Politique

Tunisie – Fadhel Abdelkefi : « À la place de Mechichi, j’aurais démissionné » 

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Mis à jour le 15 juin 2021 à 15:47

Fadhel Abdelkefi, directeur général de Tunisie Valeurs, à Tunis. © Nicolas FAUQUE

Depuis qu’il a pris la tête de Afek Tounes il y a six mois, l’homme d’affaires Fadhel Abdelkefi tente d’imposer sa formation parmi les partis centristes.

À cinquante ans, le financier Fadhel Abdelkefi préside le parti Afek Tounes depuis décembre 2020. Le poste était resté vacant durant une dizaine de mois, à la suite de la démission de Yassine Brahim après son échec aux élections législatives de 2019.

Après une carrière dans les affaires (au sein de la holding Integra Partners et de son intermédiaire en bourse Tunisie Valeurs, puis comme président du conseil d’administration de la Bourse de Tunis de 2011 à 2014), il a mis le pied dans la haute fonction publique.

Il a ainsi été ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale mais aussi ministre des Finances par intérim entre 2016 et 2017, sous le gouvernement de Youssef Chahed.

Il a démissionné après sa mise en cause en tant que directeur général de Tunisie Valeurs pour infraction à la loi de change à la suite d’une plainte de la direction des douanes. L’affaire a abouti à un non-lieu en cassation.

Les négociations entamées au début de l’année pour créer un front commun des partis centristes seraient désormais au point mort. La proposition de certains partis comme Machrou Tounes et Al Badil Ettounsi de créer une structure pilotée par un comité directeur comportant les leaders des différentes formations réunies, ne fait pas consensus.

En attendant, Fadhel Abdelkefi s’engage sur le terrain pour regonfler les rangs d’Afek Tounes et se positionne dans les médias. Il a récemment promis de ne pas s’allier à Ennahdha, qu’il tient pour responsable de la détérioration de l’état du pays depuis dix ans.

Jeune Afrique : Vous avez pris la présidence d’Afek Tounes alors que le parti n’a obtenu que deux sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), et ne revendique aujourd’hui que 6 000 adhérents, pourquoi ce choix­ ?

Fadhel Abdelkefi : Mon expérience exaltante de ministre au sein d’un gouvernement d’union nationale m’a permis de voir le potentiel réel de la Tunisie et de mieux comprendre certains enjeux, mais aussi le fonctionnement de l’administration. Lorsque l’on travaille dans le secteur privé, il est facile de penser qu’il n’y a qu’à faire ceci ou cela pour résoudre les problèmes, mais en basculant dans le secteur public on se rend compte que la réalité est plus complexe.

Notre objectif est de créer une troisième voie face à la bipolarisation de la vie politique

Je suis, depuis, convaincu du potentiel économique et social du pays, à condition de le réorganiser. Mon nom a par la suite été proposé à la tête du gouvernement en janvier 2020 et en juillet 2020, mais le chef de l’État a fait d’autres choix. Toujours est-il que j’ai été considéré comme une personnalité consensuelle par plusieurs partis.

Je me suis dit que pour participer à la vie publique, mieux valait sortir du statut d’indépendant ou de technocrate et s’engager de manière partisane. Or, Afek Tounes est un des plus anciens partis de la vie parlementaire. Il a été créé il y a déjà dix ans. Notre objectif est de le rebâtir et de créer une troisième voie face à la bipolarisation de la vie politique tunisienne entre le camp de l’islam politique et celui de la restauration, autour du Parti destourien libre (PDL).

La politique devrait se faire en dehors du champ religieux. Au centre, nombre de partis et personnalités partagent les idées de modernité, de progressisme, et croient en la révolution et la démocratie. Nous sommes attachés à la culture musulmane, arabe, africaine mais aussi méditerranéenne.

Lors du dernier scrutin national, les voix centristes se sont éparpillées entre différents partis. Vous œuvrez de votre côté à la création d’un front commun. Où en sont ces négociations ?

Je suis pour une union des forces de la raison avec un vrai programme socio-économique mais je pense qu’elle devrait se faire sur des bases saines, loin des égos et de toute précipitation. Il nous faut tout d’abord nous définir nous-même. Par ailleurs, certains partis se ressemblent et certains leaders ont pu se présenter au suffrage universel, sans être élus.

Je trouve à ce propos que la démission de Yassine Brahim a été un acte louable, il a pris ses responsabilités en tant que président d’Afek Tounes même si l’échec était collectif et peu de politiques ont suivi cet exemple honorable.

Certains prônent la mise en place d’un présidium. Quelle forme pourrait prendre cette union pour vous ?

L’idéal serait de réunir plusieurs partis en un et de se mettre d’accord sur les objectifs des uns et des autres et non pas autour des objectifs d’un leader. La France a par exemple connu un tel modèle avec l’UDF. Un présidium me semble compliqué mais cette question n’est pas tranchée car le mode de fonctionnement réel de cette gouvernance atypique n’a pas été défini.

Faire en sorte que les Tunisiens ne voient plus en nous un parti élitiste

Nous sommes ouverts aux négociations et à des élections de leaders. Ceux qui ont eu la chance de se présenter au suffrage universel et n’ont pas obtenu les résultats escomptés, peuvent par amour ou solidarité faire gagner leur famille en reculant d’un pas pour permettre à des gens comme moi et d’autres de le faire.

Souhaitez-vous incarner le visage d’un front commun ?

Je ne pourrais l’incarner que si mes compagnons le souhaitent mais cela n’a jamais été une condition pour nous. Je me suis engagé au sein d’Afek Tounes pour le reconstruire. Nous partons de loin, nous avons modestement réparé notre cote de popularité dans les sondages et nous allons continuer à travailler le terrain.

Rejoindre Afek Tounes pourrait-il être une condition préalable ?

Toute volonté de construire ne va pas commencer par l’imposition de conditions impossibles. Si l’Union passait par la création d’un parti plus important avec des conditions et des règles claires, mes compagnons d’Afek Tounes et moi serions partants. Des négociations se sont tenues, nous continuons à tendre la main aux autres partis. Mais nous avançons aussi de notre côté pour proposer des solutions pour améliorer le quotidien.

D’autant plus que d’après les sondages, 60 % des Tunisiens sont encore indécis à deux ans et demi des municipales et trois ans et demi des législatives. Cela nous laisse le temps de travailler le terrain afin d’être plus audibles.

Comment comptez-vous procéder ?

La première étape consiste à se déplacer sur le terrain pour expliquer nos objectifs de manière pédagogique et faire en sorte que les Tunisiens ne voient plus en nous un parti élitiste. Afek Tounes est certes constitué d’une certaine élite, mais elle est issue de la méritocratie insufflée par Bourguiba.

Nous pouvons faire évoluer la situation, sur le modèle malaisien, indonésien ou singapourien

Nous nous présentons comme une troisième voie à même d’offrir des solutions économiques et sociales car la prospérité est le seul moyen de consolider la jeune démocratie tunisienne. À l’inverse, la détérioration du pouvoir d’achat peut faire croire à certains que c’était mieux avant et je trouve cela regrettable.

Nous avons beaucoup gagné depuis 2011 en libertés collectives et individuelles. Avec nos équipes, nous connaissons les problèmes des Tunisiens et nous savons que nous pouvons faire évoluer la situation, sur le modèle malaisien, indonésien ou singapourien, en améliorant les procédures juridiques car nous vivons toujours sous certaines lois obsolètes.

Si nous arrivons à  libérer les énergies grâce à une éducation de qualité, la configuration du pays pourra complètement changer. Malgré dix années compliquées, la Tunisie continue à former des médecins et des ingénieurs très compétitifs. On ne « surfe » pas comme il faut sur le potentiel énorme de ce pays.

Comment vous distinguer des campagnes d’Olfa Rambourg, Nabil Karoui ou de celle de l’actuel président de la République, Kaïs Saïed, qui eux aussi prétendaient briser les codes ?

Il nous faut réanimer les régions de l’intérieur en convainquant les faiseurs d’opinion qui connaissent le terrain de se joindre à nous. Depuis plusieurs mois, nous y avons développé des relais. Nous multiplions les visites sur place, en évitant les bains de foule du fait de la pandémie. Nous nous distinguons par un travail de fond sur les questions économiques et sociales. Chaque wilaya a une histoire.

Certains rencontrent des problèmes d’eau, d’autres d’emploi, d’autres encore de régularisation foncière ou des problèmes agricoles… Le laboratoire socio-économique d’Afek Tounes y travaille depuis longtemps. Notre but est d’être prêts à prendre des décisions lorsque l’on arrivera à la Kasbah. Nous avons déjà visité sept wilayas et rencontré des responsables de PME, des artisans, des agriculteurs et les représentants de corporations.

En deux ans et demi de balayage de terrain, je pense que nous serons prêts pour les élections municipales de 2023 qui constitueront un galop d’essai pour les législatives de 2024.

Quelles sont vos principales propositions ?

Outre la révision de l’arsenal juridique que nous proposons, nous souhaitons redéfinir définitivement le rôle de l’État. Je suis pour un État très fort en termes d’éducation, de santé, de transport, de culture et dans les domaines judiciaires ainsi que les affaires étrangères… Mais on ne peut pas demander à l’État d’être partout. Il ne peut pas être actionnaire de dix banques commerciales, ou détenteur des tabacs, comme c’est le cas.

En dehors des alliances avec Ennahdha, rien n’est exclu

Il faut redéployer la puissance de feu de l’État vers des domaines de souveraineté, de solidarité avec les populations les plus vulnérables. Actuellement, le système de compensation alimentaire et énergétique n’est pas réservé aux personnes qui devraient recevoir ces aides. Nous avançons des solutions pratiques. Il faut faire de la Tunisie un pays plus inclusif.

Vous vous êtes récemment engagé à ne pas vous allier à Ennahdha ni au Parti destourien libre de Abir Moussi. D’autres comme Nidaa Tounes et Qalb Tounes, dont vous avez soutenu le leader à la présidentielle, sont revenus sur cette même promesse. Comment tenir votre position face aux contraintes de la realpolitik ?

Si demain nos concitoyens me donnent les voix nécessaires pour peser sur la vie politique et le régime parlementaire, c’est évident qu’il y aura des coalitions gouvernementales. Mais il est aussi clair que cela ne se fera plus du tout avec Ennahdha. Je suis contre l’exclusion, qui ne peut se faire que par les urnes, selon les règles de droit. En dehors des alliances avec Ennahdha, rien n’est exclu.

Je me sens proche des destouriens dans leur héritage depuis les années 1920, comme pères fondateurs de la Tunisie moderne, mais nous n’envisageons pas d’alignement avec le PDL actuellement. J’insiste sur mon attachement aux acquis de la révolution, je ne crois pas qu’un régime autoritaire soit la solution.

Vous avez appelé à la démission du chef de gouvernement Hichem Mechichi s’il n’arrivait pas à rétablir le dialogue avec Carthage. En quoi serait-ce la meilleure solution pour sortir le pays de la paralysie ?

À mon sens, l’erreur originelle commise par monsieur Mechichi est d’avoir accepté que son premier gouvernement soit nommé en partie par l’équipe présidentielle. Constitutionnellement, il ne peut y avoir d’accord qu’autour de deux postes : la Défense et les Affaires étrangères.

Nous avons la conviction que Kaïs Saïed ne veut plus traiter avec son chef du gouvernement

Le chef du gouvernement a ensuite cherché un soutien parlementaire et le président l’a manifestement mal pris, depuis, cela nous a conduit en pleine crise avec un remaniement refusé, un blocage de la cour constitutionnelle…

Mechichi doit dialoguer avec le chef de l’État et remplacer les ministres avec lesquels Carthage est en désaccord. Le gouvernement ne peut pas être à moitié géré par des ministres par intérim, de surcroît dans ce contexte de pandémie mondiale.

En attendant, nous avons la conviction que Kaïs Saïed ne veut plus traiter avec son chef du gouvernement. À la place de Mechichi, j’aurais démissionné pour éviter au pays cette crise politique en plus de la crise économique et sanitaire. C’est la solution que je prônais.