Politique

Tunisie – Dialogue national : quand Kaïs Saïed veut imposer sa feuille de route

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Par - à Tunis
Mis à jour le 19 juin 2021 à 15:22

Le président tunisien Kaïs Saïed prête serment le 23 octobre 2019 au parlement à Tunis. © FETHI BELAID/AFP

Alors que le président et l’UGTT semblaient avoir rapproché leurs points de vue sur le contenu du dialogue national, Kaïs Saïed a indirectement attaqué la centrale syndicale.

À peine remise à l’ordre du jour après un arrêt de six mois, pour des divergences sur la forme et le fond entre le président de la République et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la reprise d’un dialogue national semble de nouveau compromise. En cause, l’insistance du chef de l’État à conduire cette opération selon ses exigences en sollicitant l’avis des jeunes sur la feuille de route que doit adopter la Tunisie pour une sortie de crise.

Rapprocher les points de vue

Rien à voir avec le format de concertation politique promu par la centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui réunit les partis, les organisations nationales et la société civile, avec l’objectif d’obtenir l’assentiment d’une majorité sur un programme précis. Pour le puissant syndicat, ces assises de la dernière chance, ou plutôt de sauvetage de ce qui peut économiquement l’être, ne sont pas une première.

Il est dans sa bulle et prend la mouche dès qu’il est challengé

En 2013, le dialogue national, sous tutelle d’un quartet d’instances nationales conduites par l’UGTT, avait évité au pays de sombrer dans un conflit interne et avait été couronné pour son exemplarité par le prix Nobel de la paix 2015.

Un événement historique, dont s’enorgueillit la centrale syndicale, impliquée dans la politique de la Tunisie depuis la lutte de l’indépendance. Fort de cette légitimité, le secrétaire général de l’UGTT, Noureddine Taboubi avait, depuis novembre 2020, tenté de rapprocher les points de vue pour mettre fin à la crise.

Il semblait que Kaïs Saied s’était rendu à ses arguments mais en lieu de la déclaration officielle qui aurait donné le coup d’envoi aux préparatifs de cette rencontre, le président de la République tacle publiquement le 17 juin, l’initiative de la centrale ouvrière estimant que « le dialogue mené en 2013 par le quartet, n’avait rien de national » et était un « non-dialogue ».

Un véritable camouflet pour l’UGTT. « Il est dans sa bulle et prend la mouche dès qu’il est challengé » commente un député de groupe de la Réforme à propos du président tunisien.

Démocratie directe

L’incident prend de l’ampleur. Carthage rétropédale, évoque un malentendu mais pour la centrale, il ne s’agit pas de méprise mais de mépris. L’UGTT appelle désormais à des élections anticipées et s’inquiète d’un président imprévisible.

En avançant par petites touches, Saïed tend vers la réalisation de son objectif

Le locataire de Carthage a réuni le 15 juin trois anciens chefs du gouvernement : Ali Laarayedh (2013), Youssef Chahed (2016-2019), Elyes Fakhfakh (2020) ainsi que l’actuel patron de l’exécutif Hichem Mechichi au prétexte de faire le bilan et d’identifier les rouages de la crise. Il a laissé entendre, sans le confirmer, que c’était une rencontre préliminaire au fameux dialogue national. Mais Kaïs Saïed a surtout profité de l’occasion pour revenir sur sa vision qu’il présente avec plus de détails qu’à l’ordinaire.

Durant la campagne électorale de 2019 puis le long de ses dix-huit mois de mandat, Kaïs Saïed a évoqué la démocratie directe en la motivant essentiellement par le besoin d’équité et de justice sociale. Il se présentait alors comme un candidat sans autre programme qu’être à l’écoute du peuple et qui avait juré lors de son investiture qu’il respecterait la Constitution.

Au risque de se contredire : à partir de sa propre interprétation de la Constitution, il a pris de court le personnel politique en s’imposant en avril 2021, chef de toutes les forces militaires et civiles. En avançant ainsi par petites touches, il tend vers la réalisation de son objectif.