Culture

Bande dessinée : à Angoulême, l’Afrique sort des cases

Mis à jour le 12 juillet 2021 à 15:38

« Kubuni, les bandes dessinées d’Afrique.s », à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême (France). Au premier plan à droite, les planches d’albums d’Hector Sonon (Bénin). © Christophe Nanglard pour la CIBDI

Présente dès le début du XXe siècle en Afrique, la bande dessinée s’est émancipé des codes, des oppressions, du monde de l’édition. Illustration avec l’exposition « Kubuni », dans le sud de la France.

En France, deux événements culturels majeurs devaient avoir lieu en 2020 et 2021, avant qu’un petit virus teigneux ne vienne contrarier les plans des institutions culturelles : Africa 2020 et BD 20-21, année de la bande dessinée. Les fermetures de musées ont occasionné de nombreux changements de programme et ce n’est donc qu’aujourd’hui qu’ouvre enfin l’exposition « Kubuni, les bandes dessinées d’Afrique.s » à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (à Angoulême, jusqu’au 26 septembre 2021). À la croisée de deux grands projets portés par l’État français, « Kubuni » offre une immersion didactique dans le monde foisonnant du 9e art tel qu’il se développe en Afrique subsaharienne.

« Depuis qu’on a commencé à travailler sur ce projet, en 2018, on a chaque jour découvert un nouvel auteur ou une nouvelle autrice sur internet », raconte la co-commissaire d’exposition Joëlle Épée Mandengue, elle-même créatrice de la série La vie d’Ebène Duta sous le pseudonyme d’Elyon’s. Pour monter « Kubuni » (« création imaginaire », en swahili), il a donc fallu sélectionner et se restreindre, notamment en laissant de côté la création de l’Afrique du Nord, qui a déjà fait l’objet d’une attention médiatique importante.

Pionniers de la BD

Les commissaires – Joëlle Épée Mandengue et Jean-Philippe Martin, conseiller scientifique de la Cité internationale de la bande-dessinée et de l’image – ont ainsi opté pour une approche chronologique simple, mettant en avant les débuts de la bande dessinée en Afrique, ses développements contemporains et son avenir.

La série « Kwezi », de Loyiso Mkize (Afrique du Sud).

La série « Kwezi », de Loyiso Mkize (Afrique du Sud). © Loyiso Mkize

La première partie de l’exposition offre ainsi une assise solide à la bande dessinée africaine en honorant ses pionniers. Si les « images narratives » sont bien antérieures au XXe siècle sur le continent (bas-reliefs, appliqués…), les commissaires signalent les travaux pionniers du Camerounais Ibrahim Njoya (né vers 1890) qui s’inspire de la tradition et de l’histoire de la royauté bamoun et travaille sur l’alphabet « shu-mom » développé à l’époque.

Son adaptation du conte La rate et les quatre ratons, vers 1940, est considérée par l’historien Christophe Cassiau-Haurie comme la toute première BD camerounaise. Quelques années auparavant, aux alentours de 1915/1916, le Livingstonia Mission Press avait publié au Malawi quelques numéros d’un magazine humoristique, le Karonga Kronikal, pour divertir les troupes britanniques…

À la croisée des influences

Dès le départ, la bande dessinée africaine se trouve ainsi à la croisée des influences, entre pures traditions africaines et approches occidentales. Les commissaires le montrent sans fard en associant dans la salle des « pionniers » le travail du Congolais Barly Baruti (né en 1959), celui du Nigérian Tayo Fatunla (né en 1961 en Angleterre) et celui du Français Bernard Dufossé (1936-2016) qui collabora, à partir de 1972, aux magazines Kouakou et Calao, créés par Pierre Rostini à destination des pays d’Afrique francophone.

Pour Gaspard Njock (né en 1985 à Douala), auteur de Maria Callas, l’enfance d’une diva (2020) et d’Un voyage sans retour (2018), c’est cependant la BD occidentale qui a le plus contribué à l’émergence de bédéistes africains. « Quand j’étais enfant, se souvient-il, je lisais les mêmes auteurs que les petits Français, j’avais les mêmes rêves. Je ne connaissais même pas les auteurs africains, on ne trouvait pas leurs livres dans les Centres culturels français. »

Les régions anglophones sont marquées par une très nette influence du genre des super-héros

Dans leur note d’intention, les commissaires écrivent à ce propos : « La colonisation, qui a imposé une acculturation aux pays dominés, explique certainement l’influence esthétique de bandes dessinées dans certaines régions du continent et les similarités d’un pays à l’autre ».

Ainsi, les contrées sous domination française ou belge se caractérisent souvent par des albums inspirés par la ligne claire hergéenne, les récits lus dans Pif Gadget ou ceux proposés dans les “petits formats”, tandis que les régions anglophones sont marquées par une très nette influence de la tradition anglo-américaine et particulièrement celle du genre des super-héros. À ces modèles extérieurs s’ajoute celui du manga, résultat du phénomène de globalisation de la culture populaire japonaise […] »

Il serait pourtant erroné de croire que les jeunes auteurs africains se couleraient dans le moule sans chercher à exprimer leur singularité. La seconde partie de l’exposition, qui présente des travaux aussi divers que ceux d’Annick Kamgang (Lucha, 2018), Didier Kassaï (Tempête sur Bangui, 2015), Koffi Roger N’Guessan (Les fins limiers, 2016) ou Loyiso Mkize (série Kwezi), démontre si besoin était que les artistes s’emparent de toutes les techniques, de tous les sujets, pour les traiter à leur manière. Et en la matière, leur liberté semble parfois plus grande que dans d’autres domaines, culturels ou médiatiques.

Espace de liberté

Pour Joëlle Épée Mandengue, qui est aussi la créatrice du Bilili BD festival de Brazzaville pour permettre le « réseautage » entre auteurs, scénaristes, éditeurs, « la créativité n’a plus de frontières, les auteurs sont libres d’aborder toutes les thématiques. Si je veux, je peux parcourir d’autres sentiers, explorer d’autres mondes. » Un point de vue que partage Gaspard Njock : « Dès le départ, la bande dessinée a toujours su s’emparer de tous les sujets. Flexible, habile, ne nécessitant pas forcément beaucoup de moyens, elle peut explorer des champs très larges. Il y a par exemple des sujets qui font polémique à l’écran, comme l’homosexualité ou les migrations, qui passent mieux à travers ce medium. »

Grâce à internet, il n’est plus nécessaire d’être publié par une grande maison d’édition européenne

La troisième partie de l’exposition s’ouvre sur un autre espace de liberté : internet. Il n’est désormais plus nécessaire, pour exister, d’être publié par une grande maison d’édition européenne. Les réseaux sociaux et les nouveaux moyens de communication permettent de se faire connaître, virtuellement, partout dans le monde.

C’est ce qu’a fait Reine Dibussi, autrice de la série afrofuturiste Mulatako : « À la sortie de mes études, je voulais faire un récit de science-fiction jeunesse, avec des couleurs pétantes, dit-elle. Je n’ai reçu aucune réponse de la part des éditeurs français, alors j’ai publié les six premières pages sur mon blog, et j’ai choisi l’autoédition. Puis, pour le tome 2, en association avec la scénariste, on a créé une petite maison, Afiri Editions, pour publier le tome 2 au début de 2021. » Même certaines frontières économiques finissent par tomber !

Mulatako n’est pas conçue pour être diffusée sur tablette ou téléphone, mais certains n’hésitent pas à franchir le pas d’une diffusion essentiellement numérique. Beaucoup d’artistes, comme Gaspard Njock, restent cependant férocement attachés au papier. « Je résiste de toutes mes forces à la numérisation, même si c’est une chance. J’ai un rapport sensuel au papier que je ne souhaite pas abandonner. J’aime me salir les mains, sentir la matière, gratter la surface… » Cette sensualité de la page, les visiteurs de Kubuni ne pourront malheureusement pas vraiment la percevoir : pour des raisons économiques, les œuvres exposées sont en grande majorité des reproductions.


 Mulatako, l’afro-futurisme débridé

DR

DR © DR

Des couleurs saturées, une utilisation assumée de l’écriture inclusive, des effets numériques à foison, des cases éclatées, beaucoup d’action et des références aux mythes précoloniaux : Mulatako est une bande dessinée qui ose un afro-futurisme débridé. Reine Dibussi, son autrice, n’a pas trouvé d’éditeur, mais qu’à cela ne tienne, elle s’est autopubliée. « Tout commence par une histoire que j’ai écrite adolescente, raconte-t-elle dans sa postface.

C’était une histoire de science-fiction qui nous mettait en scène, mes amies et moi. Une bande de filles qui se battaient contre les méchants et “sauvaient le monde”. Eh oui, les personnages féminins noirs et/ou africains étaient tellement rares dans les productions artistiques qu’il m’était donné de voir qu’il me fallait créer. » Mais la force de Mulatako repose surtout sur les références au mythe des Miengu, communément appelés « mami-wata ».

« Les enfants sont fascinés par cet univers, raconte aujourd’hui Reine Dibussi. Quant aux adultes, au Cameroun, ils sont séduits par les mots et les références que j’emploie. Ils sont étonnés de savoir que j’ai accès à cette connaissance d’anthropologue. »

Restitution des biens dans La revue dessinée

« La Revue dessinée » n° 32, juin 2021, collectif, 16 euros.

« La Revue dessinée » n° 32, juin 2021, collectif, 16 euros. © La Revue dessinée 

La Revue dessinée, née en 2013, propose tous les trimestres des reportages en bandes dessinées, ouvrant ses pages à des créateurs de tous horizons sur des sujets d’actualité. Le décalage, la distance et la mise en perspective que permet le dessin sont exploités pour donner un rendu imagé, synthétique, construit. Dans le numéro du mois de juin 2021, elle propose un long reportage scénarisé par Hélène Ferrarini et dessiné par Damien Cuvillier intitulé « Privé de retour ».

Il s’agit d’une enquête didactique sur la question, omniprésente depuis le discours du président Emmanuel Macron à Ouagadougou, de la restitution des œuvres d’arts pillées en Afrique pendant la période coloniale. Habilement, les auteurs condensent et mettent en scène les grandes questions et les développements contemporains autour de cette problématique. Demandes africaines, actes militants, réticences française, avancées légales, angles morts, tout y est ou presque pour un rendu à la fois synthétique, vivant et précis.

Queenie, la marraine de Martinique

« Queenie, la marraine de Harlem », d’Elizabeth Colomba et Aurélie Lévy, éditions Anne Carrière, 176 pages, 24,90 euros, parution le 27 août 2021.

« Queenie, la marraine de Harlem », d’Elizabeth Colomba et Aurélie Lévy, éditions Anne Carrière, 176 pages, 24,90 euros, parution le 27 août 2021. © Éditions Anne Carrière

La vie de Stéphanie Saint-Clair est un roman. D’ailleurs le romancier Raphaël Confiant ne s’y était pas trompé : avec Madame St-Clair, reine de Harlem, paru en 2015, il nous racontait avec sa verve habituelle l’histoire vraie de cette Martiniquaise débarquée à New York en 1912, et qui parvint à y établir sa propre entreprise criminelle, d’abord en toute indépendance, puis en se plaçant sous la protection de Lucky Luciano.

Aujourd’hui, Elizabeth Colomba (dessin et scénario) et Aurélie Lévy (scénario) ont uni leurs forces pour raconter, en bande dessinée, la vie violente et étonnante de Queenie, qui sut s’imposer dans « le milieu », au cœur d’un monde masculin ultra violent. Servi par un noir et blanc épuré, Queenie explore toutes les faces du personnage, son enfance martiniquaise, sa pugnacité, ses compromissions, tout en offrant de nombreux détails sur une période sombre qui vit aussi croître et se développer le mouvement pour les droits civiques.