Société

Environnement : l’objectif de 30% d’aires protégées en Afrique inquiète

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Mis à jour le 20 juin 2021 à 10:23

Rwanda, lac Bulera dans la région des Virunga © SUPERSTOCK/SIPA

Poussé par l’Union européenne et plusieurs grandes ONG, un projet mondial vise à faire classer 30% des terres de la planète en « aires protégées ». Une démarche environnementale qui, paradoxalement, provoque la colère de nombreux spécialistes. Ils craignent qu’en Afrique cette classification se fasse au détriment des populations locales.

Tandis que la prochaine COP15 sur la biodiversité qui se tiendra en octobre à Kunming en Chine devrait être l’occasion de faire adopter l’objectif de 30% d’aires protégées terrestres dans le monde d’ici 2030 (contre 16 % actuellement), des voix en Afrique relayées par les ONG Survival International et Rainforest Foundation s’élèvent contre cette « doctrine » écologique qui promeut une conservation « forteresse », laquelle ignore et bafoue les droits des peuples autochtones et consiste le plus souvent à créer des réserves naturelles militarisées. Réserves vidées de leurs habitants, mais pas de la présence des touristes ou des sociétés forestières ou extractives à qui des concessions sont souvent accordées.

Privation de territoire

Près de 40 associations environnementales et de défense des droits humains en Afrique, sur un total de 230 associations à travers le monde, ont signé un appel pour faire part de leurs préoccupations. Ces organisations signataires sont au Cameroun, en RDC, au Congo, au Kenya, en Tanzanie, en Ouganda, au Liberia, au Nigeria, au Ghana, au Bénin et au Burkina Faso. Pour elles, cet objectif de 30% risque de conduire à des expulsions de communautés locales. Elles redoutent des violences et dénoncent l’inefficacité d’un modèle de conservation dépassé et non durable.

Sur le papier, les intentions sont louables, il s’agit de mettre sous cloche de grandes étendues afin de protéger la faune et la flore des pressions humaines et du braconnage. Mais sur le terrain, en Afrique, les expériences montrent une réalité plus complexe et paradoxale. Cette stratégie de conservation de 30% de la biodiversité terrestre, appuyée par les rapports et les six catégories d’aires protégées élaborées par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN, plus de 1 000 membres dans 148 pays, États et ONG, et réseau de 10 000 experts) est endossée depuis près d’un an par l’Union européenne et poussée dans les pays du Sud par les Nations unies et les grandes ONG « conservationnistes ».

Le bassin du Congo, second poumon vert de la planète après l’Amazonie, est l’objet de toutes les attentions, scruté de près par les chercheurs et les écologistes

Parmi elles : Wildlife Conservation Society (WCS), African Parks, The Nature Conservancy, Conservation International et surtout le WWF, mis en cause à plusieurs reprises pour avoir eu connaissance de graves abus commis par des écogardes de parcs naturels africains à l’encontre de peuples pygmées, baka, bayaka.

« La majorité des aires naturelles créées en Afrique répond aux catégories les plus strictes de l’UICN, les quatre premières, où aucune présence humaine n’est possible. C’est très différent des aires protégées créées en Europe. Celles-ci privent donc des peuples, là depuis toujours, de leur territoire de chasse et de cueillette, indique Fiore Longo, directrice de Survival International France. Ces catégories sont créées par des gens à Washington et Bruxelles, décidées par des comités scientifiques, en niant les rôles des peuples autochtones dans la préservation de la biodiversité. Et ça ne marche pas. Si on veut vraiment protéger la nature, il faut demander à ceux qui y vivent et la protègent déjà. Ils connaissent bien leur écosystème, les solutions viendront d’eux. »

Selon la base de données de l’UICN (protectedplanet.net), le continent compte 8 601 aires protégées (réserves forestières, réserves naturelles et parcs nationaux principalement), soit 14% du territoire terrestre (à comparer avec les 159 615 aires protégées en Europe et 51 957 en Amérique du Nord). Les catégories les plus strictes concernent notamment les parcs nationaux des Virunga, de la Garamba, de Maiko, de Kahuzi-Biega, la réserve Okapis en RDC, le parc de Bamingui-Bangoran et la réserve de Vassako-Bolo en Centrafrique ou encore les réserves et les parcs de Messok-Dja, Nki, Dzanga-Ndoki, Lobéké au Cameroun, et de Banyang-Mbo, Boumba Bek en RDC.

Le bassin du Congo, second poumon vert de la planète après l’Amazonie, est l’objet de toutes les attentions, scruté de près par les chercheurs et les écologistes. S’il y a de bonnes raisons à vouloir protéger la forêt et la biodiversité, la création des parcs et réserves dans cette zone pose question. Les aires protégées deviennent de facto propriété de l’État, qui fait ce qu’il peut ou ce qu’il veut. La déforestation et le braconnage ne sont pas empêchés, sur fond de mauvaise gouvernance, de corruption, d’absence de financements pour gérer les réserves et de conflits armés.

Le déclin de la biodiversité est moindre quand la nature est gérée et préservée par les peuples indigènes

« Ce ne sont pas les peuples autochtones qui détruisent la forêt ou épuisent les ressources naturelles. Au contraire, ils en prennent soin. C’est dans leurs pratiques, leurs traditions, et c’est désintéressé. Les organisations internationales et les partenaires de la coopération ignorent ce rôle. Quand une aire protégée est créée dans cette partie de l’Afrique, il faut voir que les États n’ont pas les moyens de les entretenir. C’est l’État qui s’engage dans la création de ces aires protégées et lui aussi qui s’engage à trouver des revenus. Et cela aboutit à des investissements pervers, on se retrouve avec des zones concédées à des exploitants forestiers, il y a du braconnage à des fins commerciales. Les salaires des écogardes sont payés par l’extérieur. Les États africains et les exploitants sont les moteurs directs de la déforestation, pas les peuples autochtones. Tout cela créé des violences. Chassés des forêts, les peuples autochtones sont en quête de survie, ils reviennent dans les parcs et se retrouvent face à des gardes armés. D’autant que ces lieux sont aussi des lieux spirituels et identitaires », pointe Joseph Itongwa Mukumo, directeur de l’Alliance nationale sur les aires et patrimoines autochtones et communautaires (Anapac) en RDC et coordinateur régional pour l’Afrique centrale du consortium APAC-ICCA.

Plusieurs rapports et études, notamment ceux du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR), de l’IPBES Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services ou de la FAO sur la gestion forestière en Amazonie montrent en effet que le déclin de la biodiversité est moindre quand la nature est gérée et préservée par les peuples indigènes.

« Colonialisme vert »

« L’objectif de parvenir d’ici 2030 au classement de près du tiers des terres émergées et du dixième des mers en aires naturelles protégées, porté par de grandes ONG de l’environnement, telles Greenpeace, Conservation International, et surtout WWF, créée en 1961, la plus puissante de toutes, est choquant dans sa mise en application surtout en Afrique, considérée comme l’éden par excellence, avec ses immenses forêts et sa grande faune mythique. Les ONG écologiques gèrent, en accord avec États et entreprises, des parcs naturels de plus en plus étendus. Mais pourquoi et pour qui voulons-nous protéger la nature ? Et de qui voulons-nous la protéger ? (…) La conservation de la nature est un business au détriment des peuples autochtones, et un business hypocrite, puisque les États en tirent des financements verts, mais n’hésitent pas à déclasser leurs parcs naturels dès qu’on y retrouve du pétrole ou autres ressources à exploiter. Le Gabon est passé maître en la matière. Il ne faut pas être naïf : derrière le constat alarmant d’une érosion rapide de la vie sauvage, ce sont souvent des visées géopolitiques qui se déploient, masquées sous l’émotion », dénonce Sylvie Brunel, géographe et économiste, spécialiste des questions de développement.

Sur le fond, deux logiques ou philosophies environnementalistes se déploient et s’opposent dans les pays en développement, en Afrique en particulier. Celle du WWF ou de Wildlife Conservation Society et d’autres comme Survival International ou Rainforest Foundation, qui dénoncent un « colonialisme vert ». Pour les premiers, la protection de la nature sauvage conduit à des aires protégées vides de toutes activités humaines. L’environnement sans l’homme. Pour Survival International, écologie ne peut rimer qu’avec justice sociale. Et de prendre l’exemple de pays d’Amérique latine qui tablent de plus en plus sur des territoires autochtones, donnant des droits aux populations.

Intégrer les droits fonciers, coutumiers et humains permet par ailleurs de porter sa cause au niveau juridique plus facilement que d’invoquer la justice environnementale ou la notion d’écocide. La RDC est en train de reconnaître doucement les droits fonciers et coutumiers des territoires forestiers des populations autochtones (décret d’application d’une loi de 1949). Un changement de paradigme. Le message sera-t-il entendu ? Dans un rapport publié le 7 juin dernier, The state of indigenous Peoples’ and local communities’ lands and territories, le WWF affirme désormais que les objectifs mondiaux de biodiversité seront impossibles à atteindre sans la pleine inclusion des peuples autochtones et des communautés locales et de leurs terres.

L’UICN assure lui aussi faire grand cas de la gouvernance. « Notre objectif de 30 % d’aires protégées n’est pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif, lié à la diversité de la gouvernance au cœur de ces aires protégées, à l’équité, aux droits et à l’inclusion des peuples autochtones. C’est aujourd’hui l’occasion de faire avancer cet agenda », indique Jennifer Kelleher, responsable de programme gouvernance, équité et droits à l’UICN.