Politique

Mali : Mahamadou Kassogué, un « incorruptible » sous emprise ?

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Mis à jour le 22 juin 2021 à 09:10

Le procureur Mahamadou Kassogué, dans son bureau au tribunal de la commune III Bamako, le 6 novembre 2019. © Emmanuel Daou Bakary pour JA

Procureur intransigeant réputé « incorruptible », Mahamadou Kassogué vient d’être nommé ministre de la Justice. Au grand dam de ses détracteurs, qui l’accusent de s’être laissé séduire par les militaires.

À Bamako, il ne fait pas bon être dans le viseur de Mahamadou Kassogué. Le 14 septembre 2019, le magistrat aux traits juvéniles, qui venait d’être nommé procureur de la République près du tribunal de grande instance de la commune III de Bamako, expliquait devant la presse les raisons ayant motivé l’arrestation de Bakary Togola. L’influent homme d’affaires et président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture du Mali (Apcam), que tout Bamako pensait intouchable, venait d’être mis aux arrêts pour le détournement présumé de près de 10 milliards de francs CFA.

Droit dans ses bottes et soucieux de montrer que nul n’est au-dessus des lois, Mahamadou Kassogué assure ce jour-là que ce n’est pas « la personne de Togola » qui l’intéresse, uniquement « les faits ». « Il n’y aura plus de classement sans suite. Nous investiguerons chaque fois que nous serons sollicités », promet-il alors.

« L’incorruptible »

Chargé du pôle économique et financier, Kassogué se saisit de plus d’une trentaine de dossiers. Adama Sangaré, l’influent maire de Bamako, Sidiki N’fa Konaté, l’ancien directeur de l’ORTM, et plus récemment Boubou Cissé, le dernier Premier ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), ont eu affaire à lui. En fonctions durant presque deux ans, le jeune procureur se construit l’image d’un homme intransigeant. Certains le surnomment « le procureur des pauvres », d’autres « l’incorruptible procureur ».

Cette constance et cette probité, en même temps que la popularité qu’elles ont alimentée, expliquent sans nul doute sa nomination à la tête du très stratégique ministère de la Justice, le 11 juin dernier. « Cela montre la volonté politique du gouvernement de s’inscrire dans la lutte contre la corruption », commente Clément Dembélé, président de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage au Mali (PCC-Mali), très actif dans la fronde anti-IBK il y a un an.

Un bon procureur ne fait pas forcément un bon ministre »

Alors qu’une récente enquête d’opinion menée par la fondation Friedrich Ebert Stiftung révèle que 45 % des Maliens n’ont pas confiance en leur justice et que 53,5 % estiment qu’il s’agit du secteur le plus corrompu du pays, le nouveau garde des Sceaux, qui a instruit de nombreux dossiers à l’encontre des caciques de l’ancien pouvoir, pourra-t-il s’attaquer à ce grand chantier qu’est la lutte contre la corruption au Mali ? Et surtout, aura-t-il véritablement les mains libres ?

« Un bon procureur ne fait pas forcément un bon ministre, prévient Clément Dembélé. On attend de voir comment il va procéder. Les grandes arrestations de Kassogué ne se sont faites que sous IBK, son bilan est en demi-teinte ces derniers mois. »

Tâche colossale

Fidèle à lui-même, le nouveau ministre a donné le ton lors de sa prise de fonction, le 15 juin dernier, en rappelant à ses collaborateurs qu’il serait « particulièrement attentif à la gestion des ressources publiques afin de renforcer la gouvernance du pays, en mettant l’accent sur l’exemplarité et l’utilisation judicieuse des biens publics ».

À peine investi, il est allé à la rencontre de différents partenaires du Mali pour évoquer les défis auxquels son ministère devra faire face au cours de cette dernière phase de transition. « Il veut s’assurer que les efforts contre l’impunité vont être faits et que la justice ne va pas être instrumentalisée à des fins politiques », résume une source diplomatique qui a pu le rencontrer.

La tâche qui lui incombe est colossale. Selon les rapports présentés chaque année par le Bureau du vérificateur général (BVG) de 2013 à 2017, la corruption a fait perdre à l’État malien plus de 300 milliards de francs CFA (457 millions d’euros). En 2019, celui-ci pointait la responsabilité de trois sociétés minières qui auraient fait perdre à l’État plus de 287 milliards FCFA à cause d’irrégularités liées à la mauvaise gouvernance. En 2020, dans le classement de Transparency International sur la perception de la corruption, le Mali arrivait en queue de peloton, à la 129e place sur 180, un rang de moins que l’an 2019.

Faire avancer l’enquête sur les tueries de juillet

Mais Kassogué se sait aussi attendu sur le dossier particulièrement sensible des morts du 10 juillet 2020. Ce jour-là, une manifestation organisée par le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) pour faire barrage à IBK a dégénéré et coûté la vie à plus d’une dizaine de personnes dans des circonstances encore floues.

Les familles des victimes continuent de réclamer que la lumière soit faite sur cet épisode. Pour faire avancer les choses, Kassogué « a demandé à la Minusma de mettre à sa disposition les enquêtes qu’elle avait menées sur les morts du 10 juillet », nous confie une source proche de la Justice. Une démarche qui s’inscrit aussi dans la volonté du Premier ministre, Choguel Kokalla Maïga, d’engager de « véritables poursuites judiciaires » contre les responsables.

Critiques

Si le discours du nouveau ministre se veut volontariste, certains critiquent néanmoins son bilan au pôle économique et financier, et remettent en cause sa capacité à réussir dans ses nouvelles fonctions. Quasiment toutes les personnalités que Kassogué a arrêtées sont aujourd’hui en liberté. « Dans l’inconscient collectif, Kassogué est l’icône de la lutte contre la corruption, reconnaît une source proche du parquet ayant souhaité garder l’anonymat. Avant lui, les gens comme Togola ou Sangaré étaient intouchables. Ces dossiers ont contribué à façonner son image. Mais en réalité, c’est un pur produit publicitaire. Il soulève des dossiers, mais ne va jamais au bout ».

Un avocat qui a eu à l’affronter dans l’affaire dite de « déstabilisation de la transition » relève par ailleurs des « vices de procédure » dans certaines des affaires instruites par Kassogué, tout en ajoutant qu’il n’en porte sans doute pas l’entière responsabilité puisque la Justice manque cruellement de moyens.

Ce fut le cas dans les dossiers de l’acquisition de l’avion présidentiel et les contrats d’armement surfacturés, où le détournement de « 9 350 120 750 F CFA » et la surfacturation de « 29 311 069 068 F CFA » mettaient en cause des personnalités de premier rang comme Soumeylou Boubèye Maïga et Bouaré Fily Sissoko, alors respectivement ministres de la Défense et de l’Économie et des Finances.

Image ternie

Mais c’est surtout l’affaire tentative de « déstabilisation de la transition », dans laquelle ont été impliqués Boubou Cissé, l’activiste Ras Bath et l’ancien secrétaire général de la présidence Sékou Traoré, qui a fini par ternir son image de « procureur incorruptible ». « Cette affaire était une machination politique », dénonce l’un des avocats de la défense. 

De son côté, Clément Dembélé, dont la plateforme a été à l’origine de nombreux signalements de corruption auprès du pôle économique et financier, regrette l’immobilisme de Kassogué ces derniers mois. À l’en croire, il n’aurait plus répondu aux signalements de la plateforme depuis le début de la transition.

Alors que ses détracteurs lui reprochent d’être sous l’influence des militaires qui dirigent le Mali depuis la chute d’IBK, Mahamadou Kassogué pourra-t-il exercer pleinement sa mission ? Le procureur Dramane Diarra, procureur de la commune IV de Bamako, en doute : « une personne qui n’a pas eu les mains libres en tant que procureur ne peut pas être indépendant en tant que ministre.»