soulever un nouveau tollé.

Le 17 juin, Nordine Aït Hamouda est sur le plateau de Hayat TV pour parler d’Histoire avec le directeur de la chaîne privée. Fidèle à son franc-parler, le fils du colonel Amirouche, l’un des chefs historiques de la révolution algérienne, mitraille sans filtre.

S’appuyant, dit-il, sur les archives nationales et françaises qu’il a cumulées ainsi que sur les témoignages qu’il a recueillis au cours des cinq dernières décennies, il s’emploie à désacraliser des figures du nationalisme algérien.

L’émir Abdelkader a certes combattu durant quinze ans, mais il a vendu l’Algérie à la France

La première à être convoquée au cours de l’interview est celle de l’émir Abdelkader, considéré comme le père du nationalisme algérien et le fondateur de l’État moderne. « L’émir Abdelkader a certes combattu durant quinze ans, mais il a vendu l’Algérie à la France », affirme l’ex-député.

Pour Aït Hamouda, 71 ans, l’émir peut donc être considéré comme un traître à la cause nationale, un suppôt de la France coloniale qui l’a décoré de la Légion d’honneur et s’est montrée bienveillante à son égard ainsi qu’envers sa nombreuse descendance.

L’allégeance de l’émir à la France, ajoute l’ex-député, est d’autant plus frappante qu’il s’était vivement opposé à l’insurrection qu’avait menée Cheikh El Mokrani en Kabylie en 1871 contre les troupes françaises.

« Atteinte aux symboles de la révolution »

Premier chef de la résistance en 1832, l’émir Abdelkader guerroie pendant quinze ans avant de capituler en 1847 devant le gouverneur général français d’Algérie. Sa reddition signe la première grande conquête de la France et le prélude à la colonisation de l’Algérie.

L’émir ainsi que sa famille et ses fidèles sont alors détenus en France durant quatre ans avant d’être autorisés à s’installer en Syrie où le chef charismatique a été enterré, aux côtés du maître soufi Ibn Arabi (1165-1240).

Messali est devenu un traître en créant le Mouvement nationaliste algérien

Ses ossements ont été rapatriés en Algérie en 1965, trois ans après l’indépendance, pour être inhumés au cimetière d’El Alia, où reposent les grands noms de la lutte contre la colonisation et les dirigeants de l’Algérie post-indépendante.

L’émir Abdelkader est considéré comme une personnalité sacrée de la lutte pour l’indépendance. À tel point que toute tentative de mettre en doute son engagement ou de questionner ses liens avec la France est jugée comme une atteinte aux symboles de la révolution, un crime puni d’une peine de prison.

Autre personnage historique auquel s’attaque Nordine Aït Hamouda, Messali El Hadj 1898-1974 est selon lui devenu à partir de 1954 un traître en créant le MNA [Mouvement national algérien] », avance-t-il. À l’instar de l’émir Abdelkader, Messali El Hadj est considéré comme l’un des pères fondateurs du nationalisme algérien à partir des années 1920.

Ses divergences avec d’autres nationalistes sur les moyens de lutter contre la France l’amènent en 1954 à s’opposer au FLN en créant le MNA, dont les guerres fratricides provoquent des centaines de morts.

Boumédiène est le seul colonel au monde à avoir acquis son titre sans avoir tiré une seule balle

À l’indépendance, Messali est exclu du récit officiel de la guerre contre le colonialisme et n’obtient sa nationalité qu’en 1965. Il est réhabilité sous la présidence de Bouteflika. Bien que l’engagement de Messali soit sujet à controverse, critiquer son action est considéré comme un crime de lèse-majesté.

Boumédiène voulait effacer Amirouche de l’Histoire

Dernière personnalité attaquée, le colonel Houari Boumédiène, deuxième président de l’Algérie, est accusé d’avoir accaparé le pouvoir après le coup d’État de juin 1965.

Comme Abdelkader, il est considéré comme l’un des personnages sacrés de la lutte contre la France coloniale. Nordine Aït Hamouda le qualifie pourtant de khabith (« fourbe, pernicieux ou traître »). « Boumédiène est le seul colonel au monde à avoir acquis son titre sans avoir tiré une seule balle pendant la révolution », a déclaré Aït Hamouda. On le devine là taxant Boumédiène de « planqué ».

Les raisons de l’attaque contre l’ex-président algérien sont peut-être à rechercher du côté de l’histoire familiale de Nordine Aït Hamouda. Redoutable chef de la Wilaya III, le colonel Amirouche Aït Hamouda, père de Nordine, est tué par l’armée française en 1959 avec le colonel Si El Haouès, son compagnon d’armes. En 1963, Boumédiène, alors ministre de la Défense, fait déterrer les ossements d’Amirouche et de Si El Haouès pour les cacher dans une caserne de la gendarmerie nationale sur les hauteurs d’Alger.

L’Autorité de régulation de l’audiovisuel a convoqué le directeur de la chaîne de Hayat TV pour des explications

Boumédiène voulait ainsi effacer toute trace du colonel Amirouche. Une volonté telle qu’il interdit que l’on cite son nom dans le film L’Opium et le Bâton, sorti en 1971 et qui raconte la lutte pour l’indépendance d’un village de Kabylie.

Bruit et fureur

Il a fallu que son fils Nordine remue ciel et terre et tape à toutes les portes pour découvrir les lieux de séquestration de ces ossements, dont la cache sera révélée après la disparition de Boumédiène et l’arrivée au pouvoir de Chadli Bendjedid.

Bien sûr, la sortie de Nordine Aït Hamouda est immédiatement suivie d’effets. L’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav) a décidé le 21 juin de suspendre la chaîne Hayat TV à partir du 23 juin. Le ministère des Moujahidine indique se constituer partie civile dans les procès intentés à « ceux qui ont porté atteinte aux symboles de la nation », et « des hommes et des femmes de la résistance populaire, du mouvement national ou de la révolution du 1er novembre 1954 ».

Des descendants de l’émir ainsi que la Fondation Émir Abdelkader décident de porter plainte contre l’ancien député. Un groupe d’avocats porte également l’affaire en justice en déposant une plainte au tribunal d’Alger pour outrages « aux symboles de l’État algérien ».

Pas de quoi perturber Nordine Aït Hamouda, rompu aux polémiques et coutumier des sorties controversées. Ce poil à gratter s’est déjà illustré dans le passé par des attaques au vitriol contre des personnalités au pouvoir.

La levée de boucliers dit combien il est encore difficile en Algérie d’évoquer l’histoire et la mémoire

Ses interventions sur les bancs de l’Assemblée contre la corruption, les faux maquisards ou encore la falsification de l’histoire de l’Algérie ont acquis de larges audiences sur les réseaux sociaux. La levée de boucliers consécutive aux propos de l’ex-député, qui s’est notamment fait connaître durant la décennie noire en prenant la tête d’un groupe engagé dans la lutte contre le terrorisme, dit combien il est encore difficile en Algérie d’évoquer l’histoire et la mémoire sans déchaîner bruit, fureur et actions en justice.

Arrêté le 25 juin, Aït Hamouda est présenté dimanche devant le juge qui a décidé de sa mise sous mandat de dépôt à la prison d’El Harrach. Le fils du colonel Amirouche est poursuivi pour « atteinte aux symboles de l’État et de la révolution, atteinte à un ancien président de la République, atteinte à l’unité nationale, incitation à la haine et discrimination raciale ».