Économie

L’Algérie, prochain eldorado africain des énergies renouvelables ?

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Mis à jour le 29 octobre 2021 à 12:49

L’Algérie ne compte que 400 MW de puissance verte installée. © RODGER BOSCH/AFP

Géant gazier et pétrolier, le pays amorce un virage renouvelable avec le lancement, annoncé pour la fin d’octobre, d’un appel d’offres pour 1 gigawatt de projets « propres ». Avec 800 millions de dollars d’investissement à la clé.

L’Algérie, prochain eldorado africain des énergies renouvelables ? De plus en plus d’observateurs y croient. Certes, le pays, troisième producteur de pétrole d’Afrique et dans le top 10 mondial des producteurs de gaz naturel, part de très loin.

Le renouvelable ne compte que pour 3 % de son mix énergétique, 97 % de son électricité étant générée à partir d’énergies fossiles, en très grande majorité du gaz. Mais force est de constater qu’un vent nouveau souffle à Alger où un appel d’offres pour 1 gigawatt (GW) de projets verts est en préparation dans le cadre d’un plan visant à créer 4 GW à l’horizon 2024.

Les autorités, confrontées à une demande croissante (+ 7 % par an entre 2010 et 2018) et au déclin des ressources pétrolières et gazières, tablent sur un énorme potentiel éolien et solaire identifié de longue date sans jamais avoir été exploité. Si cette tentative est loin d’être la première, elle pourrait bien être la bonne, d’où une certaine effervescence…

Un ministère pour les ENR

Ces derniers mois, les signaux faibles en faveur des énergies renouvelables (ENR) se multiplient. Sur le plan politique, après la création à la fin de 2019 d’un commissariat chargé d’élaborer une stratégie nationale de transition énergétique (le Cerefe), le président Abdelmadjid Tebboune a profité du remaniement de juin 2020 pour instaurer un ministère consacré aux ENR (intégrées jusqu’ici au portefeuille de l’Environnement), dirigé par le professeur de l’École nationale polytechnique d’Alger, Chems Eddine Chitour, (remplacé en juillet par Ben Attou Ziane).

Il y a nécessité de sortir du fossile. Le futur énergétique de l’Algérie sera renouvelable

C’est Chitour qui a annoncé, au début de 2021, le lancement prochain de l’appel d’offres de 1 GW (10 x 100 MW) qui doit générer des investissements d’environ 800 millions de dollars.

« Il y a nécessité de sortir du fossile. Le futur énergétique de l’Algérie sera renouvelable », a insisté en avril le ministre de l’époque, formé en thermodynamique et expert du raffinage de pétrole mais devenu le fer de lance de la transition verte.

Si le pays se distingue par son taux d’électrification de près de 100 %, il est fragilisé par sa dépendance au gaz, ressource clé pour produire de l’électricité et assurer des recettes d’exportation mais qui se raréfie, d’où l’urgence de diversifier le mix énergétique.

Afflux des offres d’aide

En parallèle, des verrous réglementaires et économiques ont sauté. La sacro-sainte règle dite du 51/49, qui oblige tout investisseur dans le pays à s’associer avec un partenaire algérien majoritaire, a été levée pour le secteur des ENR, une réforme unanimement saluée.

L’autre annonce de taille concerne le recours aux producteurs indépendants d’électricité (dits IPP pour Independent Power Producer) pour développer les projets. Ce modèle, fondé sur la conclusion d’un accord d’achat d’électricité de long terme entre l’État et l’acteur privé, permet à ce dernier de mobiliser un financement international, point bloquant jusqu’à présent en Algérie.

De fait, alors qu’il est largement plébiscité sur le continent, le schéma IPP n’a été utilisé qu’une fois dans le pays pour mettre en œuvre un programme national de dessalement d’eau de mer. Le ralliement à ce système ne peut que motiver les investisseurs. D’autant qu’une autre case a été cochée avec la création de la Société algérienne des énergies renouvelables (Shaems), une société conjointe entre la compagnie nationale pétrolière Sonatrach et celle chargée du gaz, Sonelgaz, qui doit devenir leur interlocuteur unique.

Énorme potentiel éolien

Dans ce contexte, les offres d’aide affluent à Alger. Si l’Allemagne est présente sur le secteur depuis 2015 avec son Agence de coopération internationale (GIZ), la Banque africaine de développement (BAD) lui a récemment emboîté le pas, accompagnant les autorités pour établir le cahier des charges de la tranche de 1 GW.

En avril, elle a débloqué, via son Fonds pour l’énergie durable en Afrique (Sefa), un don de 1 million de dollars pour financer le recrutement et les services d’un consultant et d’un cabinet de conseil, un processus lancé en juin.

Selon nos informations, l’Agence française de développement (AFD), la banque publique allemande KfW et la Banque mondiale, avec sa filiale consacrée au secteur privé IFC, sont sur les rangs. Une étude d’IFC, publiée en octobre 2020, a d’ailleurs rappelé que l’Algérie disposait du plus important potentiel éolien du continent, soit 7 700 GW, (tout en ayant de considérables ressources solaires).

On ne compte que 400 MW de puissance verte sur une capacité totale de 21 GW

La frénésie touche aussi les partenaires économiques du pays : rien qu’entre le début de mai et le début de juin, le ministre Chitour a reçu pas moins de trois ambassadeurs – de l’Inde, du Royaume-Uni et de la Turquie – venus proposer leur collaboration.

Bien qu’ils souhaitent rester discrets, les opérateurs privés sont également sur le qui-vive. Selon nos informations, un grand groupe chinois, déjà actif sur le continent dans le domaine hydroélectrique, regarde le marché algérien de près, quand un important industriel italien vient d’ouvrir un bureau à Alger.

Le français Engie, présent de longue date avec sa filiale consacrée à l’efficacité énergétique Cofely, l’espagnol Cobra, leader mondial de l’éolien offshore, et des IPP émiratis sont en phase de réflexion. Et quid du groupe américain GE, très actif dans le pays grâce à une coentreprise de fabrication de turbines (Geat) avec Sonelgaz ?

Absence de track record

D’autres acteurs entendent bien se positionner sur la construction des projets (la partie EPC), notamment Power China, dont la filiale Sinohydro est déjà implantée en Algérie, et l’indien Sterling & Wilson, qui veut percer dans le pays. Sans oublier les entreprises locales, producteurs de structures métalliques, panneaux solaires et câbles ou groupes de BTP, qui espèrent profiter de contrats de fourniture et de sous-traitance.

Reste que tout le monde n’est pas aussi enthousiaste. « Malgré l’énorme potentiel, certains de nos clients habituels sont assez réservés face à des années de fermeture et à un pays sans aucun track record », confie un avocat, spécialiste du secteur énergétique et des infrastructures. De fait, même si une ouverture et des réformes sont en cours, l’état du système bancaire, les exigences en termes de « contenu local », la question du foncier et la bureaucratie refroidissent encore largement les investisseurs.

S’il veut attirer les investisseurs, le pays doit réaliser un appel d’offres de qualité

De même, l’Algérie a plusieurs fois affiché de grandes ambitions énergétiques, en vain. « C’est à partir de 2011 que la volonté de développer les ENR a émergé. Depuis, on ne compte que 400 MW de puissance verte [sur une capacité totale de 21 GW], c’est peu », pointe un bon connaisseur du pays. Et les derniers appels d’offres lancés dans le secteur, pour des projets de moindre ampleur que ceux prévus dans le plan de 1 GW, ont calé faute de candidats. D’où la forte pression qui repose sur les épaules des autorités pour réussir le pari cette fois-ci.

Trop de questions sans réponses

Alors que le lancement de l’appel d’offres avait été annoncé pour juin puis septembre, la majorité des acteurs s’accordent à dire qu’une concrétisation avant la fin de l’année serait déjà un exploit. L’objectif de la fin d’octobre a été fixé par les autorités.

« Il y a encore trop de questions sans réponses sur la mise en œuvre concrète du modèle IPP autour des producteurs d’électricité indépendants, notamment en ce qui concerne les garanties, le profil des développeurs pouvant se présenter et l’alignement du cahier des charges sur les standards internationaux », reprend le bon connaisseur du pays.

Autant de points qui nécessitent des arbitrages de la part du ministère des Finances dans un contexte politique global demeurant très incertain. Sans compter une concurrence, déjà visible, entre le ministère des ENR et celui de l’Énergie, dont dépendent Sonatrach et Sonelgaz, pour garder le contrôle du processus… D’ailleurs le PDG de Sonelgaz, Chaher Boulakhras, a annoncé vouloir faire de la société publique un investisseur dans le secteur.

Ce qui conduit un expert des ENR à conclure : « S’il veut attirer les investisseurs, le pays doit réaliser un appel d’offres de qualité. Mieux vaut prendre son temps pour acquérir les compétences nécessaires et s’assurer de réussir son coup. »