Économie

Côte d’Ivoire : transformer plus pour gagner plus ?

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Mis à jour le 8 juillet 2021 à 18:17

Adama Bamba, président de la Fenapaci, une association de producteurs de noix de cajou, à Abidjan. © Luc Gnago/REUTERS

Championne du cacao, de l’anacarde, de l’hévéa et du coton, la Côte d’Ivoire exporte encore la majorité de ses productions agricoles à l’état brut. Jeune Afrique avance des explications sur le retard pris dans ce domaine.

Année après année, la Côte d’Ivoire confirme son statut de puissance agricole de niveau mondial. Grâce à des politiques incitatives, à la clémence de son climat et à l’extension des surfaces cultivées, le pays est aujourd’hui le premier producteur mondial de cacao, concentrant à lui seul environ 40 % de la production globale. Depuis quatre ans, le pays a franchi la barre des 2 millions de tonnes de fèves récoltées annuellement. Pour la saison en cours, le Conseil café-cacao, qui gère la filière, table sur environ 2,4 millions de tonnes, qui, jusqu’à fin septembre rejoindront les ports d’Abidjan et de San-Pédro.

L’or brun, qui fait vivre environ 5 millions d’Ivoiriens, n’est pas la seule production qui a connu un développement exponentiel au cours de la dernière décennie. En 2020, la récolte d’anacarde a frôlé 850 000 tonnes, en progression de 34 % par rapport aux 634 631 tonnes de l’année précédente. Depuis trois ans, le pays s’est hissé au premier rang mondial des producteurs de noix de cajou, dépassant le Vietnam ou le Brésil.

Premier mondial

Même performance remarquable pour le secteur hévéicole qui profite de nouveau d’un véritable engouement de la part des paysans ivoiriens. En 2020, un million de tonnes de sève, utilisée pour faire du caoutchouc, a été collecté faisant là aussi du pays le premier producteur africain et le quatrième au niveau mondial derrière la Thaïlande, l’Indonésie et le Vietnam. D’ici à cinq ans, le gouvernement espère voir cette production doubler.

Très affectés par la longue crise politico-militaire, qui a vu de 2002 à 2011 la rébellion armée occuper le nord du pays, les cotonculteurs ont eux aussi redressé la tête avec des récoltes records. En 2021, la Côte d’Ivoire anticipe une production de 580 000 tonnes, se plaçant au deuxième rang africain après le Bénin.

Pour le président Ouattara, ces performances ne sont que la première étape d’une stratégie qui doit faire de son pays un acteur important de l’agro-industrie. L’objectif est d’échapper autant que possible au dictat des cours des matières premières en réalisant sur place des opérations de transformation conférant davantage de valeur ajoutée aux produits finalement exportés.

Orientés à la hausse sur le marché mondial, notamment en raison de la forte demande chinoise, les prix agricoles peuvent être des facteurs de déstabilisation importants de l’économie nationale lorsqu’ils baissent fortement, amputant d’autant les revenus du secteur agricole, qui, selon la Banque mondiale, emploie 46 % de la population active.

Des industriels engagés

À grand renfort de communication, le chef de l’État n’a cessé depuis 2012 de fixer des objectifs ambitieux, mais sans jamais être en mesure de pouvoir annoncer leur réalisation. Première filière agricole du pays, dont les recettes pèsent lourd dans le budget du pays (40 % de ses recettes d’exportation), l’industrie du cacao ne transforme qu’environ un tiers des fèves récoltées alors que le gouvernement comptait sur 50 % de la production en 2020. Le reste est exporté notamment par les industriels et les traders internationaux Barry Callebaut, Olam, Cargill, Ecom, Sucden et Touton.

L’exécutif ivoirien n’a cessé depuis 2012 de fixer des objectifs ambitieux

Pour Souleymane Diarrassouba, ministre de l’Industrie et du Commerce, il ne s’agit que d’un contretemps. « Nous nous sommes fixé un nouvel objectif qui est d’atteindre ce pourcentage de transformation à l’horizon 2025. Nous avons passé plusieurs conventions avec les broyeurs pour les aider à créer de la valeur et des emplois en cohérence avec la vision du chef de l’État. » Afin d’y parvenir, les industriels ont obtenu en 2017 de nombreux avantages fiscaux comme un abattement allant de 10 % à 34 %, en fonction du degré de transformation des fèves et du droit unique de sortie (DUS) sur les produits semi-finis issus des fèves.

Unité de production de chocolat en pâte du groupe Cemoi, à Abidjan, Côte d’Ivoire. Mars 2016.

Unité de production de chocolat en pâte du groupe Cemoi, à Abidjan, Côte d’Ivoire. Mars 2016. © Jacques Torregano pour Jeune Afrique

D’ici à 2022, les chocolatiers se sont engagés à porter le volume des fèves broyées à 678 000. Un volume qu’ils pourraient théoriquement déjà absorber. En 2020, les capacités de broyages des industriels avaient atteint 850 000 tonnes.

Comme pour la filière cacao, le pouvoir entend également mieux valoriser la production de noix de cajou. Entre 2019 et décembre 2020, 33 entreprises ont signé une convention avec le gouvernement pour installer de nouvelles unités de transformation. Au total, ces sociétés devraient être capables de traiter 289 300 tonnes d’anacardes.

Malgré les mesures du gouvernement, transformer hors de Côte d’Ivoire revient moins cher

Le pays a transformé en 2020, 12 % des 848 000 tonnes de sa production brute de cajou, également appelé anacarde, et « vise à terme un taux de 50 % à l’horizon 2025 », a affirmé à l’AFP Adama Coulibaly, directeur général du Conseil du coton et de l’anacarde (CCA), qui gère la filière. Un objectif très difficile à atteindre dans des délais aussi courts, alors que la crise du Covid-19 a gelé quasiment tous les projets industriels en Côte d’Ivoire pendant un an.

Dans le secteur hévéa, le processus d’accélération de la transformation est aussi en cours. Une dizaine d’opérateurs se sont engagés à traiter 442 232 tonnes sur la période 2020-2021. Le déficit de capacité était estimé à 400 000 tonnes l’an dernier. En avril, la Société internationale de plantation d’hévéas (SIPH), filiale du groupe SIFCA (30 % de la production de caoutchouc ivoirienne), a annoncé la construction d’une usine à Soubré pour produire dans un premier temps 60 000 tonnes de caoutchouc par an et le double à terme. Cet investissement est évalué à 26 millions d’euros.

Culture traditionnelle en Côte d’Ivoire, la cotonculture est mieux lotie. Les 14 industriels du secteur peuvent transformer environ 605 000 tonnes de coton-graine, soit l’intégralité de la production actuelle. En avril, la France via l’Agence française de développement a accordé un financement de 45 milliards de francs CFA pour consolider la filière, qui bénéficie en outre d’une subvention d’environ 22 milliards de francs CFA par an de la part du gouvernement.

Obstacles structurels récurrents

En dépit des volontés politiques affichées, la création d’une industrie agricole bute cependant sur des obstacles structurels, à commencer par la hausse continue des facteurs de production, dont le coût de l’électricité et des salaires. Si les industriels ont modernisé ces dernières années leurs usines pour gagner en productivité, ils sont aussi confrontés à un manque de main d’œuvre qualifiée, ce qui favorise encore l’exportation de produits bruts pour les transformer sous d’autres cieux.

« Malgré les mesures du gouvernement, transformer hors de Côte d’Ivoire revient moins cher. Pourtant, les taxes et la parafiscalité sur les matières premières à l’exportation ne sont pas un facteur contraignant », explique le patron d’une multinationale qui a requis l’anonymat. Actuellement, la noix de cajou fait par exemple l’objet d’un commerce triangulaire, dont le décorticage se fait au Vietnam et en Inde avant d’être commercialisée notamment aux États-Unis.

Autre obstacle récurrent, notamment pour le secteur du cacao, les difficultés d’approvisionnement des unités des transformations installées dans les villes portuaires de San-Pédro et d’Abidjan en raison de goulots d’étranglement logistiques.

Reste une question plus fondamentale. La première transformation de productions agricoles (broyage des fèves, filature) permettra-t-elle de réduire les effets des fluctuations des cours mondiaux. L’économiste Philippe Chalmin, fondateur du rapport « Cyclope », répond que non car les produits dérivés obtenus sont eux-mêmes considérés comme des matières premières par les industriels.