Politique

Tunisie – Rachida Ennaïfer : « Le chef de cabinet de Kaïs Saïed ne doit pas être un président bis »

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Rachida Ennaifer, ancienne conseillère en communication

Rachida Ennaifer, ancienne conseillère en communication © DR

Depuis le début de son mandat, le chef de l’État peine à faire comprendre son projet pour la Tunisie. L’ancienne conseillère en communication à Carthage explique ces difficultés et expose ses différends avec Nadia Akacha, la cheffe du cabinet présidentiel.

Sur la réserve depuis son départ de Carthage en octobre 2020, Rachida Ennaifer, ancienne conseillère en communication auprès du président de la République, porte un regard critique sur les mécanismes de communication institutionnelle, trop souvent obsolètes.

Toujours convaincue par le projet de Kaïs Saïed, elle a récemment dénoncé le fait que « personne ne parle au nom de la présidence de la République ». Au-delà de ses différends avec la cheffe du cabinet présidentiel, Nadia Akacha, l’universitaire et journaliste, ex-membre de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), elle estime que les services de la présidence n’accompagnent pas assez les nouvelles orientations du chef de l’État. Entretien.

Jeune Afrique : Universitaire et journaliste, vous avez en 2019 rejoint l’équipe de Kaïs Saïed pour développer sa communication. Pourquoi ce choix ?

Rachida Ennaifer : La transition démocratique est handicapée par l’absence de transition médiatique, pourtant indispensable au processus. À partir de ce constat, j’ai accepté de me mêler à la chose publique à travers un prisme institutionnel, alors que j’avais jusqu’alors une expérience syndicale et dans la société civile. Le passage à la Haica m’a permis d’évaluer ce qui revient à une greffe de la régulation des médias en Tunisie.

En 2019, sur proposition de Kaïs Saïed, j’ai eu eu l’opportunité de rejoindre son équipe, de développer la communication présidentielle pour qu’elle soit à la hauteur des changements et de susciter une refonte de la communication des autres centres de pouvoir. J’avais l’avantage de partager depuis plusieurs années le projet du président Kaïs Saied : celui d’une démocratie participative qui s’élabore depuis la base. Il me semblait que son élection allait accélérer la réduction des inégalités et de la fracture entre les deux Tunisie, en créant un langage commun.

Kaïs Saïed n’a pas d’ego surdimensionné. Il ne s’exprime que s’il y a matière à le faire.

Quelle stratégie de communication avez-vous tenté de mettre en place à Carthage ?

Le fonctionnement de l’institution présidentielle a été repensé, même si la transition démocratique n’a pas encore abouti. Le processus suit son cours, malgré les embûches internes ou internationales. Il fallait travailler sur plusieurs fronts à la fois, rassurer et clarifier au fur et à mesure l’image et le discours du président de la République.

Mais nous ne pouvions communiquer sur le projet du chef de l’État sans réaliser un état des lieux du pays. L’opinion s’attendait à ce que le président soit plus prolixe, mais il ne fait pas montre d’un ego surdimensionné qui lui ferait rechercher la une des médias. Il ne s’exprime que s’il y a matière à le faire. Nous avons adopté cette ligne en livrant aux journalistes des contenus thématiques.

Mais les médias estiment que cela est insuffisant…

Bien souvent, l’actualité présidentielle a été considérée comme secondaire par les médias, ce qui montre combien la communication gouvernementale était défectueuse. Pourtant, elle souligne les positions de la Tunisie et éclaire l’opinion, y compris à l’international. Il a été envisagé de nommer un porte-parole de la présidence. Mais fallait-il désigner une seule personne ou un groupe ? La question n’a pas encore été tranchée. Il est évident qu’il faut renforcer les expertises au sein du cabinet en choisissant avec attention des experts à même de répondre à une opinion qui s’estime elle aussi compétente.

Hichem Mechichi devrait rendre son tablier et l’Assemblée pourrait aller vers une auto-dissolution

A quoi imputez-vous la crise politique actuelle ?

Étant dans un régime parlementaire « rationnalisé », le président ne peut avancer seul. Son projet a été desservi par une instabilité gouvernementale provoquée et entretenue par un parlement hostile au régime parlementaire, auquel il préfère un régime d’assemblée, comme celui de 2011, qui lui donnerait tous les pouvoirs. En refusant la stabilité politique gouvernementale de la Tunisie, le parlement est coupable d’entrave à la marche de l’Etat, c’est criminel envers le pays. Normalement, le chef de l’exécutif [Hichem Mechichi] devrait rendre son tablier au président de la République qui l’a nommé, tout comme l’Assemblée pourrait aller vers une auto-dissolution.

Plusieurs conseillers ont démissionné sans être remplacés. Quel est le problème ?

En soixante ans de République, nous n’avons pas créé de tradition de conseillers politiques. Tous ceux qui ont rejoint la présidence, de Bourguiba à Ben Ali, étaient surtout des exécutants. Un conseiller observe et réfléchit pour livrer son analyse au chef de l’État. Même si elle n’est pas plaisante. Pour pouvoir développer un projet et des idées nouvelles, il aurait fallu que le président s’appuie sur des ambassadeurs, en quelque sorte, de sa pensée. Ils auraient pu être issus de la société civile ou de l’université. On ne peut pas réaliser une relève politique uniquement avec des techniciens, notamment en droit. Et l’enseignement et la recherche en sciences politiques n’ont pas eu les moyens de mettre sur pied une formation de conseillers.

La société civile aussi s’est appauvrie en cadres et en compétences, si bien que rien ne se fait sans recours à des instances étrangères, qui à leur tour recrutent les meilleurs. La Tunisie est à la croisée des chemins mais il est crucial d’emprunter celui du savoir et de la compétence. Il faut en finir avec l’amateurisme, le clientélisme et le recrutement de personnes sans parcours consistant.

Les désertions à la présidence interpellent. Que se passe-t-il à Carthage ?

Carthage n’est pas désert. Mais on observe un hiatus entre la vision d’ouverture de Kaïs Saïed et un staff qui n’a pas la pratique d’une institution incarnée par un président porteur d’un projet. La présidence est à double vitesse, l’équipe n’est pas synchrone avec le rythme plus rapide du chef de l’État.

Un chef de cabinet ne peut remplacer des conseillers politiques et économiques

Cela trouble la visibilité des projets, on ne prépare pas assez les sorties de travail et de terrain du président, comme si l’intendance ne suivait pas. Le problème est aussi qu’il n’y a pas, faute de moyens et d’habitudes établies, de spécialistes en journalisme institutionnel qui suivraient les activités du président.

On ne cesse d’évoquer l’influence de la cheffe du cabinet présidentiel, Nadia Akacha. Qu’en est-il ?

Il faudrait dépasser la question des personnes et se demander quel est le rôle d’un chef de cabinet. Ce poste n’est pas dans la continuité d’une tradition établie. Bourguiba avait un secrétaire particulier, Allala Laouiti, et Ben Ali avait créé une direction de cabinet principalement technique. Ce rôle de coordination a évolué, on veut désormais lui donner un relief politique. Ce qui est en soi paradoxal : un chef de cabinet ne peut remplacer des conseillers politiques et économiques rattachés spécifiquement au président.

Le chef de cabinet n’est pas un président bis mais on a l’impression actuellement d’avoir affaire à un numéro deux à la présidence. Une confusion qui brouille l’image. On fait ainsi du tort au message présidentiel. Au lieu de mobiliser, il devient déroutant, alors que le président Kaïs Saïed pose les jalons d’un projet nouveau et démocratique.

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