Politique

Massacre de Solhan au Burkina : pourquoi l’armée ne parvient pas à protéger les civils

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Mis à jour le 10 juin 2021 à 10:32

Des habitants se rassemblent sur le site d’une attaque dans le village de Solhan, dans la province de Yagha, à la frontière du Niger, au Burkina Faso, le 7 juin 2021.

Le massacre commis à Solhan, près de la zone dite des « trois frontières » entre le Burkina, le Niger et le Mali, pose la question de l’efficacité de la stratégie militaire déployée face aux violences jihadistes dans le Sahel.  

Debout, au milieu des hommes de troupe dans leur treillis couleur sable, Chérif Sy, revêtu d’une chemise bleu sombre, a le sourire aux lèvres. Les soldats du détachement de Sebba, chef-lieu de la province de Yagha, posent fièrement autour du ministre de la Défense, venu ce 14 mai dans leur garnison apporter un message d’encouragement.

L’intransigeant ministre, nommé en janvier 2019 alors que le président Roch Marc Christian Kaboré venait de lancer une vaste refonte de la hiérarchie de l’appareil sécuritaire, est un habitué des visites de terrain. Mais cette fois, en plus des exhortations à mener le combat face aux jihadistes, Chérif Sy donne dans une certaine autosatisfaction.

« À Sebba et Déou, la vie est en train de reprendre. Les activités sont en train de reprendre, lance le ministre au cours de cette visite qui le conduit, en cette mi-mai, dans plusieurs localité de la région. Tout ceci est le fruit d’un travail quotidien et continu qui est fait par l’ensemble des Forces de défense et de sécurité. » Et Chérif Sy, cité par la presse burkinabè, qui relaie les étapes de ce déplacement très symbolique, de se féliciter du fait que « les populations font de plus en plus confiance aux forces de défense ».

La piste de l’État islamique

Deux semaines plus tard, l’heure n’est plus aux déclarations optimistes. Le Burkina sort d’un deuil national de 72 heures décrété par le chef de l’État et tente encore de comprendre ce qu’il s’est passé dans la nuit du 4 au 5 juin, à Solhan, à une quinzaine de kilomètres de Sebba. Au moins 138 personnes ont été tuées dans cette localité, dont une vingtaine d’enfants, selon le dernier bilan officiel. Au cours de la même nuit, des attaques similaires menées dans deux communes de la province ont fait 15 et 13 morts. Au total, au moins 160 morts, enterrés par les survivants dans trois fosses communes. La pire tuerie que le Faso ait connue de toute son histoire.

Les forces armées ont été déployées sur le terrain dans les heures qui ont suivi afin de mener des opérations de « ratissage », mais les populations ont massivement fui la zone.

En quelques heures, la ville de Sebba, qui avait accueilli Chérif Sy, a vu arriver environ 7 000 familles venues de Solhan et des environs, en quête d’un refuge pour se protéger d’agresseurs qui, pour l’heure, n’ont pas été identifiés. « Les dispositions ont déjà été prises pour leur assurer un minimum de confort, de logement et de restauration », a assuré le Premier ministre, Christophe Dabiré, qui s’est rendu sur place le 7 juin en compagnie de cinq membres du gouvernement. Les autorités locales ont commencé à mettre en place des installations pour les accueillir. Environ 200 abris ont été montés, avec l’aide du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), dont les responsables ont lancé un appel à la mobilisation, les moyens manquant pour accueillir les déplacés dans de bonnes conditions.

Mardi, le GSIM a publié un communiqué dans lequel il « nie pleinement son implication » dans le massacre

L’attaque n’a, pour l’heure, pas été revendiquée. Dans les heures qui ont suivi, plusieurs sources pointaient la thèse d’une attaque menée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), le groupe jihadiste dirigé par le Malien Iyad Ag Ghaly, notamment parce que cette région est réputée comme étant l’un des terrains d’action du groupe né en 2017 de la fusion d’Ansar Eddine, d’Al-Qaïda au Maghreb islamique et de la katiba Macina. Mardi, le groupe a cependant publié un communiqué dans lequel il « nie pleinement son implication » dans le massacre, qu’il qualifie d’« acte odieux ». Le GSIM ajoute même des condoléances à l’endroit des proches des victimes.

Si ce démenti est à prendre avec prudence, il n’en donne pas moins plus de corps à la thèse d’une action menée par l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Le groupe, créé en mai 2015 par Abou Walid al-Sahraoui, qui a fait des attaques contre les civils l’une de ses macabres marques de fabrique, est en conflit ouvert avec le GSIM.

Chérif Sy sur la sellette ?

Le ministre de la Défense Cherif Sy arrive à Sebba, le 14 mai 2021.

Forces armées du Burkina

Les attaques ciblant des civils ont déjà, par le passé, endeuillé le Burkina, mais le niveau de violence atteint à Solhan est inédit. « C’est la première fois que notre pays connait une attaque avec une destruction aussi massive », a constaté Christophe Dabiré en marge de sa visite à Sebba, lundi. « Nous nous sommes battus contre le terrorisme depuis un certain temps. Nous avons remporté des victoires. Mais chaque fois, il y a des défis nouveaux qui naissent et qui apparaissent. La situation de Solhan constitue un nouveau défi pour nous », a-t-il reconnu, promettant que les autorités allaient se « réorganiser pour pouvoir apporter la réponse appropriée à la situation ».

Cette réorganisation suppose-t-elle une nouvelle refonte de l’appareil sécuritaire du pays ? Le ministre de la Défense, qui ne s’est pas exprimé depuis le massacre, est-il aujourd’hui sur la sellette ? Fin janvier 2019, Roch Marc Christian Kaboré a nommé Chérif Sy à ce poste pour y remplacer Jean-Claude Bouda — qui connaîtra quelques mois plus tard son lot de démêlés avec la justice. Quelques semaines plus tôt, le président burkinabè avait engagé un remaniement en profondeur au plus haut niveau de la hiérarchie militaire : le général Oumarou Sadou, chef d’état-major général des armées, avait été remplacé par le général de brigade Moïse Minoungou, toujours en poste aujourd’hui.

Si le chef de l’État tentait alors de donner une nouvelle impulsion à la lutte contre les jihadistes et de redorer l’image d’une armée devenue la cible d’attaques particulièrement meurtrières, Roch Marc Christian Kaboré tentait également de répondre à la colère de son opinion publique au lendemain du cycle de violences qui a frappé Yirgou, dans le centre-nord du pays.

Chérif Sy, ancien journaliste au passé de militant intraitable face à Blaise Compaoré, s’est certes fait des ennemis au sein de la vieille garde et parmi les éléments de l’armée restés fidèles à l’ancien président déchu. Mais lorsqu’il prend les rênes de son ministère, l’ancien président du Conseil national de la transition (CNT) est aussi auréolé de l’épaisseur politique acquise au fil des près de deux années passées en tant que Haut représentant du président Kaboré. Il a pour lui, aussi, son nom : Chérif Sy est en effet le fils du général Baba Sy, ancien chef d’état-major des armées, qui fut rien moins que l’une des chevilles ouvrières de la construction de l’armée nationale, au lendemain de l’Indépendance, et dont le nom a été donné à l’un des principaux camps militaires de Ouagadougou.

Militarisation des « gardiens de la brousse »

En 2019, un événement va marquer un tournant dans le mandat de Chérif Sy à la tête du ministère de la Défense, et plus profondément dans la stratégie du Burkina face aux jihadistes : l’attaque, début novembre, d’un convoi transportant des salariés de la Société d’exploration minière en Afrique de l’Ouest (Semafo) de la mine d’or de Boungou, dans la région de l’Est. 39 personnes sont tuées, et les autorités burkinabè sommées d’agir. Roch Marc Christian Kaboré décide de la création des « Volontaires pour la défense de la patrie« , pour assister les forces armées dans la lutte antijihadiste.

Si elle est présentée comme un appel au patriotisme, cette institutionnalisation du recours à des supplétifs, sur le modèle des Koglweogo (« gardiens de la brousse » en mooré), « sonne comme un aveu de l’incapacité des forces de défense et de sécurité à assurer seules la sécurité du territoire », écrit International Crisis Group dans Burkina Faso : sortir de la spirale des violences, un rapport publié en février dernier.

La loi qui sera promulguée en janvier de l’année suivante prévoit que les VDP bénéficieront d’une formation de deux semaines, seront placés sous les ordres de l’armée, et que, si leur rôle est d’abord d’apporter des renseignements, ils pourront « répondre dès les premières attaques en attendant l’arrivée des forces de défense et de sécurité ».

L’armée voit arriver ces supplétifs avec soulagement. Les militaires, souvent très jeunes, paient un lourd tribut à la lutte contre les groupes armés jihadistes. Si, dans le cadre de la loi de programmation militaire 2017-2022, d’importants moyens financiers, humains et matériels sont alloués aux militaires, la répartition de ceux-ci entre les différents corps est inégale.

Le Premier ministre Christophe Joseph Marie Dabire se rend sur le site d’une attaque dans le village de Solhan, le 7 juin 2021.

Burkina Faso Prime Minister’s Press Service/Handout via REUTERS

Pour certains militaires, ces VDP sont « considérés comme de la chaire à canons »

« Il y a une forte disparité entre des unités d’élite, comme les Groupes d’action rapide de sécurité et d’intervention [GARSI], très bien formés et équipés, et d’autres qui manquent de matériel, dont les rotations sont limitées et dont les troupes sont stationnées au même endroit pendant très longtemps », explique Tanguy Quidelleur, doctorant au sein de l’Institut des sciences sociales du politique, qui travaille sur les milices d’auto-défense au Mali et au Burkina Faso. Conséquence, « un climat de défiance entre les hommes de troupes et les jeunes officiers “de terrain”, et les hauts gradés, considérés comme ayant fait toute leur carrière dans les bureaux climatisés », souligne le chercheur français.

Dans ce contexte, le recours aux supplétifs, vieille recette des stratégies de contre-insurrection, permet de pallier l’absence des forces armées sur l’ensemble du territoire, tout en limitant les pertes dans les rangs de l’armée régulière. Pour les volontaires, les motivations peuvent être multiples. « Il y a le sentiment patriotique ou de défense de sa communauté, bien sûr, mais aussi d’autres logiques, comme l’opportunité d’avoir un travail, de se faire un peu d’argent », explique Tanguy Quidelleur, qui souligne cependant que, pour certains militaires, ces VDP sont « considérés comme de la chair à canon ».

Lutte pour les ressources

Mais la militarisation des milices d’autodéfense a aussi son revers, et non des moindres : l’installation d’un nouvel acteur, armé, dans des équilibres socioéconomiques, et même communautaires, à la fois complexes et fragiles. Si l’État attribue une enveloppe à chaque groupe de VDP – 200 000 F CFA par groupe et par village – ceux-ci ont mis en place des méthodes « d’auto financement », qui vont du prélèvement de taxe de passage à la prise de contrôle de mines d’or artisanales.

Lorsqu’il a livré un vibrant hommage à la « synergie armée-nation », mi-mai, c’est à ces VDP que Chérif Sy s’adressait tout particulièrement. Et à Solhan, deux semaines plus tard, c’est le poste des VDP qui a d’abord été ciblé par les présumés jihadistes. Avant que ces derniers ne retournent leurs armes sur les civils. Selon plusieurs sources, ce groupe de volontaires avait, au cours de la semaine précédente, exécuté deux jihadistes présumés. L’attaque pourrait donc être une forme de « représailles » des jihadistes présumés après ces exécutions extrajudiciaires.

Cela peut aussi être une réponse aux propos du ministre, qui assurait que le calme était revenu dans une région

« Cela peut aussi être une réponse aux propos du ministre, qui assurait quelques jours auparavant que le calme était revenu dans une région », avance Mahamadou Sawadogo, ancien gendarme burkinabè et analyste des questions de défense et de sécurité. « Les attaques n’ont en fait jamais cessé. Depuis 2019, et plus encore 2020, la province de Yagha est occupée. Elle n’est plus contrôlée par l’État. La seule ville qui tient encore, en fait, c’est Sebba », assène l’analyste.

Autre explication possible : la bataille pour les ressources, ici minières. En l’occurrence, dans le cas de Solhan, le site d’orpaillage auparavant détenu par la Somika, société du Bukinabè Adama Kindo. Laissé à l’abandon depuis 2014, le site est désormais exploité par des mineurs clandestins. Et le contrôle de ces mines fait l’objet d’une âpre lutte entre jihadistes et milices d’auto-défense. Et Mahamadou Sawadogo d’expliquer qu’il « est de notoriété publique que ces mines, gérées par des acteurs locaux bénéficiant de la protection de l’une ou l’autre des parties, étaient, depuis avril dernier, sous le contrôle des groupes armés. »