Société

Réouverture des frontières : quand les Marocains de France se préparent à se rendre au « bled »

Réservé aux abonnés
Par - à Mantes-La-Jolie
Mis à jour le 8 juin 2021 à 14:53

Embarquement à bord d’un Boeing 747 de la Royal Air Maroc, à Marrakech.

L’ouverture prochaine des frontières aériennes et maritimes du royaume suscite beaucoup d’espoirs, mais aussi des interrogations au sein de la diaspora, qui s’apprête à rentrer en masse au pays pour les vacances. Reportage.

Lundi 7 juin. Quartier du Val-Fourré, à Mantes-La-Jolie, où vit une importante communauté marocaine. Sur la place du marché, un sujet est sur toutes les lèvres : le retour au « bled » cet été.

Car pour les Marocains résidant à l’étranger (MRE), ces vacances sont un moment sacré. Qu’ils soient issus de la première, deuxième ou troisième génération, tous attendent ces congés dans leur pays – de naissance ou d’origine de leurs parents – avec impatience. Et s’y préparent parfois plusieurs mois à l’avance. Sauf que, depuis la pandémie de Covid, rien ne fonctionne plus comme avant.

Je ne peux pas me permettre d’attendre davantage

L’an dernier à la même époque, malgré l’ouverture des frontières, peu de membres de la diaspora avaient pu se rendre dans le royaume – ils n’étaient que 450 000, contre plus de 3 millions en temps normal. La crise sanitaire a généré son lot habituel d’incertitudes. « J’ai quatre enfants. C’était trop compliqué pour moi d’aller à El Jadida, où réside ma mère et où je passe chaque année mes vacances d’été. Car les règles changeaient sans arrêt, et on ne savait pas si on allait se retrouver bloqué au Maroc en cas de fermeture des frontières. On avait zéro visibilité », explique Khalid, qui réside à Mantes-La-Jolie.

Le « bled », quoi qu’il en coûte

Mais cette année, l’incertitude a cédé la place à la lassitude et au manque, et la majorité des Marocains a décidé de se rendre au pays, « quoi qu’il en coûte », comme le souligne en souriant Ahmed, qui tient un commerce sur l’emblématique esplanade du Val-Fourré. « Ma mère est âgée et très malade, raconte ce Casablancais. Et j’ai tout un tas de démarches à effectuer sur place. Je ne peux pas me permettre d’attendre davantage. » Un sentiment d’urgence partagé par la plupart des membres de la diaspora.

Au Maroc, le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger anticipe cette vague et prévoit la venue de 3 millions de personnes pendant l’été 2021 dans le cadre de l’opération Marhaba, qui s’étend du 15 juin au 15 septembre.

L’agence ne désemplit pas, raconte une responsable de point de vente Royal Air Maroc

Première étape dans la préparation de ce grand retour : l’ouverture des frontières. « Sur la base des indicateurs positifs de la situation épidémiologique dans le royaume du Maroc et de la baisse du nombre des cas d’infections au nouveau coronavirus, notamment après l’élargissement des campagnes de vaccination dans notre pays, les autorités marocaines ont pris de nouvelles mesures progressives afin d’assouplir les restrictions sur le déplacement des voyageurs désirant accéder au territoire national « , indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères publié dimanche 6 juin au soir. Il prévoit une réouverture progressive des frontières aériennes et maritimes à partir du 15 juin.

L’annonce, très attendue par la communauté marocaine vivant à l’étranger, a suscité beaucoup de joie et d’espoirs, mais aussi des interrogations. « L’agence ne désemplit pas, et le téléphone n’a pas cessé de sonner toute la journée, raconte une responsable de point de vente Royal Air Maroc. Certes, les clients réservent en masse des billets d’avion, mais ils veulent aussi qu’on leur confirme les conditions de voyage. Car la tournure « et/ou » dans le communiqué des Affaires étrangères n’est pas claire. »

Vaccination massive

« Les voyageurs arrivant de pays de la liste A [ceux ayant des indicateurs positifs, dont la France], qu’ils soient marocains ou pas, doivent avoir un certificat de vaccination et/ou un résultat négatif d’un test PCR de moins de 48 heures », précise en effet le communiqué de la diplomatie marocaine. Une formulation qui laisse planer un doute sur l’obligation d’avoir un pass vaccinal pour entrer dans le pays.

Devant ce flou, les MRE semblent avoir déjà tranché, en optant pour une vaccination massive afin d’éviter tout obstacle lors du passage à la frontière. « On n’a pas bien compris les conditions émises par le Maroc. On ne sait pas très bien si le vaccin est obligatoire ou s’il suffit de présenter un test PCR négatif. Mais je ne veux pas prendre de risque, je vais me faire vacciner cette semaine, ainsi que ma femme », déclare Khalid.

Le vaccin n’est pas obligatoire. En revanche, le test PCR l’est, que l’on soit vacciné ou pas

Une course à la vaccination confirmée par le personnel de santé de la ville. Dans une pharmacie de la place tenue par un ressortissant marocain, les demandes de rendez-vous pour se faire vacciner ont nettement augmenté. « Cela fait plusieurs semaines que ce phénomène a commencé, en particulier dans la communauté marocaine, qui anticipait en quelque sorte cette histoire de pass vaccinal, nous confie le pharmacien principal, entre deux injections effectuées précisément à… un couple de jeunes Marocains. Mais ces deux derniers jours, les prises de rendez-vous ont littéralement explosé. »

L’enjeu est également de pouvoir circuler librement dans le pays et au-delà de 23 heures, comme l’a précisé sur son compte Twitter Najlae Benmbarek, directrice de la diplomatie publique au ministère des Affaires étrangères.

Contactée par JA, une source au ministère des Affaires étrangères dit comprendre ce flou, mais précise toutefois que « le vaccin n’est pas obligatoire. En revanche, le test PCR l’est, que l’ont soit vacciné ou pas. » Voilà qui est plus clair.

L’Espagne hors jeu

Mais l’affaire n’est pas réglée pour autant. En cause, la décision du Maroc de ne pas avoir recours aux ports espagnols pour la traversée. Des ports qui sont habituellement les principaux points de transit de la communauté marocaine. Cette année, ceux qui ne viennent pas par avion – et ils sont nombreux – ont le choix entre deux ports : celui de Sète, dans le sud de la France, et celui de Gênes, en Italie.

« Déjà qu’en temps “normal”, hors coronavirus, les billets de ferry au départ de Sète ou de Gênes sont beaucoup plus chers que ceux d’Algésiras ou d’Almería…, tonne cette mère de famille. Alors vous imaginez la situation maintenant que tout va être concentré sur ces ports ? Qu’est-ce que cela signifie ? Que les vacances au Maroc sont réservées aux plus riches d’entre nous ? »

Et d’ajouter : « J’ai fait une simulation sur un site de vente de billets de ferry pour une famille de cinq personnes [deux adultes et trois enfants] et une voiture avec un porte-bagage. L’aller-retour s’élève à près de 4 000 euros. C’est près de dix fois plus cher ! »

Certains se disent « victimes collatérales de la crise diplomatique entre l’Espagne et le Maroc »

Face à cette colère que partagent de nombreux Marocains, Nezha El Ouafi, ministre déléguée chargée des MRE, se veut rassurante dans ses déclarations à la presse marocaine. « Toutes les dispositions nécessaires seront prises pour satisfaire la communauté MRE installée en Europe, soutient-elle. Des négociations sont toujours en cours entre les pouvoirs publics et les acteurs concernés pour augmenter les capacités de transport avec un plan de flotte qui sera rendu public avant le 15 juin. »

Des déclarations qui laissent la communauté marocaine dubitative, certains ne comprenant pas le choix d’exclure les ports espagnols de l’opération Marhaba. Et allant jusqu’à se dire « victimes collatérales de la crise diplomatique entre l’Espagne et le Maroc ».