Politique

Libye : Haftar va-t-il à nouveau faire dérailler la transition ?

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Mis à jour le 15 juin 2021 à 16:00

Khalifa Haftar © Khalifa Haftar © Angelos Tzortzinis/dpa/MaxPPP

Représentant l’unité du pays, le nouveau gouvernement libyen peine à préparer les élections de décembre et à obtenir le départ des forces étrangères. Quant au maréchal Haftar, il n’a pas dit son dernier mot…

L’espoir soulevé en février par l’arrivée du nouveau Gouvernement d’union nationale (GNU) intérimaire est vite retombé en Libye. La perspective des élections présidentielle et législatives prévues en décembre s’éloigne peu à peu. Le GNU symbolisant la réunification du pays est confronté aux divisions toujours présentes entre les différents acteurs régionaux. Le Premier ministre misrati Abdulhamid al-Dabaiba semble avoir peu de marge de manœuvre.

Mais pour l’ex-ministre de l’Économie de Tripoli et actuel conseiller au ministère des Affaires étrangère, Ali Al-Isawi, il faut tempérer le constat d’échec du gouvernement. « Il n’a rien fait d’important jusqu’à présent car nous n’en attendons pas trop, affirme-t-il. Il est toujours en train de restructurer les ministères, les agences gouvernementales, etc. Il semble que le seul objectif pour cette période sera de gérer le problème de l’électricité et la pandémie de Covid-19. »

Des enjeux déjà difficiles à affronter, Abdulhamid al-Dabaiba se retrouvant à administrer le pays sans budget. Représentant 93 milliards de dinars, celui-ci est bloqué au niveau de la Chambre des représentants (HoR), à l’Est, présidée par Aguila Saleh. Et il est également critiqué par les députés soutenant Khalifa Haftar, car le budget de son Armée nationale libyenne (ANL) sera intégré au portefeuille du ministère de la Défense du GNU.

Aguila Saleh parasite les élections

De son côté, Aguila Saleh cherche à repousser la tenue des élections afin de conserver sa position. « Il a permis au HoR de voter pour approuver le GNU, mais il est clair qu’il fait de nouveau obstruction aux efforts de paix et de transition, estime Benjamin Fishman, chercheur au Washington Institute et ancien directeur de l’Afrique du Nord au Conseil américain de sécurité nationale. La communauté internationale doit faire pression sur lui afin qu’il prenne les mesures nécessaires pour permettre les élections. »

Étant donné le consensus international derrière les élections, il semble très probable qu’elles aient lieu.

Or si Aguila Saleh fait l’objet de sanctions du Trésor américain depuis 2016, l’Union européenne (UE) a levé en octobre 2020 celles qu’elle faisait peser sur lui. Le principal intéressé avait été classé quatre ans plus tôt dans la liste des personnalités obstruant l’application des accords de Skhirat, à l’origine de la création du GNA de Fayez al-Sarraj. Chercheur au Conseil européen des relations internationales, Tarek Megerisi voit aussi dans les postures d’Aguila Saleh « une tentative de gagner en popularité dans ses circonscriptions, d’entacher le gouvernement ainsi que Dabaiba, et de bloquer le processus électoral afin qu’il puisse rester en poste le plus longtemps possible ».

Dans ce bras de fer contre le GNU, Aguila Saleh veut obtenir le remplacement, avant les élections, des représentants de sept institutions souveraines. « Ces mouvements politiques visent tous à accroître son contrôle et son pouvoir », analyse Tarek Megerisi. Il est notamment question du remplacement du gouverneur de la Banque centrale libyenne (BCL), un poste plus que stratégique dans la mesure où elle contrôle les fonds et leur redistribution.

Aguila Saleh s’est ainsi rendu à Rabat le 3 juin à une réunion à laquelle était convié le patron du Haut Conseil d’État, Khaled al-Mishri, afin de créer un comité chargé de déterminer les futurs représentants de ces institutions. Une démarche que déplore Tarek Megerisi : « La probabilité de la tenue des élections est d’autant plus faible que Salah et Mishri sont autorisés à poursuivre leurs tactiques de blocage sans réponse de la communauté internationale ».

« Néanmoins, étant donné le consensus international derrière les élections, il semble très probable qu’elles aient lieu, nuance le chercheur. La question la plus importante reste de savoir si elles seront un moment constructif permettant à la Libye de sortir de sa transition, ou l’étincelle d’un nouveau conflit. »

La mission de l’ONU dépassée

La mission des Nations unies en Libye (Manul) tente de son côté de poursuivre sa feuille de route en vue des élections. Mais le comité libyen constitué sous son égide, le Forum du dialogue politique libyen (LPDF), est lui aussi secoué par des désaccords internes. Il se divise sur les bases de la future Constitution élaborée pour les prochaines élections.

Le retrait des mercenaires est demandé avec une insistance croissante par les États-Unis et l’UE

En cause : le choix du scrutin (direct ou indirect) et la possibilité pour un candidat présidentiel d’avoir une double nationalité. Ce deuxième point permettrait notamment à plusieurs personnalités de ce présenter : Khalifa Haftar, l’actuel président libyen Mohamed El Menfi, tous deux citoyens américains, ou encore Ali Aref Nayed, l’ambassadeur libyen aux Émirats arabes unis, proche du camp de l’Est et citoyen canadien.

« Ces questions sont soulignées par des personnes œuvrant déjà pour leur candidat », souligne Claudia Gazzini, de l’International Crisis Group. Le chercheur Benjamin Fishman craint que sans une résolution rapide de ces divergences, le calendrier électoral ne puisse être respecté : « Au lieu d’arbitrer les différends grâce à une médiation plus active entre les différentes voix du LPDF, la Manul a maintenant remis la balle dans le camp du HoR, ce qui est un résultat décevant ».

Tentative européenne à Berlin

Au-delà de ces questions techniques, le départ des forces étrangères du sol libyen constitue le principal défi du GNU. Ce retrait est demandé avec une insistance croissante par Washington et l’UE. Mais Ankara comme Moscou font la sourde oreille. En 2019, la Turquie, principal alliée de Tripoli, avait envoyé des soutiens militaires et des mercenaires syriens en Tripolitaine pour combattre aux côtés des forces de l’ex-GNA contre l’offensive de Khalifa Haftar. La Russie a quant à elle compté sur la société paramilitaire Wagner pour prendre position aux côtés du maréchal, également appuyé par des mercenaires syriens.

Or, ces forces sommées par le Conseil de sécurité de l’ONU de quitter le pays en mars sont toujours présentes en Tripolitaine, où les Turcs ont notamment pris le contrôle de la base d’Al-Watiya, tandis que des hommes de Wagner stationnent à Jufra et dans le Fezzan.

La mise en œuvre des élections en décembre et le départ des forces étrangères seront au menu principal de la prochaine conférence libyenne de Berlin. Organisée le 23 juin sous l’égide des Nations unies, elle ambitionne de renforcer l’engagement de la communauté internationale dans la résolution du conflit. Mais à la différence de Berlin I, cette nouvelle conférence réunira les ministres des Affaires étrangères au lieu des chefs d’État. L’initiative a donc moins de chance de porter ses fruits sur le terrain, où les forces alliés des deux camps campent sur leurs positions.

Les Nations unies ne devraient pas laisser les autorités libyennes se débrouiller seules

« L’inclusion de représentants libyens montre qu’il y a eu des progrès depuis l’année dernière, note toutefois Tarek Megerisi. Cette conférence contribuera à faire pression pour qu’ils s’entendent au moins sur une feuille de route pour aller de l’avant ». De son côté, Claudia Gazzini estime que Berlin II est une opportunité pour la communauté internationale de se rassembler et de remettre l’ONU, qui a quelque peu perdu la main ces derniers mois, aux commandes. « Les Nations unies ne devraient pas laisser les autorités libyennes se débrouiller seules et imaginer que les choses vont se résoudre naturellement en Libye. Un accord commun pour faire avancer le processus est nécessaire », estime la chercheuse.

Haftar montre les muscles

Épine dorsale du maintien du cessez-le-feu, la réunification de l’armée demeure d’ailleurs au point mort. Si le comité joint, dit 5+5, entre les représentants de l’Ouest et de l’Est poursuit ses rencontres sur le terrain, la réconciliation est loin de se concrétiser. Point d’orgue de cette division, la grande parade militaire de l’Armée nationale libyenne (ANL) organisée par Khalifa Haftar le 29 mai à Benghazi. Le défilé, boudé par les représentants du GNU, a permis au maréchal de se montrer en chef d’une armée imposante et professionnelle. « Il essaie aujourd’hui de feindre qu’il a plus de contrôle sur l’Est qu’il n’en a réellement, estime Tarek Megerisi. Le défilé militaire est une expression de son insécurité. »

Haftar a également supervisé le 5 juin la cérémonie de remise des diplômes d’une promotion de l’ANL à Benghazi, en parallèle de la cérémonie de remise des diplômes à des militaires de Misrata présidée par Abdulhamid al-Dabaiba et décriée par les pro-ANL.

« Le spectre d’une nouvelle agression de Haftar est toujours présent »

Ces démonstrations de force traduisent les contradictions de la réunification promise. Le maréchal n’a pas reconnu formellement le GNU et il pourrait entraver les élections. « Haftar est l’une des bombes à retardement du processus de sortie de crise, juge Tarek Megerisi. Il a clairement indiqué, à plusieurs reprises qu’il n’avait aucun intérêt à partager le pouvoir ou à accepter tout ce qui n’est pas un tremplin vers le pouvoir absolu. » Et Benjamin Fishman de craindre : « En raison de ses ressources militaires et de ses atouts à l’Est, il peut entraver la transition à tout moment. Il peut aussi facilement empêcher le vote de se dérouler à l’Est ou reprendre le boycott du pétrole. » L’arrêt de la production de pétrole à l’est a été fréquemment utilisé par divers acteurs dans leur bras de fer avec les autorités.

À Tripoli, Ali Al-Isawi n’est guère optimiste pour l’avenir. « Le spectre d’une nouvelle agression de Haftar est toujours présent, explique-t-il. La véritable unification de l’institution militaire n’est qu’un vœu pieux. »