Politique

Éthiopie : jusqu’où ira l’escalade diplomatique entre Abiy Ahmed et Antony Blinken ?

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Mis à jour le 30 juin 2021 à 14:37

Les États-Unis ont été les premiers à imposer des sanctions à l’Éthiopie. © Montage JA : ALEX BRANDON/AFP; Mistrulli/Fotogramma/ROPI-REA

Salué par la communauté internationale au début de son mandat, Abiy Ahmed est, depuis le début du conflit dans le Tigré, soumis à une forte pression diplomatique. Les États-Unis ont été les premiers à lui imposer des sanctions. Mais seront-ils suivis ?

Antony Blinken fera-t-il plier Abiy Ahmed ? Après sept mois de conflit dans le Tigré, le chef de la diplomatie américaine s’est résolu à s’engager dans un bras de fer avec le Premier ministre éthiopien en annonçant, le 23 mai, la mise en place de restrictions de visas à l’encontre de plusieurs officiels. S’il a pris soin de préciser que ces sanctions visaient « tous les acteurs impliqués », aussi bien « des responsables gouvernementaux éthiopiens et érythréens […] que des membres des forces de sécurité ou d’autres personnes », il ne fait pas de doute que la cible la plus inattendue est l’administration d’Abiy. Pour se justifier, le diplomate américain a accusé les parties visées de n’avoir pris « aucune mesure significative » pour mettre fin aux hostilités dans le Tigré, où la situation – encore floue du fait de l’accès restreint aux journalistes et aux humanitaires – inquiète de plus en plus.

Allié incontournable

Sous le feu des critiques d’une partie de la communauté internationale, qui réclame depuis plusieurs mois un cessez-le-feu, le Premier ministre éthiopien a jusque-là semblé imperméable à la pression. Son ministère des Affaires étrangères a d’ailleurs immédiatement réagi au discours d’Antony Blinken en accusant l’administration américaine de s’ingérer dans un conflit interne.

Cette décision marque un tournant dans l’approche de Washington vis-à-vis d’Addis-Abeba. Elle intervient après plusieurs mois de mises en garde et d’efforts diplomatiques. Dès le début de son mandat, Blinken avait fait de la situation dans la Corne de l’Afrique l’une de ses priorités, appelant Washington à « ne pas être absent lorsque des problèmes apparaissent ».

Le fait que les États-Unis soient le premier partenaire majeur de l’Éthiopie à franchir le cap des sanctions ciblées, auxquelles s’ajoutent de « larges restrictions de l’assistance économique et sécuritaire », est significatif à plus d’un égard. D’abord parce qu’Addis-Abeba a, au cours de ces dernières années, été un allié incontournable de Washington pour la sécurité régionale, les États-Unis ayant des intérêts stratégiques, diplomatiques et sécuritaires dans plusieurs pays voisins – dont la Somalie et Djibouti, qui héberge sa principale base militaire en Afrique. Ensuite parce que ce géant de plus de 100 millions d’habitants est le principal bénéficiaire de l’aide américaine (Usaid) sur le continent.

Abiy change de ton

Mais l’escalade diplomatique en cours entre Washington et Addis-Abeba illustre surtout le revirement de la communauté internationale vis-à-vis d’Abiy Ahmed, loué à son arrivée au pouvoir pour la vague de réformes qu’il a entreprises dès le mois d’avril 2018 et qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2019.

Qu’il n’écoute pas les Européens, les Américains, c’est une chose… Mais il n’écoute même pas ses partenaires africains

Les sanctions peuvent-elles l’amener à revoir sa position ? Une semaine après leur adoption, plusieurs manifestations aux slogans anti-américains ont été organisées dans la capitale éthiopienne. Dans la foule, certains ont brandi des photos du Russe Vladimir Poutine et du Chinois Xi Jinping, dont l’influence en Éthiopie reste un défi majeur pour Washington. Une mobilisation significative à l’approche des élections générales du 21 juin, qui devaient permettre à Abiy de consolider sa position. « Le monde entier dit que nous allons nous battre, a-t-il lancé le 16 juin, lors de l’unique meeting qu’il a tenu à Jimma, en Oromia. Mais nous allons leur montrer qu’il en est autrement !”

Guerre de lobbying

Si Abiy semble déterminé à faire de la pression américaine un atout pour rassembler sa base, il n’a pour autant pas renoncé à mener bataille sur le front diplomatique. D’importants efforts de lobbying ont été déployés depuis le début de l’année à Washington, où le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) a longtemps disposé de bons relais auprès de l’administration américaine. Dès février, l’ambassade sur place, dirigée par l’ancien directeur de cabinet d’Abiy, Fitsum Arega, s’est tournée vers le cabinet Venable pour défendre la politique d’Addis-Abeba dans le Tigré. La ministre de la Paix, Muferiat Kamil, a pour sa part engagé, en avril dernier, le cabinet de lobbying américain Holland & Knight pour une mission de six mois.

Cette débauche d’efforts portera-t-elle ses fruits ? « Les États-Unis espèrent surtout qu’ils seront suivis dans leur démarche pour augmenter la pression », explique un diplomate européen en poste dans la région. L’Union européenne (UE) n’a pour l’instant pas franchi ce cap des sanctions ciblées. Après avoir reporté le versement d’une aide de 90 millions d’euros en décembre 2020, puis renoncé à envoyer une mission d’observation pour les élections du 21 juin, elle a agité, mi-mai, la menace de mesures plus lourdes. Son haut représentant, Josep Borrell, a également assuré que ceux qui feraient obstruction au travail des humanitaires devraient “rendre des comptes ».

Mais pour la communauté internationale, les options sont limitées. « Qu’il n’écoute pas les Européens, les Américains, c’est une chose… Mais il n’écoute même pas ses partenaires africains », soupire un diplomate européen qui a rencontré à plusieurs reprises Abiy Ahmed. Ce qui inquiète d’autant plus qu’une autre échéance périlleuse approche : la seconde phase du remplissage du barrage de la Renaissance, courant juillet. Un dossier sur lequel l’Éthiopie s’oppose à l’Égypte et au Soudan et dans lequel les Américains se sont fortement impliqués.