Défense

Sahel – États-Unis : « Nous ne travaillerons pas avec des militaires qui ont commis des exactions »

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Mis à jour le 14 juin 2021 à 15h34
Andrew Young© AFRICOM

Andrew Young© AFRICOM © Andrew Young © AFRICOM

L’engagement des États-Unis au Mali, la question des négociations avec les jihadistes, l’utilité des formations militaires dispensées par les pays occidentaux… Andrew Young, le numéro deux du Commandement américain pour l’Afrique (Africom), répond aux questions de « Jeune Afrique ».

Depuis le mois de juillet, Andrew Young est le numéro deux du Commandement américain pour l’Afrique (Africom), qui coordonne les activités militaires et sécuritaires des États-Unis sur le continent. Ancien ambassadeur des États-Unis au Burkina Faso, il connaît bien le Sahel.

Interrogé par Jeune Afrique, il insiste sur la nécessité d’accompagner les transitions démocratiques dans la région – un point qui est loin d’être anodin puisqu’après avoir suspendu son assistance aux forces de sécurité maliennes, à la suite du coup de force d’Assimi Goïta à la fin du mois de mai dernier, Washington a affirmé que des « mesures ciblées contre les responsables politiques et militaires qui ont entravé la transition civile vers une gouvernance démocratique » étaient à l’étude.

Jeune Afrique : Quelques jours avant que la France annonce la suspension temporaire de ses opérations militaires conjointes avec le Mali, Washington avait pris une décision similaire. Est-ce que cela ne risque pas d’être contre-productif ?

Andrew Young : Nous restons engagés au Mali : dans l’aide au développement et via la diplomatie pour accompagner, notamment, les progrès en matière de gouvernance. C’est dans le domaine de la coopération militaire que nous avons décidé de faire une pause, parce que nous pensons que le rétablissement de la démocratie est indispensable pour trouver une solution durable aux défis que le Mali doit surmonter.

À quelles conditions reprendrez-vous la coopération ?

Nos conditions sont claires: réaffirmation de la transition démocratique et tenue d’une élection présidentielle dans le respect du calendrier prévu, c’est-à-dire en février 2022. Nous ne transigerons pas sur ce point. Nous exigeons aussi le respect de l’accord de paix signé à Alger, en 2015, qui prévoit la fin des hostilités entre Bamako et la Coordination des mouvements de l’Azawad [CMA].

Les États-Unis pensent-ils, comme le président français Emmanuel Macron l’a récemment réaffirmé, que les négociations avec les jihadistes sont une « ligne rouge » ?

Il faut savoir de qui l’on parle. Il n’y a pas de négociation possible avec ceux qui mènent des attaques contre des civils, qui assassinent des enfants et qui prônent une vision du monde incompatible avec les valeurs de démocratie et de tolérance. En revanche, pour ceux qui ont été embrigadés et qui sont tombés dans le piège jihadiste, nous pouvons trouver une solution. Regardez ce qui s’est passé après la libération de la ville de Gao [au Mali], en janvier 2013. Beaucoup de ceux qui s’étaient laissés séduire par les groupes extrémistes se sont demandés ce qu’ils avaient fait et se sont repentis.

Insister sur le tryptique démobilisation-déradicalisation-réinsertion

Peut-on tendre la main à ces gens-là ?

Oui, je le pense. C’est difficile, mais il faut, au nom de la réconciliation et du dialogue entre les communautés, aider ceux qui souhaitent s’en sortir à se réintégrer dans la société. C’est ce à quoi nous travaillons au Niger par exemple, en insistant sur le triptyque démobilisation-déradicalisation-réinsertion.

Les États-Unis sont très présents dans la formation militaire dans la sous-région. Mais au vu notamment de la trajectoire du Mali ces dernières années, n’éprouvez-vous pas une certaine lassitude ? Les processus de formation sont-ils à revoir ?

La loi américaine stipule que nous ne pouvons délivrer de formations militaires dans des pays où nos interlocuteurs ne respectent pas les droits de l’homme. Et les formations que nous proposons mettent l’accent sur la protection de ces droits. Nous ne voulons pas, et nous ne pouvons pas, travailler avec des forces militaires qui ont commis des exactions.

Mais les formations sont-elles vraiment efficaces ? Pourquoi, après toutes ces années, les soldats maliens, par exemple, subissent autant de défaites face aux jihadistes ?

D’abord, dans la région, la structure compétente est le G5 Sahel. Les pays qui en sont membres ont chacun leurs caractéristiques. Au Mali, par exemple, l’une des revendications des auteurs du coup d’État [du mois d’août 2020] est d’avoir une armée plus compétitive pour relever les défis sécuritaires auxquels ce pays est confronté. Au Niger, où nous avons un partenariat de longue date avec les forces armées locales, la situation est encore différente.

Au Burkina Faso, la manière dont nous sommes engagés a évolué : nous formons des unités depuis plusieurs années, avec un suivi dans le temps. Et depuis les attaques perpétrées à Ouagadougou en 2016, contre le Splendid et le Cappuccino, les choses ont changé.

En 2018, ce sont les forces spéciales burkinabè qui sont parvenues à chasser les auteurs de l’attaque menée contre le café Aziz Istanbul, à Ouagadougou. Ce sont les Burkinabè aussi qui ont réagi lorsque l’ambassade de France et l’état-major des armées ont été pris pour cible. Cela témoigne de l’efficacité des formations dispensées à nos partenaires.

Notre engagement va dans le sens de l’accompagnement des transitions démocratiques

Plusieurs sources ont annoncé ces derniers jours la mort d’Abubakar Shekau, le chef du groupe jihadiste Boko Haram, qui sévi au Nigeria et dans la région du Lac Tchad. Les États-Unis sont-ils en mesure de confirmer son décès ?

Non. Nous travaillons en étroite collaboration avec nos partenaires nigérians, notamment au sein de la Multinational Joint Task Force, mais je n’ai pas de réponse définitive à vous donner.

Libye, Mali, Centrafrique… Moscou a indéniablement gagné en influence sur le continent ces dernières années. Cela vous inquiète-t-il ?

Si l’on regarde les statistiques de la Russie, et les défis auxquels ce pays est confronté, je crois que vous avez votre réponse. Les États-Unis, quant à eux, ont des rapports bilatéraux avec des pays amis sur le continent, des pays qui partagent la même vision que nous.

Notre engagement va dans le sens de l’accompagnement des transitions démocratiques dirigées par des civils. C’est comme ça que je suis allé au Soudan en 2019 après la chute d’Omar el-Béchir, que je suis allé à Kinshasa après l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi. C’est vrai, il y a un recul de la démocratie dans le monde entier. Cela doit nous interpeller. Nous devons avoir l’énergie nécessaire de lutter contre ce recul.

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