Politique

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo attendu au tournant

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 28 juin 2021 à 15:23

L’ancien président Laurent Gbagbo s’adresse ses partisans dans les bureaux du Front populaire ivoirien (FPI) à Abidjan le 17 juin 2021. © SIA KAMBOU/AFP

Rentré à Abidjan le 17 juin, l’ancien président ivoirien assure qu’il n’a pas de comptes à régler mais se positionne résolument comme chef du FPI et opposant au pouvoir d’Alassane Ouattara.

Laurent Gbagbo aura donc choisi la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan pour sa première sortie en public depuis son retour en Côte d’Ivoire. Au micro ce dimanche 20 juin, le cardinal Jean-Pierre Kutwa invite l’ancien président à le rejoindre près de l’autel. Il lui offre un chapelet blanc, symbolisant son retour à la foi catholique, puis déclare : « Je vous confie à la Vierge. Parce que le train de la réconciliation est sur les rails. Mais il faut qu’il aille jusqu’à la gare de la paix. » Les chœurs sont de sortie. Laurent Gbagbo regagne lentement sa place, esquissant tout de même quelques pas de danse.

Habilement mis en scène, le retour de l’ex-président marque la fin d’un cycle : dix ans hors de son pays, un interminable procès devant la Cour pénale internationale (CPI) et un acquittement qui a sonné comme une revanche sur l’Histoire.

Ivre de bonheur

Pour Laurent Gbagbo, c’est aussi le début d’une nouvelle ère. Dès son arrivée à l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny, le 17 juin, il a pu constater que sa popularité était intacte. Tout le monde se pressait pour l’apercevoir. Ses partisans bien sûr, mais aussi le personnel de l’aéroport, les dames du ménage, les policiers en faction… Sur la route, des milliers de personnes ont accompagné son convoi malgré une pluie de gaz lacrymogène. Un peu plus tard, autour de l’ancien quartier général du Front populaire ivoirien (FPI), qui appartient à Nady Bamba, sa seconde épouse, la foule était encore dense et ivre de bonheur.

Gbagbo y a prononcé ses premières phrases. Un court discours dont il a pesé chaque mot. Depuis son arrestation, le 11 avril 2011, l’ancien président s’était exprimé deux fois : devant les juges de la CPI et lors d’une interview à TV5 Monde.

Je suis votre soldat, je suis mobilisé

Aux cadres de son parti rassemblés, il a parlé de la Côte d’Ivoire mais aussi de l’Afrique. Il a évoqué les dernières élections législatives, donnant quelques indices sur le rôle qu’il sera amené à jouer, exprimant sa volonté de se mettre à la disposition du FPI : « Vous avez mené une bonne bataille. Soyez-en remerciés. Monsieur le secrétaire général, voilà ce que je voulais dire pour aujourd’hui. La prochaine fois, nous allons travailler. Vous allez me dire quand. Je suis votre soldat, je suis mobilisé. »

Restructurer le parti

À ceux qui l’appellent à prendre du recul, Laurent Gbagbo envoie un message clair : il ne compte pas s’éloigner de la vie politique, mais au contraire s’engager, assumer son statut de chef de parti et d’opposant au président Alassane Ouattara. Des intentions confirmées dans un communiqué publié le 20 juin par son porte-parole, Justin Koné Katinan. Commentant les circonstances de son retour, l’ancien président y dénonce « les scènes de violence provoquées par les forces de l’ordre et les forces parallèles ». Il poursuit en appelant « à la retenue pour donner enfin une chance à la réconciliation de prospérer pour que la paix s’installe définitivement dans le pays ».

Est-il capable, à 76 ans, de restructurer le FPI, de porter un nouveau projet politique et de l’imposer à l’ensemble de son parti ? Lors de ses années de détention, Laurent Gbagbo avait confié à ses proches avoir beaucoup réfléchi à l’évolution qu’il voulait donner au FPI, souhaitant en refaire une véritable formation de gauche. « Qu’est-ce qu’être social-démocrate aujourd’hui en Afrique ? Que veut dire la souveraineté dans un monde globalisé ? Nous devons être capables d’y répondre », interroge en écho un cadre du FPI.

Dans les prochaines semaines, l’ancien président devrait convoquer une grande réunion du FPI afin d’acter son retour effectif à la tête du parti. Ceux qui ne veulent pas le suivre seront amenés à faire un choix. Comment réagiront Pascal Affi N’Guessan et Simone Gbagbo ? Le premier a toujours déclaré qu’il se rangerait derrière son ancien patron à son retour. Tiendra-t-il parole ? Depuis plusieurs jours, l’ex-Premier ministre se montre très discret. Mais il est encore le président légalement reconnu du FPI et ne fera aucun cadeau. « Pour Gbagbo, Affi est un épiphénomène. Qu’il se range derrière lui ou non n’a aucune importance », rétorque un proche de l’ancien président.

L’équation Simone

L’équation Simone est bien plus complexe, car elle mêle le privé et le politique. Le 21 juin, Gbagbo a officialisé, par le biais de son avocat, sa volonté d’acter leur séparation. Le ton du communiqué est sans ambiguïté sur l’état de leurs relations : « M. Laurent Gbagbo annonce qu’en raison du refus réitéré depuis des années de Dame Simone Ehivet de consentir à une séparation à l’amiable il s’est résolu à saisir le juge des affaires matrimoniales du Tribunal de première instance d’Abidjan d’une demande de divorce. »

Ce choix ne sera pas sans conséquence, il a même déjà écorné son image. Doit-on s’attendre à un bras de fer entre les deux époux ? L’ex-première dame a toujours suivi une ligne politique différente de celle de son mari. Lorsqu’il était au pouvoir, Gbagbo s’en était accommodé, s’appuyant sur la popularité de sa femme dans la sphère évangélique. Mais il donne aujourd’hui l’impression de vouloir s’éloigner de cette ligne. « Simone a profité de l’absence de son mari pour occuper le devant de la scène, accroître sa popularité et se construire une nouvelle image, affirme un intime de Laurent Gbagbo. Elle ne lâchera pas comme ça. »

Défiance

Dès son retour, Laurent Gbagbo a par ailleurs laissé entendre qu’il irait rendre visite à Henri Konan Bédié dans son village de Daoukro. Les deux hommes n’entendent pas remettre en cause leur alliance, mais la question du leadership de l’opposition va rapidement se poser. Et quid d’Alassane Ouattara ? Aucune rencontre n’est prévue. Le chef de l’État voulait faire du retour de Gbagbo un non-évènement. Il avait donné instruction à ses proches de le banaliser au maximum. Malgré le souhait exprimé par le ministre de la Réconciliation, Kouadio Konan Bertin, aucun membre du gouvernement ni aucun représentant du parti au pouvoir n’était présent à l’aéroport.

Le président, raconte l’un de ses proches, n’a pas vraiment apprécié le premier discours de son prédécesseur : « Il espérait qu’il tiendrait des propos d’apaisement et qu’il ferait un pas vers lui. Or Gbagbo semble plutôt se positionner comme son adversaire. » Plusieurs personnalités tentent actuellement d’apaiser les tensions et de faciliter un contact direct entre les deux hommes. Mais la tâche s’annonce difficile, commente notre source : « Il y a une telle défiance entre les deux… Ils n’ont rien oublié de leurs différends passés ! »

Interrogé par nos confrères de TV5 Monde dans les jours qui ont suivi son retour au pays, Gbagbo s’est d’ailleurs plu à répéter qu’il se considérait « comme celui qui a gagné l’élection présidentielle de 2010 », déclaration à peine tempérée par un « mais on ne va pas revenir en arrière ». Aux mêmes journalistes qui l’interrogent sur une éventuelle candidature à la magistrature suprême, il ajoute : « Moi, je n’exclus rien. »

Alassane Ouattara envisage-t-il toujours de gracier ou d’amnistier son vieux rival ? Celui-ci a en effet écopé de vingt ans de prison dans l’affaire dite du « casse » de la BCEAO. Selon nos informations, si le chef de l’État souhaite se donner du temps avant de trancher, il ne compte pas faire en sorte que son prédécesseur soit contraint d’exécuter cette peine. En revanche, cette condamnation, qui entache le casier judiciaire de Gbagbo, pourrait le cas échéant l’empêcher de briguer la présidence.