Politique

RDC – Roland Lumumba : « Parmi les rares choses qui unissent les Congolais, il y a mon père »

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Roland Lumumba, à Kinshasa, 10 juin 2021.

Roland Lumumba, à Kinshasa, 10 juin 2021. © Arsène Mpiana pour JA

D’abord prévu en juin, le retour de la dépouille de Patrice Lumumba a été reporté à janvier 2022. Mais son fils Roland ne baisse pas les bras, déterminé à obtenir justice et à ce que le Congo rende enfin hommage à son héros supplicié.

De son propre aveu, Roland Lumumba « ne se souvient pas toujours des dates ». Installé sur une chaise en plastique sur une terrasse encombrée, à l’arrière de la parcelle familiale, le fils de Patrice Lumumba prévient qu’il y aura sans doute « des approximations chronologiques » dans son récit.

Comment pourrait-il en être autrement au moment de remonter le fil de ces soixante années de doutes et de faux espoirs, à l’heure de raconter ce deuil inachevé faute d’un corps à enterrer et d’une sépulture digne de l’ancien Premier ministre du Congo ?

C’est ce combat, mené par la fratrie Lumumba depuis plusieurs années, qui doit toucher à sa fin avec le rapatriement de la dépouille du héros de l’indépendance congolaise, assassiné le 17 janvier 1961. Une dépouille qui se résume à une dent. Une relique en apparence bien maigre au regard de l’ampleur du personnage, mais ô combien symbolique compte tenu de son importance historique. « Parmi les rares choses qui unissent les Congolais, il y a Patrice Lumumba, reconnu héros national trois fois dans le même pays, souligne son fils. Peu importe ce qu’il reste de lui. Il n’y a qu’avec le retour de sa dépouille que le deuil pourra enfin s’achever. »

Dissous dans l’acide

En cette chaude après-midi, à l’ombre de l’un des grands arbres qui entourent la résidence où il s’est installé, non loin de celle de sa sœur, Juliana, Roland prend le temps de se plonger dans ses souvenirs. Le concert de klaxons du boulevard du 30 juin, qui longe la parcelle des Lumumba, a beau résonner jusque sur la terrasse, le ton est posé, sans excès d’émotion.

Chemise blanche, le nom Lumumba brodé en lettres dorées, il tient à « commencer par le commencement » et par une image, celle de son père, éphémère Premier ministre d’un Congo tout juste indépendant mais déjà plongé dans le chaos politique, embarquant dans une Chevrolet en direction de Kisangani, son dernier bastion. « J’avais seulement 3 ans, j’étais le dernier à rester avec ma mère jusqu’à son départ. »

C’était un jour de novembre 1960. Quelques semaines plus tard, c’est à Lubumbashi que Lumumba est assassiné. Le corps est démembré puis dissous dans l’acide. Les assassins prennent soin de ne rien laisser de lui. Excepté le macabre trophée dont l’existence ne sera révélée que plusieurs décennies plus tard.

Patrice Lumumba savait qu’il allait mourir. Il a refusé de fuir

À ce moment-là, Roland a déjà rejoint ses frères et sœurs en Égypte. Ces derniers y ont été exfiltrés avec l’aide de Gamal Abdel Nasser, un allié de Lumumba, et de son émissaire au Congo, Abdel Aziz Ishak qui fournit des passeports à toute la famille. « Patrice Lumumba savait qu’il allait mourir. Il a refusé de fuir. La seule chose qu’il a essayé de faire, c’est de mettre ses enfants en sécurité », se souvient Roland.

Ceux-ci grandiront donc au Caire. Certains apprendront l’arabe, d’autres profiteront des week-ends pour effectuer quelques balades sur le Nil. « Celui qui est resté le plus longtemps, c’est Patrice [fils aîné des Lumumba]. Il y a passé plus de trente ans. François est resté dix ans, Juliana une quinzaine d’années. Moi je suis parti au bout de dix-huit ans. » Chacun ira ensuite poursuivre ses études ailleurs. Pour Roland, ce sera l’École spéciale d’architecture, à Paris.

Marathon judiciaire

À Kinshasa, la vie politique a repris son cours. En 1966, Lumumba est élevé au rang de héros national par Mobutu. Mais sa descendance n’est pas naïve. « C’est quelqu’un qui a joué un rôle dans sa mort », insiste Roland en parlant de l’ancien président zaïrois. Les Lumumba ne commenceront à revenir au pays qu’au début des années 1990. Pour Roland comme pour le reste de la fratrie, le manque d’explications sur les circonstances exactes de la mort du père et l’absence de dépouille demeurent un fardeau.

La quête de justice devient une obsession. En 1999, le sociologue belge Ludo de Witte publie L’assassinat de Lumumba et pointe la responsabilité des autorités belges dans le meurtre du héros de l’indépendance congolaise. L’ouvrage fait grand bruit. Le 23 mars 2000, le Parlement belge ouvre une commission d’enquête et délivre, un an et demi plus tard, un volumineux rapport qui affirme que « certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges ont une responsabilité morale dans les circonstances qui ont conduit à la mort de Lumumba ».

« Responsabilité morale… Cela ne voulait rien dire pour nous », soupire Roland Lumumba. Au rapport succèdent les regrets exprimés par le ministre belges des Affaires étrangères, Louis Michel. C’était en février 2002. « Ils ont dit qu’ils allaient aider à mettre en place une fondation, ce qu’ils n’ont jamais fait. Nous avions déjà une fondation, mais ils nous ont dit qu’il en fallait une autre », ajoute Roland Lumumba.

Les honneurs et les regrets ne suffisent plus. En 2010, après une période d’hésitation, les Lumumba portent plainte contre dix Belges accusés d’être impliqués dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre. La famille prend alors contact avec des avocats sur place. « Nous voulions que ce soit géré par des gens qui savent comment cela se passe en Belgique, que ce ne soit pas Noirs contre Blancs, Congolais contre Belges, explique Roland. Nous n’avons rien contre les Belges, beaucoup nous soutiennent. Mais pour se réconcilier, il faut être deux et dans une partie de l’histoire de la Belgique, il y a cet homme qui s’est battu pour l’indépendance de son pays et qui mérite qu’on lui rende justice. »

La dent du héros supplicié

Un long marathon judiciaire s’engage. La famille a de quoi étayer son dossier. Dix ans auparavant, l’un des bourreaux de Lumumba, le policier belge Gérard Soete, a avoué – sans une once de regret – avoir conservé une dent du héros supplicié. « On a grandi dans l’idée qu’il ne restait plus rien de notre père. C’était dur d’entendre ce monsieur, mais cela a aussi été un soulagement de voir les langues se délier », se souvient Roland. Soete affirme avoir jeté cette dent dans la mer du Nord, mais les enfants n’y croient pas. « Cela ne tenait pas debout. On ne peut pas garder un objet comme celui-ci pendant cinquante ans, en parler à tout le monde et le jeter du jour au lendemain. »

La dent ressurgit finalement en 2016 chez la fille du policier belge. Le domicile de cette dernière est perquisitionné suite à une plainte pour « recel de corps », déposée par Ludo de Witte. La dernière relique de Lumumba est transférée au Parquet, où elle est gardée sous scellés. Il aura fallu que Juliana Lumumba s’adresse directement au roi des Belges, le 30 juin 2020 dans une lettre, pour que la justice accepte finalement de la restituer. La date du 30 juin 2021 est d’abord évoquée, mais c’est celle du 17 janvier 2022 qui est finalement retenue pour tenir compte de l’épidémie de Covid-19.

L’enquête ouverte en 2012 par la justice belge à la suite de la requalification de l’assassinat de Lumumba en « crime de guerre » n’a pour l’instant abouti à aucune mise en examen, et huit des dix personnes citées sont mortes. Le retour de cette dent sera donc un premier soulagement pour la famille. Peu importe si elle n’a jamais fait l’objet d’une analyse ADN formelle. Les Lumumba veulent que l’hommage rendu soit à la hauteur du symbole.

C’est pour cette raison qu’ils ont voulu impliquer les autorités congolaises et Félix Tshisekedi lui-même. « On ne pouvait pas aller chercher sa dépouille dans un petit cortège familial, conclut Roland. Nous considérons qu’il faut qu’il ait un retour digne de ce qu’il a été. Il a dépassé la dimension familiale depuis bien longtemps. »

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