Politique

[Tribune] Fin de Barkhane : un aveu d’échec pour la France ?

Mis à jour le 18 juin 2021 à 11:11
Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Par Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris

Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

La France annonce le retrait de ses troupes au Mali alors que la menace terroriste qu’elle était venue endiguer s’est s’étendue. Elle doit maintenant passer le relais aux Européens et à l’ONU sans donner l’impression d’abandonner ses alliés au Sahel.

À l’heure où le président Emmanuel Macron annonce la fin de l’opération Barkhane, le bilan de l’engagement militaire de la France au Sahel n’est pas bon. En 2013, l’Élysée avait envoyé des troupes au Mali pour endiguer la menace jihadiste. Huit ans plus tard, force est de constater que les groupes qualifiés de terroristes ont étendu leur emprise dans la zone. Pire encore, les discours justifiant les opérations Serval puis Barkhane ont pu sembler relever de la prophétie auto-réalisatrice.

En 2013, l’Élysée avait dit intervenir au Sahel pour empêcher que le Mali devienne une plateforme du terrorisme international. À l’époque, le pays était déjà sous la coupe de putschistes à Bamako mais, contrairement au cas de l’Afghanistan ou de l’Irak, les groupes de la zone n’avaient jamais commis d’attentats outre-mer. Les spécialistes craignaient cependant qu’un effondrement ou une islamisation de l’État malien ait des répercussions jusque dans la diaspora en France.

Soif de vengeance

Or, le débarquement de soldats français au Sahel a exacerbé les risques de représailles à l’international. En effet, la « neutralisation » de terroristes a démultiplié les envies de se venger outre-mer ou d’exécuter les otages entre les mains des jihadistes. À mesure qu’ils descendaient du Sahara et étendaient leurs attaques vers le sud, qui plus est, les insurgés ont commencé à toucher des zones qui étaient plus peuplées et qui comptaient davantage de ressortissants en France, au risque, donc, de les voir essayer de mobiliser des communautés de migrants pour commettre des attentats en Europe.

Dans quelle mesure l’opération Barkhane a permis de coaliser les forces de groupes jihadistes épars ?

L’Élysée n’a certes pas le triste privilège de mettre en œuvre des opérations militaires qui aboutissent à des résultats inverses à ceux escomptés. En 1982, par exemple, les Américains avaient déjà reproché à Israël d’avoir envahi le Liban avec une telle brutalité que l’intervention de leur allié risquait d’allumer le feu de la guerre civile dans toute la région, jusqu’en Syrie. Et pour cause : l’opération Paix en Galilée a provoqué de violentes réactions dans le monde arabe et n’a pas été pour rien dans l’émergence du Hezbollah. Mais les Américains n’ont pas appris la leçon. En 2003, le précédent du Liban ou du soutien aux moudjahidines d’Afghanistan n’a pas empêché Washington d’aller porter le fer en Irak en y suscitant la naissance de l’organisation État islamique.

Enlisement de moins en moins maîtrisable

Au Sahel, la question est aujourd’hui de savoir dans quelle mesure l’opération Barkhane a réellement permis de coaliser les forces de groupes épars et désormais unis sous l’égide du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans d’Iyad Ag Ghali. Il n’est pas anodin à cet égard que le discours dominant de l’Élysée se soit recentré sur la crise des États de la zone et éloigné de la perspective d’une région destinée à devenir une plateforme du terrorisme international.

Avant même le déclenchement de l’opération Serval en 2013, nombre de décideurs politiques comparaient le Mali à l’Afghanistan, malgré les spécificités d’un État dont la capitale n’avait jamais été contrôlée par le moindre groupe islamiste, à la différence des talibans à Kaboul en 1996. En 2012, notamment, la chute de Tombouctou avait en quelque sorte préfiguré le spectre d’un embrasement général d’un « Sahelistan » prétendument tombé sous l’emprise du wahhabisme saoudien.

Depuis lors, cependant, l’assimilation du Mali à l’Afghanistan n’est plus de bon ton. L’ensablement de l’opération Barkhane, qui a pris le relais de Serval en 2014, n’y est pas pour rien. Désormais, l’Élysée souhaite éviter les comparaisons humiliantes avec un pays où l’armée américaine s’est enlisée et que Washington doit se résoudre à quitter en négociant avec les talibans.

La réputation de l’armée française allait sûrement souffrir de sa proximité avec des militaires africains qui commettent des crimes de sang

Au Sahel, le retrait des troupes se doit plutôt d’être graduel pour éviter tout départ précipité susceptible d’être interprété sur un air de défaite. En effet, la retraite dans l’honneur vaut mieux qu’un enlisement de moins en moins maîtrisable face à une situation de plus en plus dégradée. Outre l’extension des groupes jihadistes, la réputation de l’armée française allait sûrement souffrir encore davantage de la poursuite de son engagement aux côtés de militaires africains qui commettent des crimes de sang.

L’objectif est maintenant de ne pas donner l’impression d’abandonner les alliés de Paris au Sahel. Pour cela, la France entend passer le relais aux Européens et aux Nations Unies. Déjà présentes sur la zone avant 2013, les forces spéciales de l’Opération sabre vont aussi rester sur le terrain et continuer à pratiquer des « éliminations ciblées » des têtes pensantes du jihad. Enfin, l’Élysée va utiliser l’aide au développement comme une compensation économique à son désengagement militaire. Pour le meilleur comme pour le pire…