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Que reste-t-il de Sadate ?

Le 6 octobre 1981, il y a tout juste vingt-quatre ans, le successeur de Nasser était assassiné dans la banlieue du Caire par des militaires islamistes.

Par - Hamid Barrada
Mis à jour le 10 octobre 2005 à 01:00

Vingt-quatre ans déjà. On a du mal à réaliser que l’assassinat d’Anouar al-Sadate a eu lieu il y a si longtemps. Les images très hollywoodiennes du drame sont encore dans toutes les mémoires. L’onde de choc de l’événement considérable n’en finit pas de se propager dans l’actualité la plus brûlante. Curieusement, on retrouve dans les circonstances de l’assassinat les traits dominants de la victime à la fin de sa vie : imprévisible, théâtral, hors normes. Mais, « techniquement », il s’agissait surtout d’une exécution.
6 octobre 1981 : anniversaire de la « Victoire d’Octobre », c’est-à-dire du déclenchement de la guerre de 1973 contre l’armée israélienne dans le Sinaï. Un défilé militaire est organisé à Madinat Nasr (« cité de la Victoire »), dans la banlieue du Caire. Du haut de la tribune officielle, le président contemple le carrousel des Mirage. Un commando de six hommes sort du cortège, lance une grenade fumigène sur la tribune, puis tire au fusil-mitrailleur sur le premier rang. Atteint de plusieurs balles, le raïs est transporté en hélicoptère à l’hôpital militaire où il succombera à ses blessures.
Les passions que l’homme et sa politique avaient suscitées se reflètent aussi dans ses funérailles. Le 10 octobre, il est enterré à la fois en grande pompe et à la sauvette. La cérémonie a lieu dans le camp retranché où s’était déroulé le drame. La prière est expédiée à la mosquée de l’hôpital militaire, puis le cercueil est emmené en hélicoptère à Madinat Nasr. Tout le gotha occidental assiste à la cérémonie : Carter, Ford, Nixon, Mitterrand, Giscard, etc. Il y a aussi Menahem Begin, noyé dans une nuée de gorilles israéliens. En revanche, la plupart des chefs d’État arabes se sont abstenus (à l’exception du Soudanais Nimeiry et du Somalien Barré). Les Égyptiens sont tenus à l’écart et, du reste, restent calfeutrés chez eux. Rien à voir avec la marée humaine qui, en septembre 1970, avait accompagné Nasser à sa dernière demeure.
Sadate est mort, mais on n’a pas enterré le même homme.
Il y a en effet deux Sadate : celui des Occidentaux, un homme de paix et de courage, un héros de légende qui a fini en martyr ; et celui des Arabes, un traître qui a vendu son âme au diable et, par la même occasion, la cause sacrée de la Palestine. Bien entendu, c’est la visite « historique » à Jérusalem du président égyptien, en novembre 1977, qui est à l’origine de ce clivage.
Avant Jérusalem, l’image d’Anouar al-Sadate dans le monde arabe était plutôt positive. Parmi les personnalités qui gravitaient autour de Nasser, il ne semblait pas le mieux placé pour lui succéder. Les blagues et les quolibets qui, sur les bords du Nil, constituent le meilleur baromètre de l’opinion populaire foisonnaient à son propos. Sur les tableaux de l’université, une main anonyme avait pieusement transcrit un hadith (dit du Prophète) : « La science est lumière [nour, en arabe] », et ajouté : « L’ignorance est Anouar [pluriel de nour] » !
Mais voilà que Sadate l’emporte sur tous ses rivaux. Mieux, il ne tarde pas à donner un « nouveau cours » à la politique égyptienne. En mai 1971, il élimine Ali Sabri, le leader de l’aile gauche du régime, proche de l’URSS, et entreprend parallèlement de libéraliser l’économie en s’appuyant sur une nouvelle classe de bureaucrates, d’hommes d’affaires et de paysans enrichis, désireuse de faire sauter le « carcan socialiste ». En juillet 1972, il renvoie sans ménagement les quinze mille conseillers militaires soviétiques et gagne d’emblée les bonnes grâces des États-Unis. Mais sur la question cruciale, l’occupation du Sinaï par Israël depuis 1967, pas la moindre solution à l’horizon : l’impasse est totale.
À nouveau, Sadate surprend son monde – et d’abord Golda Meir, le Premier ministre israélien – en déclenchant, en coordination étroite avec la Syrie de Hafez al-Assad, la quatrième guerre avec l’État hébreu. Il s’impose, ce faisant, un objectif précis et limité : obtenir des États-Unis qu’ils débloquent la situation au Proche-Orient. Un mois après, il rétablit les relations diplomatiques avec Washington et s’engage dans la politique des « petits pas » chère à Henry Kissinger, le secrétaire d’État américain.
Sur le plan intérieur, la traversée du canal de Suez lui vaut un immense prestige. Du coup, les Égyptiens se mettent à rêver de paix, synonyme de prospérité. Mais les retraits partiels israéliens ne sont pas la paix, et la situation économique continue de se détériorer. En janvier 1977, sur les conseils du FMI, le gouvernement augmente les prix des produits de première nécessité. L’émeute embrase aussitôt Le Caire et la plupart des villes.
Une autre « initiative historique » s’impose. Comme il a franchi le canal, il s’affranchit de tous les interdits et tabous inhérents au conflit judéo-arabe. Son voyage à Jérusalem – et dans l’inconnu – relève du voyage initiatique. Il en sera en tout cas métamorphosé. L’Anouar al-Sadate que décrit notre ami Jean Lacouture (voir pages suivantes), cet Égyptien madré habile à tromper son monde, qui sait ce qu’il veut et garde les pieds sur terre, n’est plus. Il s’efface devant un autre Anouar al-Sadate porté aux nues par les médias occidentaux et qui, grisé par cette popularité inespérée, perd peu à peu le sens des réalités.
Las, le geste courageux, chevaleresque, héroïque de Sadate n’est pas payé de retour. Lors des accords de Camp David, l’Égypte récupère certes le Sinaï, mais au prix d’une paix séparée qui fait peu de cas de l’allié syrien et de la question palestinienne. On lui reproche surtout d’avoir accordé la reconnaissance à Israël, l’atout majeur des Arabes, sans avoir obtenu la seule contrepartie qui vaille : un règlement général du conflit.
La paix séparée avec Israël entraîne l’isolement de l’Égypte dans le monde arabe. Ruptures en chaîne des relations diplomatiques, transfert à Tunis du siège de la Ligue arabe… L’ex-champion du panarabisme est mis en quarantaine. Et l’aide économique massive des États-Unis, qui passe de 371 millions de dollars en 1973 à 1,135 milliard, n’est pas une compensation suffisante. Le mirage de la prospérité associé à la paix recule. Les Égyptiens ne voient rien venir. Sauf le luxe insolent des nouveaux riches.
Très vite, la colère monte, les islamistes s’agitent et s’organisent. Sadate et les Frères musulmans, la confrérie fondée par Hassan al-Banna à la fin des années 1920, sont de vieilles connaissances. C’est dans leur mouvance que le futur « officier libre » avait ouvert les yeux à la politique. Dès 1954, Nasser avait compris qu’« on ne peut gouverner selon le seul Coran ». Lui s’était convaincu qu’on ne peut gouverner contre les religieux (c’était, à ses yeux, la faute mortelle commise par le shah d’Iran). Dans ses démêlés avec la gauche nassérienne, il s’était naturellement appuyé sur les « Frères », qui s’étaient considérablement renforcés. Leurs dirigeants avaient été amnistiés et développaient impunément leur propagande empoisonnée, suscitant des troubles confessionnels en s’en prenant aux coptes. Après Camp David, tout change : ils se rebiffent et dénoncent avec virulence le traité avec Israël.
Sadate prend la mesure du péril, mais trop tard. En septembre 1981, il joue son va-tout et fait arrêter plus de 1 500 opposants de tous bords : islamistes, libéraux, nassériens, communistes… Il va jusqu’à destituer le pape copte Chenouda III. Cette répression tous azimuts est à ses yeux l’habileté suprême. En fait, elle l’expose davantage en aggravant sa solitude.
Quinze jours après, le 6 octobre, un officier du renseignement qui avait préparé à loisir l’assassinat du chef de l’État au sein d’une armée réputée loyale, ou à tout le moins sous contrôle, passe à l’acte.
Que reste-t-il d’Anouar al-Sadate ? En Égypte et dans le monde arabe, on n’en parle guère. Tout se passe comme si l’on préférait conserver l’image du premier Sadate, celui de la traversée du canal et de la guerre d’Octobre, en occultant tout le reste. Mémoire sélective… Alors que les nassériens représentent un courant politique qui n’est pas sans influence, au moins dans l’intelligentsia égyptienne, les « sadatiens » brillent par leur absence. En vérité, le sadatisme existe bel et bien, et c’est Hosni Moubarak qui l’incarne le mieux. Tout au long de son règne, le successeur de Sadate s’est appliqué d’une manière quasi scolaire à conserver l’héritage du président assassiné sur les questions essentielles – la paix avec Israël et l’alliance prioritaire avec les États-Unis – en se contentant de le débarrasser de ses outrances. Résultat : l’Égypte ne tardera pas à regagner le bercail arabe.
Mais le legs de Sadate, c’est aussi l’islamisme révolutionnaire. Ce n’est pas parce qu’il a tout fait pour l’instrumentaliser et qu’il a tragiquement échoué que cette partie de l’inventaire doit être oubliée. L’assassinat du deuxième raïs marque pour ainsi dire le couronnement de l’idéologie djihadiste élaborée par Sayid Qotb qui continuera à prospérer en Égypte avant de prendre avec al-Qaïda une dimension planétaire (voir pp. 22-23). Au procès des assassins de Sadate, nul n’a remarqué un personnage secondaire qui sera bientôt en liberté et fera beaucoup parler de lui. Il s’appelle Ayman al-Zawahiri et il est aujourd’hui le numéro deux d’al-Qaïda.