Politique

Cameroun : avec Amadou Vamoulké, la justice marche sur la tête

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Par - avec Olivier Marbot
Mis à jour le 15 juin 2021 à 11:30

Amadou Vamoulké avec ses avocats. © DR

Malade et affaibli, l’ancien chef de la Cameroon Radio Television a vu son procès reporté pour la 68e fois. Détenu depuis près de cinq ans sans avoir été jugé, il continue de lutter pour sa libération. Retour sur la descente aux enfers d’un ancien pilier du système Biya.

Article mis à jour le 15 juin 2021, avec l’ajout d’un droit de réponse de Isaac Joel Bela Belinga. 

Son cas est devenu le symbole de la lutte pour la défense des droits des journalistes à travers le monde, mais aussi la parfaite illustration de l’absurdité d’un système judiciaire dont les décisions suscitent interrogations et incompréhensions. À 71 ans, Amadou Vamoulké est entré dans les annales de l’histoire du Cameroun lorsque son procès a été reporté pour la 68e fois après cinq ans de détention provisoire. Un triste record dont le pensionnaire du local 184 de la prison centrale de Kondengui, à Yaoundé, se serait volontiers passé.

« Pièce inédite »

Le 28 mai, l’ancien directeur de la radio-télévision publique camerounaise apparaissait pourtant confiant devant les juges du Tribunal criminel spécial (TCS), devant lequel il est inculpé pour « détournement de fonds publics » (près de six millions d’euros, selon l’accusation). Vêtu d’une de ses traditionnelles gandouras, d’une écharpe violette et d’une checha noir, il était pour l’occasion entouré d’un collège d’avocats comprenant, outre Alice Nkom, qui le défend depuis son arrestation le 29 juillet 2016, les Français Fabrice Epstein et Benjamin Chouai. Ces derniers ont été dépêchés à Yaoundé par les nombreux soutiens du journaliste.

Au cours de cette 67e comparution, Epstein et Chouai espéraient présenter une « pièce inédite » du dossier au tribunal afin de démonter l’accusation : quatre arrêts de la justice française retenus contre Joël Bella Belinga, l’expert désigné par la Cameroon Radio Television (CRTV) pour surveiller la gestion de l’entreprise sous l’ère Vamoulké (2005-2016). Le rapport d’audit de ce comptable est la seule pièce sur laquelle se fonde l’accusation et les décisions françaises lui ôtent toute crédibilité. Problème : les quatre jugements en question ont beau être soumis au président du tribunal de première instance du Mfoundi pour authentification depuis le 19 mai 2021, ils n’avaient toujours pas été acheminés au TCS le 28 mai. Conséquence : un nouveau report, le temps de les authentifier et de les transférer aux juges du TCS.

Le rapport qui inculpe Vamoulké a été réalisé par un comptable non assermenté qui n’est pas compétent

« Les autorités camerounaises multiplient les reports, s’offusque l’avocat Fabrice Epstein auprès de Jeune Afrique. Depuis le début de la procédure, 80 % ou 85 % des reports sont dus à l’accusation. Amadou Vamoulké en est à 68 comparutions. Parmi les personnes citées dans cette affaire, il est le seul à être encore détenu aujourd’hui. Il est resté onze ans à la tête de la CRTV et le rapport qui l’inculpe a été réalisé en deux ou trois mois par un comptable non assermenté qui n’est pas compétent… Ce n’est ni raisonnable ni normal. »

Agacement croissant

Une exaspération ressentie également par les organisations de défense des droits des journalistes, au sein desquelles on manifeste un agacement croissant face à cette procédure interminable. « Le code pénal limite à dix-huit mois la durée de la détention provisoire, affirme Arnaud Froger, chef du département Afrique de l’ONG Reporters sans frontières (RSF). Rien ne justifie ce maintien en détention. C’est arbitraire et nous ne sommes pas les seuls à le dire. Il y a clairement quelque chose derrière, ce n’est pas seulement une partie de l’opération Épervier. »

La trajectoire de l’ancien haut responsable de l’administration, membre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) depuis sa création en 1985, ne laissait pourtant pas présager pareille disgrâce.

Au Cameroon Tribune, il laisse le souvenir d’un professionnel exigeant et insensible aux pressions

Né en 1950, Amadou Vamoulké est un pur produit du lycée général Leclerc, principal établissement secondaire du pays dans les années 1960 et pépinière de futurs cadres du Cameroun indépendant. Dès 1971, le natif de Gobo, dans la région de l’Extrême-Nord, intègre la deuxième promotion de l’École supérieure internationale de journalisme de Yaoundé (Esijy), alors dirigée par le Français Hervé Bourges. Cette formation, qu’il achève en 1974, lui ouvre les portes du quotidien national Cameroon Tribune, où il travaillera pendant dix ans.

Amadou Vamoulké y laisse le souvenir d’un professionnel exigeant et insensible aux pressions. « J’avais écrit un article critique à l’égard de certaines orientations gouvernementales concernant la lutte contre le chômage et le lui ai envoyé, se souvient l’ancien secrétaire général à la présidence, Jean-Marie Atangana Mebara. Il a quand même décidé de le publier intégralement dans le journal gouvernemental. »

À la tête de l’Imprimerie nationale

L’année 1984 marque un tournant dans sa carrière. Deux années après son arrivée au pouvoir, Paul Biya est victime d’une tentative de coup d’État attribué aux ressortissants du Nord et aux proches de l’ancien président Amadou Ahidjo. Un climat de suspicion s’installe dans la capitale et le jeune dirigeant fait la revue de ses soutiens. Musulman, Amadou Vamoulké se fait remarquer en signant un éditorial titré : « L’unité nationale a triomphé ».

Cherche-t-il à se prémunir de la purge qui s’ensuit ? Vamoulké n’échappe pas aux soupçons qui pèsent contre l’ensemble des Nordistes, mais cela ne dissuade pas Paul Biya de le nommer quelques mois plus tard à la tête de l’Imprimerie nationale. Et, un an plus tard, au sein du Comité central du RDPC qui vient d’être créé pour remplacer l’Union nationale camerounaise (UNC) d’Ahmadou Ahidjo.

En 1994, Vamoulké finit par démissionner de la direction de l’entreprise d’État en raison de la grave crise économique qui l’affecte – un fait rare dans le microcosme camerounais. Il rejoint le secteur privé et travaille aux côtés de l’industriel James Onobiono, patron de la Sitabac et grand financier du RDPC. Il a beau avoir quitté les salles de rédaction, ses anciens pairs le portent, en octobre 1996, à la tête de l’Union des journalistes du Cameroun (UJC), créée dans le but de défendre les intérêts de la profession et de la structurer. Et lorsqu’il faut trouver un remplaçant à Gervais Mendo Ze à la tête de la CRTV, en 2005, c’est encore son nom qui est chuchoté à l’oreille de Paul Biya.

« Le président cherchait quelqu’un qui évolue à l’extérieur de la CRTV, une personnalité qui ne serait pas partie prenante dans les querelles internes et qui ne serait ni “l’homme de Mendo Ze” ni le chef de file de son opposition », rapporte un ancien collaborateur du président. Vamoulké accepte. « Il s’est toujours dit prêt à être utile pour le pays si le chef de l’État pensait qu’il pouvait remplir une fonction », explique un de ses proches.

C’était un homme d’une grande culture, mais il pouvait être cassant

La CRTV est alors un panier de crabes. Et son envie de réformer ce mastodonte de plus de 2 000 employés se heurte à de nombreuses résistances. S’ensuit une guerre des réseaux, à coups de limogeages et de lettres de protestation, le tout sur fond de rivalités exacerbées entre Nordistes et Sudistes. « C’était un homme d’une grande culture, mais il pouvait être cassant et il avait du mal à arrondir les angles dans ses échanges avec les autres », reconnaît l’un de ses proches. « Compte tenu de ses qualités […], il aurait certainement fait un meilleur ministre des Arts et de la Culture ou même de la Communication qu’un directeur général de la CRTV », écrira à son sujet Jean-Marie Atangana Mebara dans Le Secrétaire général de la présidence de la République : mythes et réalités.

« Monsieur Propre »

Le 29 juin 2016, Amadou Vamoulké est débarqué. Charles Ndongo, l’ancien directeur de l’information dont Vamoulké avait critiqué « l’incompétence » et réclamé la tête, le remplace à la direction de la CRTV. En juillet, Vamoulké est arrêté et incarcéré. Ses mésaventures judiciaires sont-elles la conséquence directe « des inimitiés qu’il s’est créées en voulant faire correctement son travail », comme l’affirme son entourage ? « Sur le fond du dossier il n’y a pas grand-chose, voire rien du tout », insistent les responsables de RSF, qui sont allés plaider sa cause jusque devant l’ONU en saisissant le groupe de travail sur la détention arbitraire.

Si sa libération se heurte à un blocage, ce n’est même pas du fait du président Biya

« Toutes les personnes que vous interrogez au Cameroun vous parlent d’un homme intègre, que l’on surnommait “monsieur Propre”, poursuit Arnaud Froger. Le sentiment que nous avons maintenant, c’est que les autorités camerounaises ne savent plus trop comment s’en sortir et que, si sa libération se heurte à un blocage alors qu’elle serait justifiée du fait de son âge, de son état de santé et de la faiblesse des charges, ce n’est même pas du fait du président Biya. »

Incarcéré et malade, Amadou Vamoulké n’a rien perdu de sa verve. Depuis sa cellule, il a écrit au ministre de la Justice, Laurent Esso, le 30 mars dernier. « Vous m’avez déclaré la guerre, lui a-t-il lancé. Je serais étonné que dans ce département du Mayo Danay dont je suis originaire, quelqu’un ne vous rappelle pas un jour de manière appropriée – et je l’espère proportionnée – que vous avez outrepassé votre pouvoir en dépassant toutes les bornes de l’inhumanité. »


Droit de réponse de Monsieur Isaac Joel Bela Belinga

Dans cet article, vos journalistes ont multiplié des approximations et parfois des contre-vérités dont la teneur est potentiellement diffamatoire contre ma personne et assez scandaleuse pour ma qualité d’expert-comptable et de commissaire aux comptes. (…)

L’une des affirmations qui fonde votre article en faveur de M. Vamoulke est que «…le rapport qui l’inculpe a été réalisé en deux ou trois mois par un comptable non assermenté qui n’est pas compétent…Ce n’est ni raisonnable ni normal ».

Permettez-moi d’apporter quelques éléments de rectification :

1- Mon parcours professionnel est resté jusqu’ici exemplaire, contrairement à ce qu’écrivent vos journalistes, je ne suis pas « comptable ». Je suis Expert-comptable diplômé, inscrit au Tableau de l’Ordre des Experts-comptables de Paris, et Commissaire aux Comptes inscrit à la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes de Paris. Je suis par ailleurs Président de la Société BBI Advisory & Audit, située au 4 place de l’Opéra, 75002 Paris, société également inscrite à l’Ordre des Experts-comptables de Paris. Cette société française s’occupe de plus 100 clients (…).

Pour ce qui est de ma propre personne, vos rédacteurs ignorent volontairement et à dessein qu’en plus d’être membre de l’Ordre National des Experts-comptables du Cameroun, de l’Ordre National des Experts-comptables du Gabon, de l’Ordre des Experts-comptables de Paris, de la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes de Paris, de la Compagnie des Conseils et Expert Financiers de Paris, je suis également Membre de l’Ordre des Comptables Professionnels Agréés du Québec au Canada, détenant les titres de CPA et CPA auditeur, titre le plus élevé dans la pratique de profession d’auditeur au Canada.
Je suis président du groupe BBI advisory & Audit, avec des bureaux à Paris, à Yaoundé, à Libreville et à Montréal.

Au plan du parcours académique preuve d’une solide formation, en plus d’être titulaire du diplôme d’Etat français d’Expertise comptable (…). Mes références et compétences expertables ne sont plus à démontrer. Je conduis depuis plusieurs années en qualité de signataire, des audits des entités d’intérêt public dans plusieurs pays, j’accompagne des filiales des groupes internationaux tels que FAYAT, ERAMET qui compte plus de 13 000 salariés à travers le monde (…). Nous accompagnons régulièrement le Ministère camerounais des Finances sur les problématiques liées à la gestion des entreprises publiques, tout comme nous avons formé les responsables de la Direction du Budget du Ministère des Finances sur la révision de l’Acte uniforme OHADA (…). En 2018, nous avions conduit l’audit de la privatisation du secteur public de l’électricité au Cameroun depuis 2001. Cette investigation portait sur les exercices 2001 à 2018. (…)

2- Pour enfoncer le clou de ma supposée incompétence, je lis que j’ai réalisé l’audit de la CRTV en deux ou trois mois et que cette mission était de nature à surveiller la gestion de l’entreprise sous l’ère Vamoulké (2005 – 2016).
Je souhaite vous faire remarquer que j’ai conduit un audit comptable et financier de la CRTV au titre des exercices 2014, 2015 et la situation intermédiaire au 30 juin 2016, ainsi que l’examen limité sur la situation de trésorerie au titre des exercices 2010 à 2013. Je n’ai jamais été mandaté pour réaliser un audit de la gestion de M. Vamoulké, ni surveiller sa gestion.
Il convient tout de même d’attirer votre attention sur le fait qu’il existe une différence fondamentale entre un audit financier et une expertise judiciaire. (…)
Combien de temps faudrait -il consentir pour conduire un audit financier de 2, 5 ans et un examen limité de la situation de trésorerie sur 4 ans ? Je vous confirme que trois mois sont largement suffisants pour conduire et conclure cette mission.
Par ailleurs, lorsque vous qualifiez la CRTV de mastodonte, j’en ris, car nous conduisons des audits des firmes représentant des milliards de dollars des Etats Unis (USD) de total actif avec un budget de temps relativement inférieur à celui consenti à l’audit de la CRTV. (…)

3- Je lis aussi qu’il existe « quatre arrêts de la justice française retenus contre Joël Bela Belinga, l’expert désigné par la Cameroon Radio Television (CRTV) pour surveiller la gestion de l’entreprise sous l’ère Vamoulké (2005-2016) ». Vos journalistes sont-ils sérieux en prenant sur eux de faire une telle déclaration ?

Je tiens à préciser à vos lecteurs qu’aucune décision de justice n’existe contre moi en France, mon casier judiciaire y est vide. La confusion entretenue autour des questions de la liquidation de deux de mes sociétés en France est extraordinaire et rend compte d’une volonté manifeste de nuire, comme une certaine presse à gage et le journalisme de caniveaux pratiqués par certains y compris dans les milieux les plus insoupçonnables. Qu’il soit clair que la liquidation n’est qu’une restructuration de sociétés, qui peut relever d’une volonté manifeste après avoir éludé d’autres procédures telles les fusions-absorptions. (…)

Je constate à ce stade, pour le regretter, qu’en plus du traitement partial de cette information, vos journalistes éludent sciemment le fait que la défense de M. Vamoulké n’a jamais pu remettre en cause mes déclarations lors de mes passages aux audiences à Yaoundé.

Ce qui est d’autant plus trivial : comment est-ce que les avocats parisiens évoqués ont-ils pu méconnaitre qu’une décision de justice est soit une grosse, soit une expédition ? Vos collaborateurs qui écrivent que « les quatre jugements en question ont beau être soumis au président du tribunal de première instance du Mfoundi pour authentification depuis le 19 mai 2021, ils n’avaient toujours pas été acheminés au TCS le 28 mai » ignorent-ils que nos magistrats sont bien formés et qu’à ce titre, ils ne peuvent accepter comme preuves de mes prétendues condamnations, des photocopies des prétendues décisions de justice contre ma personne, en lieu et place d’une grosse ou d’une expédition ?
Je souhaite conclure en attirant votre attention sur le fait que l’éthique et la déontologie qui gouvernent mes pratiques professionnelles m’empêchent de me mêler des « affaires politiques » supposées comme on le lit en filigrane de votre article. Je n’ai que fait mon travail. Il est attendu de M. Vamoulké d’apporter des preuves irréfutables à tous les points d’audit retranscrits dans l’ordonnance du Tribunal Criminel Spécial, au lieu de changer de cible en cherchant de porter atteinte à mon honneur et à ma probité morale. (…)


Réponse de la rédaction

L’arrivée de nouveaux avocats français dans l’équipe chargée de la défense de M. Vamoulké est le nouvel épisode de cette très longue affaire judiciaire. Nous avons donc souhaité donner la parole à ces avocats dont la stratégie consiste à s’attaquer à la principale pièce utilisée par l’accusation : l’audit réalisé par M. Bela Belinga. Les quatre décisions de justice évoquées dans l’article ont été mises à notre disposition, nous en avons pris connaissance, mais elles ne mettent pas en cause M. Bela Belinga. A aucun moment nous ne laissons entendre qu’elles sont de nature à saper sa crédibilité, nous les mentionnons car la défense compte sur ces documents pour faire avancer sa cause. Nous ne nous prononçons pas non plus sur les compétences professionnelles ou les qualifications de M. Bela Belinga  (il nous a par ailleurs fait parvenir ses attestions d’inscription aux ordres professionnels et ses diplômes évoqués dans son courrier) ce n’est en aucune façon l’objet de notre article.