Politique

Soudan du Sud : le plus jeune État du monde a dix ans

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Mis à jour le 9 juillet 2021 à 09:58

Le 9 juillet 2011, le Soudan du Sud devient indépendant. © TYLER HICKS/The New York Times-REDUX-REA

Il y a dix ans, le 54e pays d’Afrique voyait officiellement le jour. Mais cette première décennie a été à l’image des précédentes : tumultueuse.

« Le 9 juillet 2011, nous étions heureux. Heureux d’être libres, enfin, et optimistes. On le voit sur les images de l’époque. » Professeur à l’université de Djouba, la capitale sud-soudanaise, Leben Moro garde un souvenir précis du contexte dans lequel son pays a accédé à l’indépendance. « Il y avait eu trop de problèmes, poursuit-il. Les morts, les maladies, la loi islamique imposée par Khartoum, les réfugiés… Moi-même, j’ai vécu en Ouganda, puis en Égypte. Ma famille n’est revenue au pays qu’après la fin de la guerre, en 2009. Nous pensions vraiment qu’avec l’indépendance, nous serions sauvés de nos problèmes, que nous laisserions tout ça derrière nous. »

Un Soudan uni chaotique

Il est vrai que jusqu’alors, l’histoire du Soudan uni avait été pour le moins chaotique. Une première guerre civile avait éclaté dès l’indépendance, concédée par les Britanniques en 1956, et avait duré plus de quinze ans. Une seconde avait démarré en 1983, mettant aux prises le pouvoir de Khartoum et l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), sudiste, de John Garang. Les combats meurtriers avaient duré jusqu’en 2002, année du cessez-le-feu. Puis, la paix avait été conclue en 2005, accordant au sud du pays – majoritairement chrétien – une autonomie renforcée et prévoyant pour 2011 un référendum d’autodétermination, dont le résultat fut sans appel (98,93 % de suffrages en faveur d’un État séparé). C’était ce processus qui s’achevait ce 9 juillet 2011.

Le Soudan du Sud devient immédiatement le 193membre de l’ONU, puis le 54pays de l’Union africaine. Une monnaie est créée, un hymne national composé et il est décidé qu’à terme, la nouvelle capitale sera Ramciel, dont la situation est plus centrale. Le Soudan, mais aussi l’Afrique du Sud, l’Allemagne et Israël sont parmi les premiers à reconnaître le nouvel État et à établir des relations diplomatiques. Les États-Unis apportent un soutien logistique et financier significatif. De nombreux chantiers restent toutefois sur la table, et non des moindres : il faut négocier avec Khartoum le dessin précis de la frontière, et surtout la façon dont les revenus du pétrole soudanais – dont la majorité des gisements se situent au sud, mais le pays a besoin des pipelines du nord pour accéder à la mer et aux marchés mondiaux – seront partagés.

Une nation née dans le sang

Bien sûr, la presse internationale fait les gros titres sur l’événement. Ce n’est pas tous les jours que naît un nouvel État ! La plupart des commentateurs sont pourtant pessimistes, évoquant une nation « née dans le sang » et confrontée à une somme insurmontable de défis. Consciente de ces difficultés, la communauté internationale accorde toute son attention au pays. Les Casques bleus se déploient dans l’espoir de faciliter la transition, tandis que les voisins ougandais, kenyans, éthiopiens et même égyptiens se montrent très présents.

« Après le 9 juillet, notre bureau a été transféré de Khartoum à Djouba, se souvient l’un des responsables de la mission des Nations unies au Soudan du Sud, la Minuss. Nous avions des contacts avec le gouvernement, avec l’APLS, mais aussi avec les humanitaires qui étaient très nombreux sur place. Nous avions un document intitulé Saving Lives Together, qui établissait un protocole d’action strict. Bien sûr, je voyais bien qu’il y avait des frictions entre certains groupes, mais on avait quand même le sentiment d’avancer, de contribuer à quelque chose de positif. Les gros problèmes sont arrivés fin 2013… »

Le 23 juillet 2013, le président Salva Kiir, qui accuse de corruption l’ensemble des élites du pays, limoge l’ensemble de son gouvernement, dont son vice-président et principal rival depuis des années, Riek Machar. Celui-ci ne faisait pas mystère de son intention de se présenter à l’élection présidentielle prévue en 2015. La situation n’a, depuis, cessé de se dégrader et l’Armée blanche de Machar, essentiellement constituée de membres de l’ethnie nuer, se fait menaçante. Le 16 décembre 2013, le président Kiir affirme que ses services de sécurité ont déjoué une tentative de coup d’État orchestrée par son rival et décrète le couvre-feu.

Un pays en dérive

Durant les cinq années suivantes, le Soudan du Sud s’enfonce dans le chaos. La guerre civile fait rage, aggravant la famine et favorisant la propagation des maladies telles que le choléra. Humanitaires et envoyés de l’ONU multiplient les rapports faisant état d’enrôlement d’enfants soldats, de massacres de civils, de viols de masse, tandis que l’Éthiopie et le Kenya tentent de jouer les médiateurs. Et que l’Ouganda envoie des troupes dans le sud du pays.

Dans beaucoup de commentaires, l’idée d’une « guerre tribale » entre les Kinda, fidèles au président Kiir, et les Nuer de Riek Machar, revient fréquemment. Simpliste et faux, pour beaucoup de spécialistes, qui notent que chaque camp réunit des personnes issues de groupes différents et que c’est avant tout le contrôle des sites pétroliers qui se joue lors des combats.

La rébellion sudiste a toujours été divisée depuis les années 1970

« La rébellion sudiste a toujours été divisée depuis les années 1970, précise Leben Moro. Chaque camp veut le pouvoir politique parce que cela signifie aussi détenir le pouvoir économique, ce qui dans notre pays veut dire le pétrole. » Une analyse, au moins pour sa première partie, qui semble être confirmée par les deux principaux protagonistes. En 2016, lors d’une trêve, Kiir et Machar cosignent une tribune dans le New York Times : « Nous avons combattu côte à côte, comme des frères, pour l’indépendance. Quand le pays est né, nous étions pleins d’espoir. Nous pensions que nous pourrions avancer ensemble, comme une nation. Et puis nous avons réalisé que ce qui liait notre peuple dans sa quête de liberté était la lutte elle-même. Et que ce ne serait pas aisé à transposer en temps de paix. »

La fragile paix de 2016 vole à son tour en éclats et c’est finalement en septembre 2018 qu’une médiation menée par le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, est couronnée de succès. La paix est signée. Les frères ennemis Kiir et Machar s’engagent, une fois encore, à gouverner ensemble et à oublier leurs différends.

Amélioration de la situation

Leurs conflits ont fait au moins 400 000 morts, deux millions de déplacés dans un pays qui compte un peu plus de douze millions d’habitants. En 2021, la question de savoir si les coupables de crimes de guerre seront un jour jugés n’est pas tranchée et, selon l’ONU, 60 % de la population souffre de « malnutrition aiguë ». « Aujourd’hui, la ville de Djouba est tranquille, conclut Leben Moro. L’économie va mieux, la monnaie est remontée, les marchés sont approvisionnés. On manque encore d’infrastructures et il faut gérer le retour des réfugiés, mais les choses vont mieux. L’armée, par contre, n’est toujours pas réunifiée, et c’est sans doute le point le plus inquiétant. »