Politique

Russie-France : le Premier ministre centrafricain victime du bras de fer entre Moscou et Paris

Réservé aux abonnés | | Par Jeune Afrique
Mis à jour le 16 juin 2021 à 15h24
L’ancien Premier ministre Firmin Ngrebada en novembre 2019, à Paris.

L'ancien Premier ministre Firmin Ngrebada en novembre 2019, à Paris. © Vincent Fournier/JA

La passation de charge entre Firmin Ngrebada et Henri-Marie Dondra, le nouveau chef du gouvernement centrafricain, a officiellement eu lieu ce 15 juin. La fin d’un rapport de forces dont le premier a espéré sortir vainqueur jusqu’au bout et dont « Jeune Afrique » révèle les dessous.

Firmin Ngrebada aura espéré tenir jusqu’au bout. Le 30 mai, alors qu’il s’embarque sur un vol Air France pour un périple qui doit le mener à Saint-Pétersbourg, le Premier ministre centrafricain sait que sa position n’est guère enviable.

Considéré comme l’homme de la Russie à Bangui, il a prévu d’assister au forum économique de l’ancienne capitale impériale, mais il est bien conscient que son pays est pris en étau entre la Russie et la France, laquelle voit d’un mauvais œil une proximité jugée trop grande entre Faustin-Archange Touadéra (FAT) et le gouvernement de Vladimir Poutine.

Pression française

Selon nos informations, la diplomatie française – et notamment Emmanuel Macron, qui a appelé son homologue mi-avril – met alors la pression sur le président centrafricain et une piste est envisagée : remplacer le Premier ministre pro-russe Ngrebada. Le 7 juin, ce dernier rentre donc de Saint-Pétersbourg. À Bangui, c’est Dmitry Sergeevich Sytii, le bras droit de Valery Zakharov, conseiller du président Touadéra, qui l’accueille. Sytii a été placé sous sanctions par les États-Unis en raison de liens présumés avec la société de sécurité Wagner.

Firmin Ngrebada compte alors sur son allié russe pour sauver sa tête. Depuis plusieurs semaines, il sait que la France menace la Centrafrique de suspendre une partie de son aide militaire. L’information et la sanction sont confirmées le lendemain, le 8 juin. Sous pression, FAT décide alors de donner le gage attendu par Paris et demande à son Premier ministre de démissionner. Le 10 juin, l’intéressé s’exécute. Deux jours plus tard, Henri-Marie Dondra est nommé pour lui succéder.

Dans les couloirs du Palais, on rapporte que le président avait lui-même intérêt à remplacer Ngrebada, ce dernier ayant affiché des ambitions politiques personnelles. FAT aurait estimé que Dondra lui était plus fidèle.

Des rivalités internes

Le choix de celui qui était jusqu’alors ministre des Finances et du Budget ne doit rien au hasard. Selon nos sources, Dondra est en effet apprécié au sein des instances financières internationales et notamment du Fonds monétaire international (FMI). Le nouveau chef de gouvernement aurait notamment reçu le discret soutien de l’ancienne présidente du FMI Christine Lagarde, aujourd’hui à la tête de la Banque centrale européenne (BCE). Il bénéficie également du soutien de Paris – sa famille vit d’ailleurs en France.

Surtout, un homme s’est activé à Bangui pour obtenir cette nomination : l’ancien Premier ministre Mathieu Simplice Sarandji, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale. Ce dernier est à la fois proche de Dondra et en conflit avec Firmin Ngrebada. Selon nos sources, cette brouille remonte au mois de février 2019 : lorsque Ngrebada avait pris la suite de Sarandji, ce dernier aurait réclamé que son directeur de cabinet, Ghislain Junior Mordjim, reste en place. Mais il n’avait pas obtenu gain de cause.

Une manœuvre en échec

Toujours selon nos informations, Mathieu Simplice Sarandji, conscient des difficultés de Firmin Ngrebada ces dernières semaines – y compris au sein du Mouvement cœurs unis (MCU, au pouvoir) –, a tenté de faire nommer au poste de Premier ministre le même Ghislain Junior Mordjim, devenu son secrétaire général à l’Assemblée nationale. Cette tentative ayant échoué, le patron des députés centrafricains a alors soutenu le ministre Henri-Marie Dondra, considéré comme à même de rassurer une communauté internationale ébranlée par le bras de fer franco-russe.

Si Faustin-Archange Touadéra a finalement choisi son ancien ministre des Finances, un autre nom avait un temps été envisagé pour le poste de chef de gouvernement : celui du directeur de cabinet du chef de l’État et ancien ministre des Mines, Obed Namsio. La nomination d’un homme d’ethnie gbaya considéré comme un pur produit de la présidence de François Bozizé aurait envoyé un message aux partisans de ce dernier, aujourd’hui passé à la rébellion aux commandes de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC).

De son côté, Firmin Ngrebada, élu aux législatives de décembre 2020, devrait donc retourner siéger à l’Assemblée nationale.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer