Société

Hissène Habré, de la rébellion à la répression

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Par - François Soudan
Mis à jour le 24 août 2021 à 16:37

Hissène Habré arrivant à la première audience, à Dakar, le 20 juillet

L’ancien président tchadien est décédé à Dakar ce 24 août, des suites d’une infection au Covid-19. Condamné en 2017 à la prison à perpétuité pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, il avait vécu la rébellion, l’ivresse du pouvoir, puis l’exil, au mépris de sa propre population.

En ce mois d’octobre 2005, quelque part dans une villa de Dakar, entre ses deux épouses et ce qu’il lui reste de sa petite cour de fidèles, un homme de 63 ans vit reclus en attendant que la justice décide de son sort. Officiellement inculpé, le 29 septembre de cette même année, par un tribunal belge pour crimes contre l’humanité, Hissène Habré est désormais menacé d’extradition sur la base d’un mandat d’arrêt international.

Celui que les ONG anglo-saxonnes qualifient alors de « Charles Taylor francophone », sait que la perspective d’une issue judiciaire à son exil n’a jamais paru aussi inéluctable, même si le maquis des procédures sénégalaises et les hésitations du président Wade en la matière peuvent encore réserver quelques surprises d’arrière-garde.

Pour celui dont l’extraordinaire carrière politico-médiatique débuta il y a trente ans par le rapt d’une otage française et la pendaison d’un officier envoyé par l’ex-métropole négocier sa libération, cette fin de route est aussi attendue que le destin. Si, dans une vie antérieure, Hissène Habré a connu la gloire, sans doute a-t-il oublié qu’elle se mesure toujours aux moyens dont on se sert pour l’acquérir.

Habré, Ché Guevara et Ho Chi Minh

Habré Hissène, donc. Naissance en 1942 à Faya-Largeau, la préfecture du Borkou-Ennedi-Tibesti, dans le Grand Nord tchadien, la même année que celui qui deviendra son ennemi intime, un certain Mouammar Kadhafi. Fils d’une famille de pasteurs toubous. Études à l’école des missionnaires, pointeur au service du matériel de l’armée française à Faya, secrétaire administratif de préfecture à 16 ans : le jeune homme est malin, agile, brillant.

Un commandant français le remarque et lui obtient, en 1963, deux ans après l’indépendance, une bourse d’État pour Paris. Hissène passera près de huit ans dans la capitale, faisant une ample moisson de diplômes, tant à la faculté de droit d’Assas qu’à Sciences-Po. Il dévore Fanon, Guevara, Ho Chi Minh, Aron, suit les cours de Vedel et de Duverger, se forge une ambition et des convictions de nationaliste ombrageux.

De retour au Tchad en 1971, il est nommé par le président François Tombalbaye, celui-là même qui n’hésite pas à qualifier son peuple de « ramassis de bœufs ruminants » sous-préfet de Moussoro. Huit mois plus tard, ce dernier l’envoie, à Tripoli, négocier le ralliement de deux chefs rebelles : Abba Siddick et Goukouni Weddeye. Habré y va ; il ne reviendra pas.

Jeux de trônes

Commence alors une longue série de volte-face, de trahisons calculées, de retournements spectaculaires accomplis avec une époustouflante maestria. En flashs accélérés, dans le style des images du cinéma muet, cela donne à peu près ceci. 1972 : nommé par Goukouni Weddeye commandant des Forces armées du Nord (FAN). 1974 : enlève dans le Tibesti l’ethnologue française Françoise Claustre, qu’il gardera en otage pendant trois ans. 1975 : envoyé comme émissaire auprès de lui, le commandant français Galopin est jugé par un tribunal révolutionnaire, dégradé, puis pendu.

1976 : rompt avec Goukouni à qui il reproche d’accepter l’annexion de la bande d’Aouzou par la Libye et s’enfuit au Soudan. 1978 : ralliement au nouveau président tchadien Félix Malloum. 1979 : ayant reconstitué ses forces, trahit Malloum, le chasse de N’Djamena et retrouve Goukouni. 1980 : se retourne contre Goukouni, se bat pendant sept mois et se réfugie à nouveau au Soudan après l’intervention libyenne.

1981 : condamné à mort par contumace, il revient au Tchad avec l’aide discrète d’officiers français du renseignement. 1982 : après six mois d’offensive, rentre triomphalement à N’Djamena et en chasse Goukouni, qui s’exile à Tripoli.

Enfin seul au pouvoir ! C’est de cette décennie sanglante et échevelée que date l’extraordinaire médiatisation d’Hissène Habré, dont les photos se bousculent à la une des journaux.

Quand Habré fascinait

Hissène Habré en chef de guerre, casquette cubaine, veste de treillis trop large, assis en tailleur sur un petit tapis avec, à portée de main, sa machine à écrire, son attaché-case, sa grosse radio et sa mitraillette chinoise. Hissène mangeant du cabri au manioc dans sa case aux parois de fibres tressées. Hissène négociant sous un arbre en plein midi avec un officiel français couleur écrevisse venu lui apporter, dans une mallette, une partie de la rançon de Françoise Claustre. Hissène haranguant ses troupes dans un paysage lunaire, gris, presque noir, fait de pierres rondes et d’assiettes de basalte empilées.

Le Habré d’alors fascine, comme fascinait un Jonas Savimbi. Mais c’est un homme changé, qui dissimule un certain embonpoint sous d’amples boubous, que les Tchadiens regardent s’installer dans une capitale dévastée. Sa silhouette maigre, son faux air de Lumumba, ses gestes de félin traqué se sont enrobés dans la sérénité apparente du sage. Seuls demeurent, inchangés, ses yeux. Des yeux de faucon carnassier pour qui le pouvoir est une proie.

De juin 1982 à décembre 1990, le Tchad va vivre sous la férule paranoïaque de cet homme complexe, intelligent, déterminé, pour qui la fin un État-nation uni justifie les moyens les plus brutaux. Pendant huit ans, Hissène Habré mène une double guerre, contre Kadhafi et son féal Goukouni. Il y récoltera la gloire, notamment lorsqu’il écrasera en rase campagne, du côté de Faya, ce tigre de papier qu’était l’armée libyenne et contre tout ce qui pouvait représenter une menace pour sa propre survie.

« Moi, je suis pour l’ordre et la sécurité »

« On me dit autoritaire, dictateur, sanguinaire », se défendait-il devant l’auteur de ces lignes, en février 1987. « Moi, je suis pour l’ordre et la sécurité. Nos sociétés sont volatiles. Alors, il faut lutter pour que l’anarchie ne s’installe pas. » Ce sont les conséquences de cette obsession sécuritaire que les défenseurs des droits de l’homme et les familles de ses victimes ne lui pardonneront jamais.

Entré en dissidence contre lui dès son arrivée au pouvoir, le Sud rebelle est ainsi consciencieusement ratissé par de véritables colonnes infernales entre 1982 et 1986, avant que les « codos » du colonel Kamougue, exsangues, ne déposent les armes. En 1987, c’est au tour des membres de l’ethnie hadjaraï d’être persécutés avec acharnement pour cause d’insubordination, tout comme le sont les Arabes du lac Tchad, suspectés de servir de cinquième colonne aux ennemis libyens.

En 1989, ce sont les Zaghawas qui subissent les foudres du maître de N’Djamena. Alors conseiller chargé de la défense et de la sécurité auprès d’Habré, Idriss Déby Itno, lui-même Zaghawa, parvient à s’enfuir au Soudan. La plupart des chefs de la communauté n’auront pas cette chance : ils seront arrêtés et exécutés. La « sekoutourisation » du régime Habré est désormais évidente, sauf pour ses parrains : l’Amérique de Reagan, l’Égypte de Moubarak, l’Irak de Saddam, le Zaïre de Mobutu et, presque jusqu’à la fin, la France de Mitterrand.

L’horreur de la DDS

Pour mener sa politique de répression, Hissène Habré dispose d’une machine impitoyable créée en 1983 et qui ne répond qu’à lui : la DDS (Direction de la documentation et de la sécurité). Avec ses sept prisons secrètes de N’Djamena, dont une dans l’enceinte même de la présidence et une autre en lieu et place d’une vieille piscine coloniale recouverte d’une chape de béton, la DDS est une usine à enfermer, torturer et liquider. Elle a son bras armé chargé des arrestations, la Bsir (Brigade spéciale d’intervention rapide), et certains de ses agents ont été formés par des conseillers de la CIA, parfois aux États-Unis mêmes.

C’est sur la base des terribles archives de la DDS, abandonnées par les fidèles du régime déchu lors de l’entrée des troupes d’Idriss Déby Itno à N’Djamena le 1er décembre 1990, que se fonderont les accusations de crimes contre l’humanité qui viseront Hissène Habré.

La fuite éperdue au Cameroun, l’exil à Dakar à bord d’un C130 au ventre bourré de billets de banque, les années tranquilles dans la capitale sénégalaise jusqu’à ce jour de février 2000 où le juge Demba Kandji décide de l’inculper, le retentissant procès de 2015 et sa condamnation pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre : la peu glorieuse chute du fils de berger au regard acéré, dont les maîtres missionnaires de Faya avaient, dès l’enfance, remarqué la froide détermination, est connue.

Boîte de Pandore

Ce qui l’est moins, par contre, c’est à quel point l’ombre d’Hissène Habré continue, au Tchad, d’obscurcir le travail de mémoire. Le gouvernement d’Idriss Déby n’a jamais vraiment cherché l’extradition d’Habré, ni engagé de poursuites contre ses complices, en dépit des travaux d’une Commission d’enquête qui a conclu au bilan effarant de 40 000 morts. Au nom de la réconciliation nationale ?

Au nom des connivences passées et présentes, plutôt, des dizaines d’anciens dirigeants de la DDS ayant continué d’occuper des postes de responsabilité au sein de la police et de l’Agence nationale de sécurité tchadiennes. L’un d’entre eux a même été « découvert », début 2005, au sein du contingent tchadien de l’ONU en Côte d’Ivoire, avant d’être rapatrié en catimini sur N’Djamena. Cet ancien chef du contre-espionnage et de la documentation de la DDS, cité par de nombreuses victimes, enquêtait pour l’Onuci sur les violations des droits de l’homme.

Feu le président Déby Itno fut l’un des plus proches collaborateurs d’Hissène Habré pendant sept ans, avant que sa propre famille figure parmi les victimes du dictateur. À Jeune Afrique, il avait avoué que onze membres des familles Déby et Itno étaient morts dans les geôles de ce dernier, dont l’un de ses frères. Avide de vérité, souhaitait-il cependant éviter d’ouvrir la boîte de Pandore ? Dieu seul sait quels fantômes auraient pu en surgir.