Société

Israël : « La guerre des berceaux tourne à l’avantage des Juifs »

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Mis à jour le 17 juin 2021 à 17:54

Des citoyens palestiniens d’Israël manifestent à Haïfa, en Israël, le 18 mai 2021. © MATI MILSTEIN/ NurPhoto via AFP

Alors qu’ils n’étaient que 158 000 en 1949, les Palestiniens citoyens d’Israël sont presque deux millions désormais. Une dynamique qui a longtemps fait espérer aux dirigeants palestiniens un retournement du rapport de forces. Mais la réalité est beaucoup plus nuancée. Explications du démographe Youssef Courbage.

« J’ai tué beaucoup d’Arabes dans ma vie. Et il n’y a aucun problème avec ça. » Ces mots sont ceux du nouveau Premier ministre israélien, Naftali Bennett. Chef d’une coalition large et hétéroclite et partisan du Grand Israël, le patron de l’exécutif est connu pour ses positionnement anti-arabes.

Malgré le rôle de Mansour Abbas, nouveau ministre chargé des Affaires arabes, dans la formation de la coalition qui a poussé Netanyahou vers la sortie, les Palestiniens d’Israël souffrent toujours de discriminations de la part de l’État.

Un enjeu qui prend aujourd’hui toute son importance : Israël compte presque 2 millions de Palestiniens en son sein, contre 158 000 en 1949. Lors des derniers événements à Jérusalem et à Gaza, des Israéliens d’origine arabe ont même, quelques heures durant, pris le contrôle de leurs villes respectives, un fait inédit dans l’histoire de l’État hébreu, révélateur d’une « menace » intérieure croissante du point de vue de la droite israélienne.

Qu’en est-il réellement ? L’idée d’un Israël majoritairement musulman d’ici quelques décennies est-elle crédible ? Jeune Afrique a fait le point avec Youssef Courbage, directeur de recherche retraité à l’Institut national d’études démographiques de Paris.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui explique la présence de Palestiniens en Israël ?

Youssef Courbage : C’est plutôt l’inverse. La présence des Juifs en Palestine au XIXe siècle était marginale, de 8 % en 1918. Les premières implantations juives démographiquement significatives ont débuté pendant la deuxième moitié du XIXe siècle. La présence juive en Palestine a commencé à croître dans la mouvance du mandat britannique après la Première Guerre mondiale, qui a encouragé l’immigration juive. D’autant plus que les Juifs persécutés en Europe à cause de l’avènement du nazisme se sont exilés aux quatre coins du monde et notamment en Palestine. En 1947, ils représentaient 32 % de la population palestinienne.

C’est donc la proclamation de l’État d’Israël qui a rendu les Juifs majoritaires en Palestine ?

Absolument. En 1948, les armées juives étaient mieux équipées que les forces arabes qui étaient intervenues en Palestine. Cela explique que les premières aient défait les secondes, issues d’Égypte, d’Irak, de Syrie, du Liban, de Transjordanie, et accompagnées de volontaires palestiniens, sur le terrain. Les accords d’armistice consécutifs ont concédé 78 % de la Palestine à Israël, tandis que les 22 % restants seront ultérieurement annexés par la Transjordanie. La quasi-totalité des Palestiniens a été expulsée. On estime entre 750 000 et 800 000 le nombre de Palestiniens réfugiés. 

L’idéal pour Ben Gourion aurait été de ne garder que le minimum de Palestiniens.

Une partie de la population arabe a quand même décidé de rester dans ce qui était devenu l’État d’Israël. 

L’idéal pour Ben Gourion et les autorités israéliennes aurait été de ne garder que le minimum de Palestiniens. Mais il existait des contraintes, internationales notamment, qui rendaient leur expulsion totale impossible, de sorte qu’environ 148 000 d’entre eux sont restés après 1948. Ils sont aujourd’hui 2 millions au sein de l’État d’Israël. On en a beaucoup parlé pendant les derniers combats, parce que la population, d’habitude assez calme, s’est beaucoup manifestée. Il y a eu des incidents violents entre Juifs et Palestiniens à Lod, Haïfa, Akko, etc.

Peut-on imaginer qu’en Israël, la population devienne majoritairement arabe ?

Une majorité arabe est exclue. Certes, les Palestiniens, depuis 1948, essayaient de se défendre par leur forte natalité. À tel point que leur indice de fécondité a atteint un record planétaire, de l’ordre de 9 enfants par femme. Même si la fécondité juive était forte comparée à celle des Juifs de la diaspora, elle était bien plus basse que celle des Palestiniens.

Aujourd’hui, la situation est bien différente : la « démographie explosive » n’est plus de mise. La fécondité des Palestiniens en Israël diminue tandis que celle des Juifs d’Israël s’épanouit pour diverses raisons. Palestiniens et Juifs, qui se livraient à une « guerre des berceaux », voient celle-ci tourner à l’avantage des Juifs. Les chiffres les plus récents sont éloquents : la fécondité juive dépasse celle des Palestiniens.

L’enjeu démographique donne-t-il lieu à des choix politiques de la part des Palestiniens d’Israël ?

Oui. Cela a toujours été exprimé, notamment par Yasser Arafat. Il parlait pour la Palestine et au-delà. Il affirmait que la famille palestinienne devait avoir douze enfants, deux pour la famille et dix pour la « cause ». Or les Palestiniens ont fini par tourner le dos à l’idéologie. 

Les populations arabes du centre qui se sont rapprochées du Nord ont-elles vu le Liban comme une porte de sortie possible ?

Non. Il y a eu très peu de migration palestinienne à l’intérieur d’Israël. Se déplacer c’est prendre le risque de perdre sa propriété. S’enraciner, bouger le moins possible, avoir une forte natalité ont constitué des atouts pour la persistance de la présence palestinienne. Ne pas émigrer a permis à la population de croître. Les Juifs n’ont pas cherché à s’installer dans une ville arabe comme Nazareth, ils en ont créé une autre, proche et assez peu peuplée : Nazareth Illit.

S’enraciner, ne pas émigrer, avoir une forte natalité, ont constitué des atouts pour la persistance de la présence palestinienne

Pour le futur, l’atout démographique des Palestiniens en Israël n’est plus tellement la forte natalité mais leur enracinement, alors qu’il y a une très forte émigration des Juifs hors d’Israël. On estime à près de 1 million le nombre d’Israéliens vivant à l’étranger. 

Pourquoi les Juifs émigrent-ils ?

Certains Juifs areligieux ou laïcs souffrent de l’ambiance religieuse et droitière pesante. Il y a aussi des raisons éducatives. La forte pression démographique, juive notamment, affecte négativement le niveau des études. Certains journalistes libéraux appellent donc à une modération démographique car le système éducatif va à vau-l’eau. 

Le service militaire obligatoire dissuade certains Israéliens juifs qui ne veulent pas risquer la vie de leurs enfants. Beaucoup de Juifs israéliens reprennent leur nationalité d’origine. Ce mouvement d’émigration est difficilement perceptible dans les statistiques, à l’inverse de celui des entrées.

La communauté juive est-elle unie en Israël ?

La société israélienne n’est pas très homogène. Les laïcs sont plutôt des Juifs d’origine européenne, alors que les Juifs arabes d’origine ne seraient plus religieux. Les sensibilités « ethniques » ont joué. Golda Meir [Premier ministre israélien de 1969 à 1974] disait : « Enfin de vrais Juifs émigrent en Israël » quand les Russes ont commencé à arriver. Mais la société israélienne a un ennemi commun avec les Palestiniens des territoires occupés et d’Israël. 

Y a-t-il des possibilités d’entente entre Juifs et Arabes ?

La gauche israélienne, souvent plus attentive au sort des Palestiniens, a pratiquement disparu aujourd’hui. Il existe des associations, comme B’Tselem, où Juifs et Palestiniens travaillent ensemble pour défendre les intérêts des Palestiniens, notamment dans le domaine des expropriations, dernièrement dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem par exemple.

Les Palestiniens d’Israël sont-ils discriminés du point de vue institutionnel ?

Oui, surtout depuis 2017, avec la proclamation de l’État-nation. De plus, les formations politiques arabes se sont divisées. Aux précédentes élections, ils ont réussi à faire élire quinze députés. Le fait que le parti islamiste, qui a rejoint la coalition de droite et d’extrême-droite de Yaïr Lapid, se soit désolidarisé des autres formations palestiniennes a fait beaucoup de mal à la cause.

La gauche israélienne a pratiquement disparu aujourd’hui

Dans les territoires occupés, la naissance du Hamas a été encouragée par les Israéliens, pour affaiblir le Fatah et diviser les Palestiniens.

Qui soutient les Palestiniens en Israël aujourd’hui ?

Plus personne. Les pays arabes se méfiaient des Arabes israéliens. L’idée qu’un Palestinien ait un passeport israélien ne passait pas. Les Palestiniens des territoires occupés étaient plus sensibles aux problèmes des Palestiniens d’Israël. Quand il y a eu l’occupation et donc l’ouverture des frontières, certains ont même pu revoir des parents.