Politique

Côte d’Ivoire – Kandia Camara : « Notre objectif est de créer une nation »

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Mis à jour le 21 juin 2021 à 14:41

Kandia Camara a été nommée ministre des Affaires étrangères en avril dernier, après dix années à l’Éducation. © MAE COTE D’IVOIRE

La première femme ministre des Affaires étrangères en Côte d’Ivoire est une fidèle du président Alassane Ouattara. Pour « Jeune Afrique », elle dresse le bilan des dernières législatives et se positionne résolument en faveur de la réconciliation et du pardon.

À la fin de mai, à l’occasion du sommet des chefs d’États de la Cedeao consacré à la crise malienne, Kandia Camara a fait ses premiers pas sur la scène continentale en accompagnant Alassane Ouattara à Accra. Nommée ministre des Affaires étrangères il y a moins de trois mois, cette fidèle du chef de l’État est la première femme à diriger la diplomatie ivoirienne. Un domaine qu’elle découvre et où elle demeure un soutien pour le président, s’exprimant plus volontiers sur les projets de la majorité que sur les dossiers internationaux.

Active en politique depuis trente ans, Kandia Camara est l’une des figures du parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), dont elle est membre du conseil politique et du directoire.

Jeune Afrique : Quel bilan votre famille politique, le RHDP, tire-t-elle des législatives de mars ?

Kandia Camara : Le bilan est très satisfaisant, car le RHDP a la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Il l’est aussi parce que, depuis près de vingt ans, c’est la première fois que tous les principaux partis politiques de Côte d’Ivoire participent à une élection.

Aujourd’hui, toutes les institutions de la République sont en marche. Le président de l’Assemblée nationale a été élu. Le président de la République, Alassane Ouattara, a été réélu en octobre 2020, le Conseil économique et social est aussi en place. La Côte d’Ivoire démontre qu’elle est un pays démocratique et stable.

Huit ministres, sur environ trente, n’ont tout de même pas réussi à se faire élire députés…

C’est la preuve de la vitalité de notre démocratie. Les élections se sont déroulées en toute transparence. Que des ministres en poste perdent des élections, j’en ai personnellement ressenti une certaine tristesse, car ce sont des collègues qui ont toujours été aux côtés de leurs administrés et qui ont beaucoup travaillé sur le terrain. Mais les électeurs ont fait d’autres choix. Et nous les respectons.

Quels sont les prochains chantiers de la majorité ?

Le président de la République et le gouvernement ont une grande ambition pour la Côte d’Ivoire. Beaucoup de chantiers ont été lancés et réalisés depuis 2011. Nous avons mené des actions de développement en matière d’infrastructures routières, scolaires et sanitaires. Malgré cela, nous estimons que beaucoup reste à faire. Il existe un vaste programme d’adduction d’eau potable dont bénéficieront les populations et un programme d’électrification de tous les villages de plus de 500 habitants.

La chose la plus importante est d’améliorer les conditions de vie et de travail de nos concitoyens.

Pour ce qui est du soutien aux femmes, la première dame, Dominique Ouattara, à travers le fonds Fafci (Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire) a permis à plus de 200 000 femmes de sortir de la précarité et de mener des activités génératrices de revenu. Nous comptons poursuivre ces chantiers. Le gouvernement a aussi décidé d’accorder la priorité au secteur privé, moteur de la croissance du pays. Il est le plus grand pourvoyeur d’emplois pour les jeunes et les femmes. La chose la plus importante est d’améliorer les conditions de vie et de travail de nos concitoyens.

Quels sont les équilibres au sein du RHDP ?

Dans ce parti majoritaire qu’est le RHDP, il y a des militants issus de plusieurs mouvements politiques : RDR, FPI, PDCI, UDPCI, MFA, UPCI, UDCI… Mais le RHDP n’est plus une coalition, c’est un seul parti. Nous faisons en sorte que tout le monde se fonde dans un seul et unique moule.

Prenez par exemple le gouvernement, toute la Côte d’Ivoire y est représentée, au-delà des étiquettes politiques. Vous avez des Ivoiriens de différentes obédiences politiques, provenant de pratiquement toutes les régions, de presque tous les grands groupes ethniques et de toutes les grandes religions… Le président Ouattara s’inscrit dans la même vision que le président Houphouët-Boigny. Notre objectif est de créer une nation.

C’est avec cette même volonté que le président tend la main chaque jour à l’opposition. Les Ivoiriens n’ont pas oublié la crise de 2010. Mais le président leur a demandé de pardonner. Après cette crise, il y a eu des arrestations, notamment de personnes de l’opposition qui étaient fortement impliquées dans les événements. Mais il a gracié dans un premier temps plus de 800 personnes, dont Simone Ehivet Gbagbo.

C’est dans les actes que l’on voit si quelqu’un est prêt à la réconciliation.

Récemment, le président a donné des instructions afin de faciliter le retour de dizaines de milliers d’Ivoiriens qui étaient en exil. La quasi-totalité d’entre eux est rentrée. Je viens de signer des laissez-passer pour des exilés qui arrivent d’Accra. Le gouvernement et l’opposition ont organisé régulièrement des réunions pour préparer le retour de l’ancien président Laurent Gbagbo [celui-ci est finalement rentré le 17 juin]. Pour consolider la paix et aller à la réconciliation, tout le monde doit se mettre autour de la table.

Comment se réconcilier sans justice ?

On a coutume de dire qu’il ne peut y avoir de réconciliation sans justice. C’est la raison pour laquelle il y a eu des procès et des condamnations. Certains ont été arrêtés et ont purgé leur peine. D’autres ont bénéficié de la grâce présidentielle… Tout cela illustre la volonté du président d’ouvrir une nouvelle page pour la Côte d’Ivoire et pour les Ivoiriens, afin que le pays s’installe définitivement dans la stabilité et la paix. C’est une condition sine qua non du développement.

Quel rôle peut encore jouer Laurent Gbagbo après son retour ? Doit-il se retirer de la politique ?

Cette question lui revient. Mais la crise postélectorale a engendré 3 000 morts et fait beaucoup de blessés. De nombreux Ivoiriens ont perdu des biens. Des milliers de victimes sont encore là. C’est pour cela que nous disons que tout le monde doit garder le profil bas et ne pas remuer le couteau dans la plaie. Le président Houphouët-Boigny disait : “La paix n’est pas un vain mot, c’est un comportement”.

Pour le paraphraser, je dirai que la réconciliation n’est pas un vain mot. C’est dans les actes que l’on voit si une personne est prête à la réconciliation. Ayons une attitude qui favorise la réconciliation et le pardon.

Face à la crise sécuritaire, la Côte d’Ivoire doit-elle rejoindre le G5 Sahel ?

La Côte d’Ivoire est très préoccupée par la question sécuritaire, dans notre pays et dans la sous-région. Nous nous associons à toute initiative visant à assurer la sécurité des populations vivant dans notre espace géographique. La Côte d’Ivoire est un pays ouvert à toutes les initiatives. Récemment, le ministre de la Défense a entrepris une tournée au Burkina, au Mali, et se rendra prochainement dans d’autres pays.

Au niveau diplomatique, nous sommes également à la manœuvre. Nous échangeons avec nos collègues. Que ce soit dans le cadre de l’Union africaine, de la Cedeao, de l’Uemoa ou dans celui du G5 Sahel, partout où les questions sécuritaires seront évoquées, la Côte d’Ivoire répondra présent. Nous avons intérêt à mutualiser nos capacités pour être efficaces. C’est ce qui justifie l’inauguration de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme, à Jacqueville, le 10 juin.

Où en est la réforme du franc CFA ?

Le passage du franc CFA à l’eco est une décision prise par nos chefs d’État. Les discussions se poursuivent à leur niveau.