Politique

Maroc : les Moorish, radiographie d’un nationalisme connecté

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 28 juin 2021 à 18:54

Montage présentant les armoiries des différentes dynasties qui ont régné sur le Maroc, à la manière de Game of Thrones. © DR

Surfant sur la forte actualité politique de ces derniers mois, la mouvance souverainiste des Moorish prend de l’ampleur sur la Toile, attaquant sans répit ceux qu’elle désigne comme « les ennemis de la nation ».

Le 21 avril, Brahim Ghali, chef du Front Polisario, est admis en urgence – et en catimini – à l’hôpital de Logrono, en Espagne. Des dizaines de profils de la twittoma (le Twitter marocain) appellent immédiatement à la « reconquista des territoires qui sont encore sous occupation espagnole », à « cesser d’être le gendarme de l’Europe », à « punir l’Espagne avec des migrants », voire à « récupérer l’Andalousie ».

Au début mars, au moment du renouvellement des instances de la Confédération africaine de football (CAF), l’ex-international marocain, Abdeslam Ouaddou, affiche son soutien au président algérien de la Fédération algérienne de football, Kheïreddine Zetchi, alors candidat au conseil de la Fifa (avant de devoir abandonner). Pris à parti sur les réseaux marocains, le joueur est interrogé sur sa position concernant le Sahara.

« C’est un vaste espace géographique que Dieu a créé sur le continent africain pour vivre fraternellement, allant de l’Atlantique au Nil sur la longitude et de la Méditerranée à l’extrême sud du tropique du Cancer sur la latitude », répond Ouaddou. Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres.

Insultes et menaces

Le sportif est immédiatement victime d’un harcèlement en ligne mêlant anonymes, faux profils, quelques personnalités du ballon rond marocain et une poignée d’internautes, sous le couvert de « patriotisme ».

Addeslam Ouaddou porte un t-shirt contre le racisme, le 23 février 2008, à Valenciennes

Ouaddou subit notamment des attaques racistes sur sa couleur de peau, et se voit étiqueté « ennemi de la nation ». Et tant pis si l’ex-international marocain a, par exemple, fait don de 1 million de dirhams au Fonds Covid-19, consacré à la gestion de la pandémie…

Lorsque ce mouvement naît en 2018, il s’agit surtout de conservateurs bon teint, ardents défenseurs de la « marocanité du couscous »

À la mi-décembre, juste après la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara par l’ex-président américain Donald Trump, des dizaines de comptes Twitter éclosent pour soutenir la « normalisation » du Maroc avec Israël, avec à l’appui les mêmes arguments que le ministère des Affaires étrangères, notamment le fait qu’en étant « proche » d’Israël, le royaume pourrait mieux défendre les intérêts de la Palestine.

Un faux compte baptisé « Ambassade d’Israël en Algérie », suspendu depuis, est même créé et promeut les tweets de @MarocDiplomatie. Même si au sein de l’opinion marocaine, la « normalisation » en question n’est pas des plus populaires, cet activisme en ligne donne le sentiment d’une vague de soutien, par un effet de saturation des réseaux sociaux.

Derrière ces phénomènes, beaucoup de profils douteux – des comptes créés récemment, sans vraies photos, sans abonnés – mais aussi un mouvement qui fait de plus en plus parler de lui, les « Moorish » (« Maures » en anglais). Lorsque ce mouvement naît en 2018, il s’agit surtout de conservateurs bon teint, ardents défenseurs de la « marocanité du couscous », en extase devant des images de verres de thé à la menthe, de somptueux paysages marocains ou des costumes traditionnels berbères.

Autant de publications consensuelles et séduisantes, à même de générer likes, retweets et abonnements sur un sujet aussi peu sensible que le folklore marocain. À mesure que ces comptes drainent de nouveaux sympathisants, les tweets prennent une tournure plus radicale : ultranationaliste, voire raciste (certains réfutent l’idée selon laquelle les populations maures et berbères peuvent être noires), avec une fascination marquée pour les hommes « forts » du type Poutine ou Erdogan, et une haine exacerbée pour les « islamistes », les « gauchistes » et l’Algérie.

Ces « Moorish », qui utilisent l’étoile de la dynastie mérinide comme symbole, comptabilisent au moins 14 comptes vitrines en français, en anglais, en arabe et en espagnol : @MoorishMovement, @MoorishTimes, @MoorsKingdom et des dizaines de milliers d’abonnés (essentiellement francophones et arabophones), se déclarant pour une bonne partie appartenir à la même mouvance. Mais on peut légitimement douter de leur authenticité tant leur nombre est industriel et leur taux de suspension automatique, sur Twitter notamment, non négligeable.

Parmi ces comptes donc, beaucoup n’hésitent pas à s’adonner au harcèlement, à proférer des insultes et des menaces de mort, certains allant même jusqu’à écrire que « l’acide ne coûte pas cher », un appel à peine dissimulé à punir des militants de gauche qui ont douté de l’authenticité des comptes Moorish. Et une référence morbide à Mehdi Ben Barka, dont le corps n’a officiellement jamais été retrouvé. L’épouse de Souleiman Raïssouni, un journaliste actuellement emprisonné et en grève de la faim, a, elle, été menacée de viol…

« Revival » identitaire

Les leaders de la mouvance sont anonymes. Les plus actifs et les plus suivis se cachent derrière des pseudos tels Armando Smith* ou Carl Johnson, et la plupart de leurs sympathisants derrière des profils anonymes.

Interrogé par Jeune Afrique, Carl Johnson, qui apparaît comme le théoricien du mouvement, plutôt ouvert aux échanges, évoque une « organisation Moorish » qui se « structure de plus en plus » et réfute la paternité de certains hashtags ou propos « extrémistes », tout en se tenant « à distance des dynamiques nihilistes, par essence non productives ». Au Maroc, de Hassan II à Mohammed VI, le mot « nihilisme » renvoie à la gauche ou, plus récemment, au Mouvement du 20-Février (2011).

Une seule constante : la volonté de promouvoir un « Morocco first » – le « Make America Great Again » de Trump ayant fait des émules

Et certains responsables marocains se laissent aller à relayer du contenu Moorish. Voire à participer à certaines campagnes de harcèlement. Un certain Anas Fellaki, diplomate en poste à La Haye puis à Londres, s’est ainsi associé aux détracteurs acharnés de l’historien et opposant politique Maâti Monjib, ainsi que des journalistes Omar Radi et Imad Stitou, qui font tous l’objet de poursuites judiciaires.

Faisant fi de son devoir de réserve, le diplomate a même tweeté des extraits de procès-verbaux non authentifiés sur l’affaire Omar Radi et Imad Stitou. Dénoncé, Anas Fellaki a depuis disparu du web. Au cours des derniers mois, la presse s’est emparée du sujet Moorish. Au Maroc, on parle d’un « revival de l’identité marocaine », d’un « nationalisme new age », et d’un « contenu qui défend un État-nation fort mais aux racines millénaires ».

L’agence de presse espagnole EFE s’est elle aussi fendue d’un article qui évoque un mouvement d’extrême droite. En réalité, les contours idéologiques de la mouvance sont flous, notamment sur la question de l’identité berbère, tantôt valorisée, tantôt méprisée. Une seule constante : la volonté de promouvoir un « Morocco first » – le « Make America Great Again » de Trump ayant fait des émules.

Un phénomène mondial

Récemment, un obscur site qui se déclare algérien, Kassaman Times, a été plus loin en livrant la – supposée – identité d’une poignée de fondateurs du mouvement Moorish (dont Carl Johnson) : tous sont des Marocains installés à l’étranger, souvent liés à la jeunesse du parti du RNI, sans lien apparent avec l’État, et qui ont bien entendu démenti. Les Moorish sont-ils déconnectés de la réalité du royaume ?

De fait, leurs cibles favorites – la gauche, les militants des droits de l’homme, ceux du Rif, les détenus politiques – ne constituent pas des sujets de préoccupation majeurs au sein de l’opinion marocaine. Les tweets qui traitent les « gauchistes » de « fils de bourgeois dépressif », de « violeurs », ou de buveurs de « Spécial à la Cigale », renvoient eux aussi à un petit microcosme.

À la fin de février, Facebook a supprimé 385 faux comptes, « principalement du Maroc »

L’activisme en ligne des Moorish semble ainsi inversement proportionnel à l’intérêt des Marocains pour leurs sujets de prédilection. Mais le « bruit » qu’ils suscitent en ligne donne une tout autre impression : celle d’une mobilisation massive et spontanée de l’opinion, alors qu’il n’en est rien.

Les Moorish – relayés par des comptes authentiques et des comptes « fake » – ne sont qu’un maillon d’un écosystème consacré à la promotion agressive des intérêts perçus de l’État marocain. Citons, parmi d’autres, Chouf TV, un site arabophone populiste, qui s’est transformé en machine à harceler et à diffamer.

À la fin de février, Facebook a d’ailleurs supprimé 385 faux comptes, « principalement du Maroc » et qui « ciblaient un public national », liés à Chouf TV, dont l’objectif est de gonfler les réactions positives aux reportages pro-gouvernementaux. D’ailleurs, le diplomate Anas Fellaki n’a pas hésité à partager de nombreux articles de Chouf TV.

« C’est un phénomène mondial, explique Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux et du web social, et enseignant à Sciences-Po Paris. Des militants de La République en Marche sont mobilisés et payés pour défendre le gouvernement et attaquer les voix critiques, ils se sont d’ailleurs beaucoup radicalisés après l’épisode des « gilets jaunes ».

Aux États-Unis, entre 30 000 et 60 000 personnes rattachées à l’armée trollent les réseaux sociaux pour manipuler l’opinion publique. Bref, c’est un secret de polichinelle. »

Tous les États ont investi dans le digital et n’ont pas pour habitude de faire dans la subtilité pour toucher les masses »

Plus proche du Maroc, la Tunisie : Zine el-Abidine Ben Ali, passionné d’informatique, qui a d’ailleurs fait de cette discipline une spécialité des universités locales, a, dès 2010, financé les études à l’étranger de nombreux jeunes Tunisiens en échange de posts favorables au régime et hostiles à certains opposants.

Les années 2011 dans le monde arabe et 2016 dans le Rif ont démontré qu’internet pouvait devenir un espace de contre-pouvoir. Au royaume, c’est d’ailleurs une élite plutôt campée à gauche, mais aussi les islamistes (dont le PJD), qui ont longtemps régné en maître sur la Toile.

« Tous les États ont donc massivement investi dans le digital et n’ont pas pour habitude de faire dans la subtilité pour toucher les masses », conclut Fabrice Epelboin.

*Après publication de l’article, Armando Smith a contacté la rédaction de Jeune Afrique pour démentir sa qualité de « leader » de la mouvance Moorish.