Politique

En Tunisie, les jihadistes perdent du terrain

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Mis à jour le 8 juin 2021 à 13:30

Des membres de la brigade anti-terrorisme, dans la banlieue de Tunis (illustration)

Dans un rapport, l’International Crisis Group souligne une nette diminution des actes terroristes dans le pays depuis 2016. Mais l’organisation alerte sur les conséquences du manque de prévention et de la répression.

Depuis la révolution de 2011, la Tunisie n’a pas échappé au terrorisme. Les attaques ont atteint leur paroxysme en 2015, avec les attaques contre le musée du Bardo, un hôtel de Sousse et la garde présidentielle et avec, en mars 2016, l’insurrection de Ben Guerdane. Mais ces violences ont depuis nettement diminué, souligne le dernier rapport de l’organisation International Crisis Group (ICG), publié début juin et basé sur des entretiens avec des sources sécuritaires, universitaires et judiciaires. Des membres de la société civile, des jeunes des zones péri-urbaines ou encore des anciens détenus ont également été interrogés.

Le rapport recense depuis 2015 cinq opérations en milieu urbain ayant fait trois morts (des membres de la police et de la garde nationale), auxquels s’ajoutent le décès de onze militaires et gardes nationaux et de deux bergers à la frontière tuniso-algérienne, dans les environs de Kasserine, où des groupes liés à Aqmi (Oqba Ibn Nafaa) et à l’État islamique (Jund al-Khilafa) continuent d’être traqués.

Les salafo-jihadistes en recul

Sous la question « Déclin du jihadisme en Tunisie ? », le document souligne que « le pays n’est pas menacé par un mouvement jihadiste armé de masse », car la doctrine salafo-jihadiste manque désormais d’attrait (déclin idéologique, stigmatisation, craintes de poursuites, difficultés financières des grandes organisations…). La menace que représentent les revenants est également surestimée, juge l’ICG. L’estimation de leur nombre varie (entre 3000 et 10 000 individus) et 800 d’entre eux auraient été tués ou emprisonnés à l’étranger et en Tunisie.

L’hypothèse d’un retour des plus dangereux « demeure peu probable car la Tunisie est un territoire où s’organiser reste difficile, et qui reste stratégiquement secondaire, à leurs yeux, par rapport à l’Afrique subsaharienne », affirme l’International Crisis Group, selon qui une centaine de jihadistes tunisiens seraient d’ailleurs implantés au Sahel. « S’ils arrivent à franchir la frontière illégalement, ils sont vite repérés, sauf si ils vivent en clandestinité, ce que tous ne peuvent pas se permettre », corrobore une source sécuritaire en Tunisie.

En lieu et place du modèle du héros luttant pour l’islam s’imposerait désormais la figure du gangster

Sur le sol tunisien, en lieu et place du modèle du héros luttant pour l’islam, s’imposerait désormais la figure du gangster, dans un contexte économique et social électrique. Autre danger larvé : celui de courants absents de la scène politique, comme les hazimistes, jugés particulièrement intransigeants, qui pourraient représenter une menace à moyen terme, s’ils parvenaient à faire grossir ses rangs. Un scénario qui reste peu probable, conclut l’organisation.

Mesures contre-productives

Le rapport interroge aussi la stratégie et les mesures anti-terroristes mises en place par l’État, jugées contre-productives. Le déclin du jihadisme s’expliquerait selon les auteurs « davantage par la déroute militaire de l’État islamique et d’Al-Qaïda au Moyen-Orient et en Libye que par les mesures répressives mises en œuvre au niveau national depuis 2013 », estime encore le rapport. Des mesures trop peu ciblées engendreraient depuis 2013 « des effets déstabilisateurs dans la société tunisienne », et « une perte de confiance envers les institutions », accroissant les risques de nouvelles violences.

Une mise en garde qui n’est pas sans rappeler l’échec de certaines politiques sécuritaires passées. « Certaines techniques déployées ressemblent à celles de l’ancien régime, analyse Gabriele Reiter, directrice du bureau tunisien de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), et le vide politique permet parfois à l’administration de faire ce qu’elle veut ». Cette coalition internationale a d’ailleurs appuyé six associations dans le cadre de sa récente campagne « Ila mata? » (« Jusqu’à quand ? »), dans différentes régions afin de contrecarrer la défiance des populations (et en particulier des jeunes) vis-à-vis des institutions. Sécuritaire et judiciaire en tête.

Certains avocats et associations dénoncent un harcèlement sécuritaire, visant en particulier les fichés S

Le rapport de ICG liste ainsi les écueils liés à la loi antiterroriste de 2015 (ambiguïté de la définition du phénomène, extension des délais de garde à vue à quinze jours), mais aussi les abus autour d’interpellations et de placements en garde à vue. Sans compter les dénonciations de mauvais traitements et tortures. Certains avocats et associations dénoncent un harcèlement sécuritaire, visant en particulier les fichés S pouvant « pousser à la récidive des jihadistes qui y ont été soumis ou favoriser la « radicalisation » d’autres individus fichés ».

L’OMCT qui suit une cinquantaine de fichés S, souvent poussés à bout, tout comme leurs proches, parfois jusqu’à la rupture de ban, le confirme. « On constate un accroissement du harcèlement policier, et le renforcement de brigades aux attributions floues », témoigne aussi Najla Talbi, directrice de son programme d’assistance. Le contrôle aux frontières, en particulier côté Est, aurait perturbé les réseaux de commerce informel et diminué les relations de confiance entre habitants et militaires, réduisant le rôle de vigie des premiers sur d’éventuels mouvements de jihadistes.

Le rapport d’ICG appelle à passer d’une logique répressive à une logique préventive et souligne l’absence de programmes de réinsertion pour les 2200 tunisiens emprisonnés en vertu de la loi antiterroriste, alors que les trois quarts d’entre eux auront purgé leur peine d’ici à trois ans et pourraient donc représenter de nouveau une menace. Il appelle ainsi à améliorer la coopération entre les ministères pour renforcer la prévention. Et à ouvrir un chantier : celui de la surpopulation carcérale, des conditions d’incarcération, et de la mise en place de peines de substitution.