Sécurité

Burkina : ce que l’on sait de l’attaque de Solhan

Réservé aux abonnés | | Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 08 juin 2021 à 09h40
Un soldat burkinabè à Gorgadji, dans la région du Sahel, en mars 2019 (illustration).

Un soldat burkinabè à Gorgadji, dans la région du Sahel, en mars 2019 (illustration). © REUTERS/Luc Gnago

Qui a frappé ? Pourquoi ? Si beaucoup pointent le GSIM, dirigé par Iyad Ag Ghaly, l’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays n’a toujours pas été revendiquée. Et 72 heures après le massacre, de nombreuses zones d’ombre subsistent.

C’est un Faso sous le choc, indigné par la violence du massacre, qui tente aujourd’hui de comprendre. Selon un bilan encore provisoire, au moins 160 personnes ont été tuées. Et le décompte macabre n’a cessé d’augmenter à mesure que les heures passaient. Roch Marc Christian Kaboré a décrété un deuil national de soixante-douze heures qui se clôt ce lundi 7 juin 2021, à minuit. Il a assuré que « les forces de défense et de sécurité [étaient] à pied d’œuvre pour rechercher et neutraliser les auteurs de cet acte ignoble ». Après cette « attaque barbare », le président burkinabè a enjoint ses compatriotes à « rester unis et soudés » face à ce qu’il a qualifié de « forces du mal ». Les assaillants n’ont en effet pas été identifiés et le massacre n’a, pour l’heure, pas été revendiqué.

« Solhan est vidé »

Dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 juin, des hommes armés non identifiés ont attaqué Solhan. Cette localité de 3 000 habitants est située à une quinzaine de kilomètres de Sebba, le chef-lieu de la province du Yagha, dans le nord-est du pays. Autrement dit, en plein coeur de la zone dite des trois frontières, entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Le bilan, qui faisait au départ état de 130 morts et d’une quarantaine de blessés, a été revu à la hausse et s’élève désormais à au moins 160 décès, « dont une vingtaine d’enfants », a précisé un élu de la région. Selon une source locale citée par l’AFP, « cinquante corps ont été enterrés dans chacune des deux fosses communes et soixante corps dans la troisième fosse », et ce sont « les populations elles-mêmes qui ont procédé à l’enlèvement et à l’enterrement des corps après les avoir rassemblés et transportés ».

« Les déplacements sont massifs, le village de Solhan est vidé. Les populations se sont regroupées pour la plupart à Sebba, assure une source sécuritaire présente sur place, contactée par Jeune Afrique. Il nous faudra du temps avant que les gens acceptent de revenir chez eux. »

Les VDP premiers visés

Les assaillants ont d’abord pris pour cible un poste de Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les milices composées de civils armés qui, avec l’onction de l’État, assurent la sécurité dans les zones où les forces de sécurité sont peu ou pas présentes. Selon nos informations, l’attaque pourrait avoir été menée en représailles à l’exécution par des VDP, jeudi 3 juin, de deux membres présumés de groupes armés. « Les VDP accusaient ces deux personnes, des étrangers, de collusion avec les groupes armés qui sévissent dans la zone », assure à Jeune Afrique une source sécuritaire burkinabè.

L’attaque n’a fait l’objet d’aucune revendication. Cependant, la région « fait partie de la zone d’influence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans [GSIM, dirigé par Iyad Ag Ghaly] », précise à JA un gradé des forces de sécurité burkinabè, présent sur place depuis samedi matin. Il précise que « des recoupements sont toujours en cours pour identifier les auteurs de l’attaque ».

Une organisation de la société civile, l’Union des musulmans intègres du Djelgodji, certifie que, dans le mois qui a précédé l’attaque, le GSIM a mené plusieurs actions dans la zone. Cette plateforme, qui se présente comme une organisation peule de prévention de la violence, affirme notamment qu’au cours du mois de mai, un certain Sadou Djibrilou Cissé, alias Abou Ibrahim, « a amputé les mains de plus de quatre jeunes hommes dans les communes de Déou et de Gorom-Gorom ». Elle assure que les villages de Tanwalbougou, Koguèl et Solhan ont été la cible d’attaques d’un autre jihadiste affilié au GSIM, présenté sous le nom de « Nourroudine ».

Cela semble être la continuation de ce qui a commencé en 2019 à Yirgou

Le contexte, le modus operandi, la violence… « Il serait facile de pointer du doigt l’État islamique, auteur d’attaques similaires au Niger et au Burkina, mais je pense qu’il est trop tôt pour cela », estime Tristan Gueret, analyste français chez Risk Advisory. Lui pointe « d’autres dynamiques » à l’œuvre, et notamment « l’action des VDP, qui créent un climat de suspicion et de vengeance envers les populations civiles ».

« Les groupes armés imposent leur autorité par la terreur, que ce soit pour contrer l’influence du GSIM, forcer la levée de taxes parallèles ou se venger de la coopération avec l’armée, souligne le chercheur. Cela semble être la continuation de ce qui a commencé en 2019 à Yirgou. »

Dans la nuit du 31 décembre 2018 au 1er janvier 2019, cette localité du centre-nord du pays avait été la cible d’une attaque attribuée à des jihadistes. En représailles, un groupe de Koglweogo, une milice d’auto-défense composée principalement de membres de la communauté des Mossis, s’en était pris à des éleveurs peuls, accusés d’être de mèche avec les jihadistes. Le bilan officiel sera de 49 morts.

Bataille pour l’or ?

Le nord-est du Burkina est, en outre, devenu un terrain sur lequel s’exprime la rivalité entre les groupes armés, sur fond d’exploitation illégale des ressources aurifères. Solhan est en effet connu pour abriter un important site d’orpaillage, source de convoitise. Détenu par Somika, la société du golden boy burkinabè Adama Kindo, le site avait fait l’objet de pillages lors des événements d’octobre 2014 ayant précipité la chute de Blaise Compaoré. Somika avait alors plié bagage, laissant le champ libre aux orpailleurs clandestins venus des villages environnants et du Niger voisin.

C’est également dans cette zone que, le 31 mai 2019, Fahadou Cissé et Hama Balima, deux membres de l’Organisation démocratique de la jeunesse (ODJ), ont été assassinés dans des circonstances qui restent entourées de mystère. Les deux activistes enquêtaient sur l’accès aux ressources minières et sur des soupçons de corruption au sein de l’administration.

Dans Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central, un rapport très documenté sur le sujet publié en 2019, International Crisis Group s’inquiétait déjà du fait que le « boom du secteur aurifère artisanal menace les États du Sahel central ». Outre « les enjeux financiers associés à l’exploitation aurifère artisanale devenus considérables ces dernières années », les auteurs du rapport alertaient sur « la formation de réseaux commerciaux locaux, régionaux et internationaux informels » pouvant « contribuer au financement de groupes armés et/ou du terrorisme et à une augmentation du blanchiment d’argent dans la région ».

En 2020, une étude de l’Observatoire économique et social avait chiffré l’ampleur des sommes concernées. L’étude sur les mécanismes de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme avait établi que l’exploitation illégale de l’or, première source de financement des terroristes, ne représentait pas moins de 80 milliards de F CFA (environ 120 millions d’euros) entre 2016 et 2019.

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