Politique

Crise entre le Maroc et l’Espagne : et la France dans tout ça ?

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Mis à jour le 9 juin 2021 à 13:15

Les ministres des Affaires étrangères français et marocain, Jean-Yves Le Drian et Nasser Bourita (à dr.) en conférence de presse à Rabat, le 9 octobre 2017.

Solidarité européenne oblige, la France s’est montrée nuancée sur la crise maroco-espagnole et a proposé ses services de médiation. Mais le royaume reste épargné par les critiques.

« Question intéressante, mais c’est aux Français d’en parler », répond du tac au tac la directrice de la diplomatie publique du ministère marocain des Affaires étrangères Najlae Benmbarek, à la question du rôle de la France dans la crise entre le Maroc et l’Espagne. Mais de l’ambassade de France à Rabat au Quai d’Orsay, les langues ont bien du mal à se délier. Surtout, depuis la crise migratoire à Ceuta – entre le 16 et le 18 mai dernier -, les Français semblent tellement vouloir ménager Marocains comme Espagnols, que chacune des deux parties fait son miel des diverses déclarations de politiques.

Le 22 mai, le site d’information marocain Atalayar titre par exemple « La France prend position en faveur du Maroc après la crise migratoire de Ceuta ». À l’appui de cette affirmation, les propos du ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, pour qui « le Maroc est un partenaire incontournable en matière de coopération au Sahel, de lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine ». Le 31 mai, El País annonce de son côté que « la France prend ses distances avec le Maroc dans la crise de Ceuta ». Le quotidien espagnol en veut pour preuve la déclaration de Clément Beaune, secrétaire d’État français aux Affaires européennes, qui déclarait le 19 mai sur BFM TV, « nous soutenons l’Espagne dans cette passe compliquée ».

La déclaration, prise dans son intégralité, est un peu plus nuancée… et alambiquée : « Ce n’est pas une crise migratoire européenne, c’est un accroc, un moment difficile et nous soutenons l’Espagne dans cette passe compliquée. Il y a une coopération entre l’Espagne et le Maroc, entre l’UE et le Maroc que nous devons reprendre, continuer ; qui connaît un moment difficile ; mais je suis confiant sur le fait que nous, Européens, en soutien à l’Espagne, nous arrivions à reprendre cette coopération indispensable avec le Maroc pour maîtriser là les flux migratoires ». Avant de réaffirmer « la solidarité complète que nous apportons à l’Espagne car l’entrée en territoire espagnol, c’est l’entrée en Europe, et donc protéger les frontières de l’Espagne c’est protéger les frontières de l’Europe ».

Médiation française ?

Des propos plus conciliants que ceux du vice-président grec de la Commission européenne, Margaritis Schinas, qui a accusé le Maroc à faire du « chantage » à l’Europe en utilisant les migrants. Dans la foulée, Jean-Yves Le Drian évoque la possibilité d’une médiation française pour « essayer de contribuer à ce que le dialogue puisse reprendre » entre les deux voisins. Par quels moyens ? Mystère.

Christian Cambon, président de la commission des Affaires Etrangères et du groupe d’amitié France-Maroc au Sénat, membre des Républicains, a passé la soirée du 7 juin avec le ministre Le Drian. « Il n’a absolument rien dévoilé sur les actions de médiation de la diplomatie française », selon le sénateur. Car la préoccupation principale de la France demeure que « l’Europe soit au rendez-vous de sa politique migratoire », selon les mots de Le Drian.

La relation profonde, historique, intense entre la France et le Maroc, ne s’accommode pas de petits arrangements.

Au cœur de la crise maroco-espagnole, le roi Mohammed VI a réitéré ses instructions aux ministères de l’Intérieur et des Affaires Etrangères, afin que la question des mineurs marocains non-accompagnés et en situation irrégulière dans certains pays européens, soit définitivement réglée. Le 1er juin, les deux ministères concernés ont publié un communiqué conjoint affirmant que « le Maroc est disposé à collaborer, comme il l’a toujours fait, avec les pays européens et l’Union européenne pour le règlement de cette question ».

En France, où le nombre estimé de mineurs marocains varie entre 16 000 et 40 000, il s’agit d’une préoccupation majeure et d’un véritable casse-tête pour les pouvoirs publiques. A moins d’un an de l’élection présidentielle, l’annonce est plus que bienvenue pour le président Emmanuel Macron, car c’est un sujet qui irrite une frange de l’opinion publique française. Le 6 juin sur la chaîne LCI, la présidente du Rassemblement national Marine Le Pen, a d’ailleurs salué  » la volonté exprimée par le roi du Maroc qui compte, pour les mineurs marocains, mettre fin à cette situation et les récupérer ».

L’éventualité d’un échange de bons procédés entre la France et le Maroc – soutien diplomatique contre gestion des mineurs clandestins -, est balayée par Christian Cambon : « La relation profonde, historique, intense entre la France et le Maroc, ne s’accommode pas de petits arrangements. » Toujours est-il qu’après des jours d’échanges musclés entre le royaume, l’Espagne et parfois l’Union européenne, l’instruction du souverain marocain est perçue à Bruxelles et Paris comme un geste d’apaisement.

Accueillir le chef d’un mouvement qui combat de façon aussi ouverte le Maroc aurait dû donner lieu à des discussions

Même après le départ de Brahim Ghali, chef du Front Polisario, pour l’Algérie, Madrid a répété sa volonté de reprendre des « relations respectueuses, absolument constructives ». Rabat de son côté a souligné que la crise avec l’Espagne dépassait le cas Ghali, et concernait avant tout sa position sur le Sahara. Le 7 juin, le royaume a d’ailleurs exclu l’Espagne des points de transit de « l’opération Marhaba ». L’apaisement entrevu n’est pas pour tout de suite…

Le changement, pas maintenant

Vu d’Espagne, certains croient percevoir un changement de ton de la France. El País évoque notamment « un triangle familial » entre la France, l’Espagne et le Maroc, « dans ce triangle, Paris jouait un rôle prépondérant, une puissance traditionnellement protectrice des intérêts de Rabat, même si c’était au détriment des Espagnols ». Le journal espagnol fait principalement référence à la crise autour de l’îlot espagnol Perejil (ou Leïla au Maroc) en 2002, lors de laquelle Jacques Chirac a soutenu le Maroc.

L’image de migrants se rendant en masse à Ceuta a pu écorner l’image du Maroc au sein des opinions publiques, mais sur la question migratoire les responsables politiques français ont plutôt tendance à pointer leurs voisins européens. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a déclaré le 21 mai que l’Espagne et l’Italie « contrôlent mal leurs frontières ».

La France soutient le plan marocain d’autonomie au Sahara, nous ne voulons pas nous retrouver avec une Somalie à trois heures de Paris

Quant à Christian Cambon, il évoque « des torts et des événements regrettables de part et d’autre », car « accueillir le chef d’un mouvement qui combat de façon aussi ouverte le Maroc aurait au moins dû donner lieu à des discussions en amont ». Avant d’ajouter « je comprends la réaction du Maroc vis-à-vis de l’accueil de Brahim Ghali par l’Espagne, alors que le royaume accomplit beaucoup d’efforts pour assurer la paix, la sécurité et le développement du Sahara. La France soutient le plan marocain d’autonomie au Sahara, nous ne voulons pas nous retrouver avec une Somalie à trois heures de Paris ! »

Pragmatisme

Le Parlement européen étudie actuellement un projet de résolution présenté par le parti espagnol Ciudadanos pour sanctionner le Maroc, accusé d’« utilisation des mineurs (…) dans la crise migratoire de Ceuta ». Un parti membre du groupe parlementaire européen Renew Europe, qui comprend également La République en marche, parti du président français Emmanuel Macron.

Interrogé par Jeune Afrique, Christian Cambon est catégorique, « Le groupe PPE (centre et droite) au Parlement européen ne participera pas à cette manœuvre orchestrée par les écologistes et les Espagnols, qui essaient une fois de plus de faire du mal au Maroc. Nous faisons face à des manœuvres politiques insupportables pour plaire aux médias, alors qu’il faudrait discuter », estime-t-il.