Politique

Mahmoud Dicko : « Au Mali, ce n’est pas à la France d’imposer ses solutions »

Réservé aux abonnés | | Par et - à Bamako
Mis à jour le 16 juin 2021 à 14h15
L’imam Mahmoud Dicko, le 10 juin 2021 dans le centre qui porte son nom, à Bamako.

L'imam Mahmoud Dicko, le 10 juin 2021 dans le centre qui porte son nom, à Bamako. © L' Imam Mahmoud Dicko lors de l'interview au nouveau centre qui porte également son nom, le 10 juin 2021 à Bamako. © Nicolas Réméné pour JA

Assimi Goïta, Bah N’Daw, dialogue avec les jihadistes, Barkhane, relation avec la France, avec la Russie… L’ancien président du Haut conseil islamique du Mali et ancienne « autorité morale » du M5-RFP livre son analyse des principaux sujets qui agitent le Mali.

Longtemps, les autorités françaises se sont méfiées de sa montée en puissance, voyant l’influent prédicateur comme un levier de radicalisation du pays. Alors qu’il a quitté les rangs du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques, l’imam Mahmoud Dicko continue de plaider en faveur d’un dialogue avec les jihadistes maliens pour une résolution du conflit qui mine le pays depuis plus de huit ans. Alors que l’ancien président de la transition Bah N’Daw, qui se posait en rempart contre toute discussion avec les jihadistes a été renversé par Assimi Goïta le 24 mai, les autorités pourraient être plus ouvertes au dialogue.

Une position qui a poussé la France à annoncer une « transformation profonde » de sa présence militaire au Sahel. « On ne peut pas souffrir l’ambiguïté. On ne peut pas mener des opérations conjointes avec des pouvoirs qui décident de discuter avec des groupes qui, à côté de cela, tirent sur nos enfants », a notamment dénoncé Emmanuel Macron, ce jeudi 10 juin. Pour l’imam Mahmoud Dicko, le ton « radical » de la France est contreproductif car il « pousse au radicalisme ». Plaidant pour une résolution endogène de la crise sahélienne, il voit d’un bon œil l’annonce du départ progressif de Barkhane et juge avec sévérité le « ton » et la posture de la France à l’égard de son pays.

Jeune Afrique : La France a annoncé une « transformation profonde » de la présence militaire française au Sahel. Une sanction qui fait écho à la menace d’Emmanuel Macron, quelques jours plus tôt, de se retirer du Mali si le pays allait dans le sens d’une « islamisation radicale ». Comment réagissez-vous à cette décision et ces propos ?

Mahmoud Dicko : Le président français a le droit de dresser le constat qu’il souhaite, ce n’est pas le nôtre. Le Mali est un pays à 98% musulman, son islamisation est un fait. Quant à la supposée radicalisation, je pense que c’est une erreur de lecture.

Le président français fait allusion à la volonté malienne de dialoguer avec les groupes jihadistes. Vous considérez le dialogue, au contraire, inévitable. Pourquoi ?

Je ne vois pas ce que la France a à refuser ou à accepter dans cette situation. Ce n’est pas à la France que l’on demande de discuter avec qui que ce soit, c’est au Mali, qui est un pays souverain !

Pourquoi ne devrait-on pas parler avec des gens qui sont nos compatriotes ? Certes, ils ont eu, à un moment, un comportement non-républicain. Mais ce sont nos enfants, nos élèves, nos fils. Pourquoi refuser de parler avec eux plutôt que d’essayer de trouver une approche qui puisse les ramener ?

N’y a-t-il pas d’autres alternatives à la résolution du conflit ?

Voilà huit ans que les forces françaises sont au Mali. Pourtant, l’étau continue de se resserrer autour de nous, parce que le Mali n’a pas réussi à adopter une politique conséquente. Nous avons laissé ce conflit devenir celui des Occidentaux face aux groupes armés, alors que ce sont les Maliens qui en subissent les conséquences. Les peuples du Sahel n’ont pas réussi à comprendre qu’il s’agissait de leur crise, de leur lutte, et qu’il est de leur devoir de chercher des solutions endogènes. Ce n’est pas à la France d’imposer ses solutions.

Les États-Unis ont passé vingt ans en Afghanistan et sont obligés, aujourd’hui, de s’asseoir et de discuter avec les talibans. Pourquoi refuser que le Mali parle avec ses compatriotes pour chercher une solution ? Doit-on s’installer dans une guerre sans fin qui va embraser tout le Sahel ? Il faut bien avoir en tête que les communautés, elles, sont déjà en train de discuter avec les jihadistes, sans l’État malien. Il faut que l’État prenne part à ce dialogue.

Un soldat français de l’opération Barkhane, le 1er août 2019.

Un soldat français de l’opération Barkhane, le 1er août 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

Comprenez-vous que ce point soit une « ligne rouge » pour la France ?

Il faut savoir faire preuve de tolérance et d’humilité. Quand un pays souverain est assisté militairement par un pays ami, cela ne justifie pas que ce dernier doive lui imposer ses diktats. Le ton de la France, souvent, ne plaît pas aux Maliens. Dire à un peuple ami : « Si vous ne faîtes pas ce qu’on dit, on s’en ira », cela pousse au radicalisme. Ce ton est un ton radical. On ne soigne pas le radicalisme par le radicalisme !

Je sais que la France ne m’aime pas, car je ne suis ni un prêtre, ni un cardinal, ni un archevêque. Je suis un imam. Et c’est un mot qui fait peur à la France. Mais ce ne sont pas des imams qui ont pillé ce pays, opposé les communautés les unes aux autres et installé la mauvaise gouvernance…  Ce sont les politiques maliens qui ont détourné des milliards et mis ce pays à genou, pas l’imam Dicko. Je n’ai pas été Premier ministre, ou ministre. Je ne suis comptable de rien.

Des manifestations ont été organisées à Bamako pour réclamer une intervention de la Russie. Est-ce la solution, selon vous ? 

Le Mali doit régler les problèmes du Mali. Ni la Russie, ni la France, ni les États-Unis… Ne nous trompons pas d’adversaire. Notre adversaire n’est pas un pays, il n’est pas la communauté internationale. Le premier adversaire du Mali, c’est son propre comportement, la corruption endémique, la mauvaise gouvernance, le sous-développement et l’ignorance qui permettent au tout venant de venir s’installer et de s’accaparer notre pays.

Après le renversement du président de la tranisiton, Bah N’Daw, et de son Premier ministre Moctar Ouane, vous avez dit vouloir observer la situation avant de vous prononcer. Ce nouveau coup de force est-il inquiétant pour le pays, selon vous ? 

Je me refuse à tout commentaire concernant Bah N’Daw. Je peux simplement constater que le Mali traverse de nouveau une zone de turbulence politique. Nous sommes dans une situation très difficile, dont on ne sortira qu’en se rassemblant.

Malick Diaw (béret vert), accueille l’ex-président nigérian, Goodluck Jonathan (au centre) lors de son arrivée au Mali, le 22 août 2020.

Malick Diaw (béret vert), accueille l’ex-président nigérian, Goodluck Jonathan (au centre) lors de son arrivée au Mali, le 22 août 2020. © AP/Sipa

Comment réagissez-vous à la condamnation française et à la suspension du Mali des instances de la Cedeao et de l’Union africaine ?

Pourquoi n’avoir pas condamné ce qu’il s’est passé au Tchad ? Pourquoi le Tchad n’a-t-il pas été suspendu des mêmes instances ? Nous faisons face à une faillite de la gouvernance mondiale, où les plus puissants veulent imposer leur vision au reste du monde. Les règles ne sont pas les mêmes pour tous.

Quels seront les enjeux de la deuxième phase de la transition ?

Il s’agira d’abord de réaliser les objectifs fixés par la transition. Notamment d’organiser des élections à date et, pour cela, améliorer la situation sécuritaire, pour que les Maliens puissent voter dans des conditions acceptables.

Choguel Maïga, qui vient d’être nommé Premier ministre par Assimi Goïta, n’a jamais caché sa volonté de réviser l’Accord de Paix de 2015. Craignez-vous une remise en question de celui-ci ?

Choguel Maïga n’est plus un opposant, il gère désormais les affaires. Il ne peut ignorer que l’Accord est une composante réelle de la situation au Mali. Je pense qu’il est suffisamment intelligent pour ne pas remettre en cause l’Accord maintenant qu’il est à la Primature.

N’est-il pas contradictoire de voir Maïga nommé à la Primature alors qu’il était auparavant très critique envers les nouvelles autorités, qu’il accusait notamment de vouloir « militariser l’appareil d’État » ?

Choguel est un homme politique, qui a mené une lutte politique. Il ne faut pas être dupe, un homme politique veut accéder au pouvoir. Le discours diffère, selon que l’on est au pouvoir ou pas. Il est dans son rôle.

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