Politique

African Lion 2021 : quand les armées marocaine et américaine s’entraînent à la lisière du Sahara

Réservé aux abonnés | | Par , et - à Agadir
Mis à jour le 09 juin 2021 à 19h21
African Lion, exercice militaire conjoint de l’armée américaine et de plusieurs pays africains, se déroulera du 7 au 18 juin au Maroc.

African Lion, exercice militaire conjoint de l’armée américaine et de plusieurs pays africains, se déroulera du 7 au 18 juin au Maroc. © DR

Le Maroc et les États-Unis ont lancé le 7 juin une session d’exercices militaires conjoints près du Sahara. Les opérations doivent s’achever le 18 juin. Reportage.

« Le plus grand exercice de l’armée américaine mené sur ce continent. ». C’est ainsi que le major général américain Andrew Rohling présente l’édition 2021 de l’exercice militaire African Lion, mené conjointement avec le Maroc sur son territoire entre le 7 et le 18 juin, lors de la cérémonie de lancement à Agadir. Après l’entrée de la base militaire, il faut longer des baraquements teintés de jaune et une piste d’aviation, traverser un corridor de drapeaux des dix pays partenaires, qui encadrent l’accès aux tentes vertes arcboutées en forme de U.

Deux généraux, un Marocain et un Américain, présentent les enjeux de cette 17e édition, devant le portrait du roi Mohammed VI. « Cet exercice a atteint, incontestablement, un degré de maturité qui atteste de la solidité des relations de coopération entre nos armées respectives », se félicite le général et commandant de la zone Sud Belkhir El Farouk.

Dans la zone contestée par le Polisario ?

Évoquant « l’évolution de la géopolitique mondiale », l’officier des Forces armées royales (FAR) insiste sur la nécessité d’une action militaire « plus multinationale » pour faire face aux « menaces hybrides faisant appel à des modes d’action protéiforme ». Un exercice d’entraînement aérien associant des « bombardiers, chasseurs et (appareils de) ravitaillement aérien » marocains et américains aura notamment lieu, ainsi que des manœuvres navales comprenant « un exercice de tir naval » conjointes entre les marines des deux pays, selon l’Africom (commandement des États-Unis pour l’Afrique). 

La base de Guerir Labouhi, l’un des lieux d’entraînement, se situe à près de 6 kilomètres du territoire de l’ex-colonie espagnole

Mais, au-delà de ces considérations tactiques, l’exercice se prête cette année à des interprétations diverses, quelques mois après la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Notamment sur la question des lieux choisis pour les exercices – dans la zone du Maroc contestée par le Polisario ou non ?

Durant deux semaines, plus de 7 000 militaires des pays participants sont réunis pour réaliser des exercices conjoints à « Agadir, Tifnit, Tan-Tan, Guerir Labouhi, Tafraoute, Ben Guerir et Kenitra », précise à Jeune Afrique le colonel américain Ryan Dillon. La base de Guerir Labouhi se situe dans les environs de la ville de Zag, vis-à-vis de Mahbès de l’autre côté de l’ancienne frontière.

« Cette base était un lieu d’entraînement sélectionné pour l’African Lion 2020 qui a été annulé, mais nous avons tout de même prévu de l’utiliser pour cet exercice », explique le colonel américain. La base se situe à près de 6 kilomètres de la limite avec l’ex-Sahara occidental, et à 100 kilomètres de Tindouf en Algérie, où le Front Polisario a installé ses camps.

« Les planificateurs américains et marocains ont envisagé un grand nombre de localisations et ont étroitement travaillé ensemble à déterminer les meilleurs pour assurer le succès de l’African Lion 21 », fait savoir la communication de l’Africom à Jeune Afrique. La décision a été prise à l’été 2020 selon la même source. Pas de lien, donc, entre la reconnaissance par Trump de la marocanité du Sahara et le choix des localisations, selon l’armée américaine.

MarocCARTE AfricaLionsXX_Plan de travail 1

Le major général Andrew Rohling, commandant de la Southern European Task Force et Africa commander, ajoute : « Le quartier général de la Force opérationnelle “interarmées” combinée de l’exercice, à Agadir au Maroc, commandera et contrôlera tous les commandements des composantes aériennes, terrestres et maritimes répartis dans les trois pays hôtes et dans les eaux de l’Atlantique Nord et de la mer Méditerranée. De Thiès, au Sénégal – à travers le Maroc – et à Bizerte, en Tunisie, notre empreinte d’exercice s’étend sur une superficie près du double de la longueur des États-Unis continentaux. »

Car outre le Maroc et les États-Unis, la Tunisie, le Sénégal, le Canada, le Brésil, l’Italie, les Pays-Bas et le Royaume-Uni participent aux opérations. Pour le général marocain Belkhir El Farouk, « le concept d’interopérabilité linguistique, stratégique et procédurale », est central dans l’exercice.

Les États-Unis perçoivent avec hostilité la présence des mercenaires russes de la société militaire privée Wagner en Libye

Sous la tente, les participants ont les yeux rivés sur une mappemonde ombragée par un filet de camouflage militaire, construite à échelle humaine pour l’occasion, où sont plantés des petits drapeaux. Un militaire y désigne à coups de baguette différentes zones aux noms factices, illustrant un scénario auquel certaines des forces conjointes devraient faire face pendant que d’autres simuleraient l’action d’ennemis.

Un « message » aux forces hostiles ?

Si l’objectif affiché par les deux généraux est le renforcement de la coopération anti-terroriste, en fond, se jouent aussi différents enjeux géopolitiques régionaux. 21 pays sont membres observateurs des exercices. La participation de l’Égypte et celle de la Libye ont été confirmées à Jeune Afrique. Reste à savoir si les deux pays seront effectivement représentés ou simplement présents par visioconférence.

L’Égypte et le Maroc sont les deux seuls pays d’Afrique du Nord à entretenir des relations officielles avec Israël, allié central des États-Unis dans la région « MENA » (Moyen-Orient/Afrique du Nord). Quant à la crise libyenne, Rabat tente d’y jouer un rôle de médiateur, notamment via diverses réunions qui ont eu lieu ces derniers mois à Bouznika sous les auspices du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita.

De leur côté, les États-Unis perçoivent avec hostilité la présence des mercenaires russes de la société militaire privée Wagner dans le pays. Le Sahel, théâtre de déséquilibres terroristes et politiques depuis près de dix ans, est représenté par le Burkina Faso et le Tchad. S’agit-il pour Washington d’envoyer des « messages » à des forces ou des États qui seraient hostiles à leurs alliés dans la région ? « Comme nous le disons dans l’infanterie de l’armée, il faut toujours améliorer votre fox hole – une position défensive stratégique – », se contente d’expliquer le Colonel Ryan Dillon à Jeune Afrique.

L’ancien porte-parole de la Task Force Inherent Resolve en Irak et en Syrie conclut : « Le plus grand défi a été de travailler dans un environnement dégradé [du fait de la pandémie, ndlr] – raison pour laquelle l’African Lion 20 n’a pas eu lieu. En tant que militaires, nous devons toujours être prêts à exécuter notre mission. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer