Politique

Maroc-Espagne : face au Parlement européen, Rabat n’en démord pas

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Mis à jour le 11 juin 2021 à 18:28

Le Parlement européen, en 2017 (illustration). © Jean Francois Badias/AP/SIPA

Le Parlement européen a voté le 10 juin une résolution dénonçant l’utilisation par le Maroc de la carte migratoire pour faire pression sur l’Espagne. Une décision qui a soulevé une vague de critiques au Maroc.

Le Parlement européen a voté ce jeudi 10 juin une résolution « rejetant l’utilisation par le Maroc des contrôles aux frontières et de la migration, surtout des mineurs non accompagnés, comme moyen de pression politique sur l’Espagne ». Une solidarité européenne vis-à-vis de Madrid qui s’exprime, via le Parlement, quelques semaines après le pic migratoire intervenu début mai à Ceuta.

Si la résolution est passée, elle n’a pas bénéficié de l’adhésion de tous les eurodéputés (397 pour, 85 contre et 196 abstentions). Certains d’entre eux ont dénoncé publiquement la démarche portée par le parti espagnol l’Espagne et du Parlement européen, à l’instar de l’eurodéputé tchèque Tomáš Zdechovský qui a qualifié cette résolution de « contreproductive pour la relation entre le Maroc et l’Espagne ».

« Une résolution sans valeur juridique »

« Le bon sens aurait voulu que le Parlement appelle l’Espagne et le Maroc à renforcer leur coopération. Au lieu de cela, la résolution cloue au pilori notre partenaire stratégique marocain et reste muette sur les responsabilités des forces de l’ordre espagnoles dans les violences rapportées par les ONG – et pour lesquelles la justice espagnole a ouvert une enquête », a souligné de son côté la députée belge Frédérique Ries qui estime que cette résolution ne sert pas les intérêts de l’Europe. Et de conclure : « Une diplomatie efficace et pragmatique est tout sauf une diplomatie incendiaire. Ce texte, au contraire, et jusqu’à son titre, est une faute ».

Si l’Espagne était en position de force, elle n’aurait pas besoin d’européaniser cette crise

« Cette résolution n’a aucune valeur ni aucun impact réel à l’échelle internationale, elle ne comporte pas de dimension coercitive, il s’agit d’une mesure « pour la forme », pour faire plaisir à l’Espagne », reprend une source diplomatique marocaine.

« L’Espagne est affaiblie. En interne, cette crise avec le Maroc a mis à nu les failles du gouvernement Sanchez, qui est très critiqué et n’a plus la confiance des électeurs. Si l’Espagne était en position de force, elle n’aurait pas besoin d’européaniser cette crise, qu’elle se doit de régler de manière bilatérale avec le Maroc », ajoute le diplomate.

Même point de vue chez Brahim Fassi Fihri, président de l’Institut Amadeus et fils de l’ancien ministre des Affaires étrangères marocain Taieb Fassi Fihri, qui soutient que « ce texte, qui n’a qu’une portée déclarative et qui n’est en rien contraignant, est avant toute chose le résultat d’une volonté espagnole d’européaniser une crise diplomatique bilatérale dans une tentative de l’instrumentaliser à des fins politiques ».

Vague de dénonciation

Décriée par plusieurs eurodéputés, la résolution a été aussi dénoncée par des instances internationales. À l’instar du Parlement arabe, émanation de la Ligue arabe, qui a annoncé dans un communiqué publié ce matin que « cette résolution contient des critiques insensées et infondées concernant les politiques du royaume (…) Elle ignore totalement les grands efforts que déploie le royaume dans la lutte contre le terrorisme, l’immigration illégale et la traite des êtres humains ».

Dans son communiqué, le Parlement arabe note que cette résolution ne fait qu’exacerber les tensions déjà existantes. Il s’agit, selon l’institution, de la consécration « de l’attitude hautaine inacceptable dans le traitement des questions liées aux pays arabes ».

Pour le Parlement arabe, cette résolution consacre « de l’attitude hautaine inacceptable dans le traitement des questions liées aux pays arabes »

Même position défendue par l’Organisation de la coopération islamique et le Parlement panafricain, qui ont exprimé leur soutien au Maroc. Le Parlement marocain, dans toutes ses composantes, a également réagi avec véhémence à la résolution. À l’issue d’une réunion d’urgence organisée ce matin, le Bureau du Parlement et les Présidents des groupes parlementaires ont dénoncé un acte « hostile » de l’Espagne et du Parlement européen, soulignant dans un communiqué « que le registre du Maroc en matière de lutte contre l’immigration irrégulière est connu. Les chiffres sont là pour en attester : depuis 2017, la coopération migratoire a permis l’avortement de plus de 14000 tentatives de migration irrégulière, le démantèlement de 5000 réseaux de trafic et l’empêchement d’innombrables tentatives d’assaut ».

Le Parlement marocain rappelle d’ailleurs à ce propos qu’ »aucune agence onusienne (UNICEF, OIM, Haut-commissariat aux Droits de l’Homme…), ni rapporteur indépendant, ne se sont prononcés sur la question des mineurs marocains ou sur une quelconque violation des engagements internationaux du Royaume », signale le communiqué du Parlement marocain. 

« La posture du professeur »

« Sur la forme, une institution d’une organisation régionale, fût-elle le Parlement européen, ne saurait prendre parti unilatéralement pour l’un de ses États-membres en faisant fi des arguments d’un Etat indépendant et souverain, qui n’est ni membre de cette organisation ni contraint, au moyen d’un instrument juridique et/ou d’un quelconque mécanisme politique, d’être son supplétif en matière migratoire », faire valoir notre source diplomatique.

Le Maroc a aujourd’hui une relation totalement décomplexée avec l’UE

« Interpeller le Royaume de la sorte relève d’une époque révolue et démontre non seulement que les eurodéputés se sont laissé berner par un discours de victimisation loin de la réalité, mais surtout de leur profonde méconnaissance du rôle charnière joué par le Maroc dans la nouvelle dynamique eurafricaine, plus que jamais stratégique pour l’Europe », estime pour sa part Brahim Fassi Fihri. Un discours que tient aussi le MAE marocain, qui dénonce ce 11 juin, via communiqué, cette nouvelle étape dans la crise entre le Maroc et son voisin européen.

« La posture du professeur et de l’élève ne fonctionne plus. Le paternalisme est une impasse. Ce n’est pas la punition ou la récompense qui induit des comportements, mais la conviction d’une responsabilité partagée », tonne le département de Nasser Bourita.

« Le Maroc a aujourd’hui une relation totalement décomplexée avec l’UE. Le temps du paternalisme ou celui où l’Europe pouvait, debout sur son piédestal, délivrer des bons ou des mauvais points est, depuis longtemps, révolu. Le temps où l’Europe s’octroyait le droit de remettre des certificats de bonne conduite ou des mentions d’excellence à ses partenaires du Sud de la Méditerranée l’est tout autant », selon Brahim Fassi Fihri.

« Le Maroc est un partenaire stratégique, aussi bien sur le volet de la migration, que sur l’aspect économique et sécuritaire. Mais un partenariat, pour durer, doit être juste et équilibré. Que se passera-t-il si l’Espagne perdure dans sa démarche et que le royaume décidait de mettre un terme à sa collaboration sécuritaire par exemple ? « , s’interroge un diplomate. « C’est à croire que l’Espagne comme l’Europe gèrent ce dossier en roue libre… »

Depuis plusieurs mois, Rabat et Madrid se livrent un bras de fer sur diverses questions, dont le Sahara et le statut des enclaves de Ceuta et Mellila. L’accueil dans un hôpital espagnol du chef du Polisario Brahim Ghali – depuis parti en Algérie – a porté la crise à son paroxysme en mai.