Industrie

À Adetikope, le Togo s’imagine un futur industriel

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Lomé
Mis à jour le 07 juin 2021 à 20h44
Faure Gnassingbè lors de l’inauguration de  la plateforme industrielle d’Adetikope, le 6 juin 2021.

Faure Gnassingbè lors de l'inauguration de la plateforme industrielle d’Adetikope, le 6 juin 2021. © Emmanuel Pita/ROT

Forte de son emplacement stratégique sur l’axe Lomé-Ouagadougou, la plateforme sortie de terre en moins d’un an doit désormais convaincre une masse critique d’entrepreneurs et industriels.

Pour rejoindre le canton d’Adetikope (prononcer « adétikôpè »), où le président Faure Gnassingbè a inauguré le 6 juin la « première plateforme industrielle du Togo », il faut d’abord réussir à s’extirper de la capitale, de ses trapézistes de la route à moto et de ses feux tricolores à l’ivoirienne, c’est-à-dire optionnels.

Prendre ensuite la direction nord, sur la route nationale 1 dite Lomé-Cinkassé (près des frontières du Burkina et du Ghana), passer l’université nationale, puis l’ambassade des États-Unis et son drapeau bleu, blanc cassé et ocre, la retranchée délégation de l’Union européenne, enfin les austères enclos de l’État-major général des armées et continuer encore une bonne dizaine de kilomètres.

Plus de 300 invités ont fait le déplacement pour cette rencontre – « un événement historique » selon la formule du ministre du Commerce, de l’Industrie et de la Consommation locale, Kodjo Adedze – qui s’est achevée sur un spectacle de drones aux couleurs du Togo.

Harouna Kaboré, le ministre burkinabè du Commerce représentant le président Roch Marc Christian Kaboré, Ade Ayeyemi, DG du groupe bancaire panafricain Ecobank, ou encore Thierry Déau, patron du fonds d’investissement Meridiam et partenaire de la branche terminaux portuaires d’Arise, étaient ainsi de la partie.

Un bref moment de gloire

Adetikope, village fondé au XIXe siècle par un chef local, Assimadi Wodenou, et dont un descendant (Togbi Assimadi Yawovi Wodenou II) était encore en décembre dernier chef du canton qui en tire son nom, apparaît dans les archives coloniales en 1951, lorsque les rapporteurs français notent avec dépit qu’un puits foré dans le secteur n’a fourni qu’une eau « très saumâtre ».

En termes d’industrie, le canton connaît un bref moment de gloire au début des années 1990 quand Cerekem Exotic Togo, filiale d’un groupe danois spécialiste des plantes aromatiques, y implante un complexe agro-industriel de 45 hectares employant 400 personnes.

Les prix aux producteurs (100 F CFA le kg de basilic, 380 F celui de ciboulette, 180 F pour l’aneth en 1999) suffisent un temps à encourager les paysans à se détourner des cultures maraîchères locales, mais l’aventure tourne court. En 2006, le repreneur français de ces activités, Darôme, propriétaire de la marque Daregal, jette l’éponge, pointant la faiblesse des rendements, le coût des intrants, la défaillance dans la chaîne de transport

Faire d’un bout de rêve une réalité

C’est là pourtant qu’en moins d’un an a été érigée la Plateforme industrielle d’Adetikope (PIA), au coût estimé entre 150 et 200 millions d’euros, sur un espace de 400 hectares, selon les promoteurs du projet : l’État du Togo (35 %) et Arise IIP (65 %), dirigé par Gagan Gupta.

Pour ce dernier, qui a fait ses armes au sein du géant singapourien de l’agro-industrie Olam, au Gabon notamment, avant de développer les « verticales » du groupe Arise (ports et logistiques, services aux infrastructures, plateformes industrielles intégrées -IIP), « peu de pays ont réussi à faire d’un bout de rêve, une réalité ».

Si PIA, le jour de son inauguration ne compte qu’une vingtaine de conteneurs épars et des centaines d’espaces de parking vides, pour ses promoteurs, il s’agit surtout d’un premier pas décisif sur un chemin des plus ambitieux, accompli qui plus est dans le difficile contexte de la crise du Covid-19.

Le site table une capacité d’accueil de 12 500 conteneurs, un parking de 700 camions, des entrepôts de stockage, ainsi qu’un guichet unique de formalités administratives et nombre de facilités accordées par l’État pour la réussite de la plateforme.

« Ces deux-trois derniers mois, ce sont près de 700 ouvriers, contre 200 auparavant, qui ont œuvré jour et nuit pour s’assurer que le site serait prêt à temps », explique un des promoteurs du projet.

Rompre un cycle vieux de plus d’un siècle

Sur cette plateforme à une vingtaine de kilomètres de Lomé, Arise IIP et le gouvernement du président Faure Gnassingbè entendent rompre un cycle vieux de plus d’un siècle : l’exportation à l’état brut des ressources naturelles du pays : coton, soja, noix de cajou, bois, calcaire (marbre).

Le pays exporte environ 60 000 tonnes de coton, pour 75 millions de dollars de revenus, a regretté Gagan Gupta qui, pour l’occasion a tenu à faire son discours en français. « J’espère que vous aimerez mon accent », a glissé l’entrepreneur d’origine indienne. Grâce à PIA, le Togo espère multiplier par 12 d’ici au milieu de la décennie la valeur des exportations de produits textiles du pays, à environ 1 milliard de dollars. Une performance « jamais observée en Afrique en aussi peu de temps ».

Gagan Gupta, directeur général d’Olam Gabon, lors de l’Africa CEO Forum 2016 à Abidjan.

Gagan Gupta, directeur général d’Olam Gabon, lors de l’Africa CEO Forum 2016 à Abidjan. © Eric Larrayadieu/ACF/JA

Les promoteurs du projet ciblent également la construction d’une usine de transformation de soja d’une capacité de 500 tonnes par jour, ainsi que des sites de transformation de bois et de marbre.

Paintball et montée en gamme

« Avant même l’inauguration, sept contrats ont été conclus pour le développement d’installation de transformation de coton, de marbre, de noix de cajou ainsi que dans l’industrie pharmaceutique et la logistique », avance l’Américain Jesse Damsky, directeur général de PIA, sans toutefois indiquer les entreprises concernées. Selon nos informations, il s’agirait entre autres d’opérateurs indiens et togolais.

Le choix d’Adetikope pour l’implantation de la plateforme découle en partie de son positionnement clé sur l’axe Lomé-Ouagadougou (son marché est l’un des principaux centres d’approvisionnements au Togo en bovins venus des pays sahéliens) et prolonge l’expansion qu’a connue le canton ces dernières années.

La bourgade, bénéficiant de l’expansion de la ville de Lomé, a connu une croissance exponentielle, passant de moins de 15 000 habitants à environ 250 000, entre 2005 et 2015. À cause notamment de la spéculation, le prix du mètre carré y a triplé, passant de moins de 2 700 F CFA à plus de 8 300 F CFA entre 2010 et 2015, selon une étude d’Iléri Dandonougbo, de l’Université de Lomé.

Selon ce chercheur, le canton comptait plus de 30 magasins en 2015 (6 en 2000), pour 65 boutiques, contre 13 quinze ans plus tôt. L’ancien bourg paisible au nord de Lomé accueille même désormais l’Adrénaline Paintball Club Togo, où pour 3 500 F CFA par personne (40 000 F CFA pour un groupe de 8), les jeunes de Lomé sont invités à crapahuter en uniforme et à « dégommer [leurs] adversaires avec des billes de peinture »…

L’expérience gabonaise

D’ici quatre ans, les promoteurs de PIA tablent sur la création de 30 000 emplois directs à partir de PIA. « Évidemment, il y a déjà eu tellement d’éléphants blancs en Afrique, que le scepticisme existe face à de telles ambitions », reconnaît un spécialiste de la logistique industrielle.

La mise en œuvre [de cette ambition] peut être difficile, car nous ne copions personne

Pour autant, avance notre source, le groupe estime avoir déjà fait ses preuves, à Nkok notamment, près de Libreville. Selon ses estimations, aujourd’hui 40 % des recettes non-pétrolières du pays sont tirées de la Zone économique spéciale du Gabon (GSEZ).

Il est à noter qu’en dix ans d’exercice, la zone de Nkok revendique 16 000 emplois créés. « Il faut se rappeler qu’au démarrage de Nkok, près de 1 500 expatriés ont été mobilisés pour former les populations locales et qu’au bout de d’un à deux ans, il a été possible de remplacer les expats », rappelle un dirigeant impliqué dans le développement de la plateforme, pour qui l’expérience gabonaise peut permettre des avancées encore plus rapides au Togo.

Pour sa part, Victoire Tomegah Dogbé, Première ministre du Togo, a salué « l’expertise et la diligence » d’Arise, ainsi que le savoir-faire et l’approche « holistique » de la productivité industrielle du partenaire de Lomé dans ce projet.

La cheffe du gouvernement togolais a indiqué anticiper d’ici 2030, à Adetikope, une zone d’une superficie de 1 000 hectares, pour un investissement global supérieur à 1 milliard de dollars, et affirmer par ailleurs la « disponibilité du gouvernement à entretenir cette future collaboration ».

Un calendrier accéléré

Ces garanties suffiront-elles à attirer la masse critique d’investisseurs nécessaire pour la réussite à long terme de PIA ? Il va sans dire que la stratégie multiforme d’Arise, entre gestion de terminaux portuaires, plateformes industrielles et développement d’infrastructures (Arise IS participera à la modernisation de la voie Lomé-Cinkassé), en agace plus d’un et laisse perplexes plusieurs spécialistes de la logistique africaine.

Les ambitions affichées à PIA autant que le calendrier accéléré de son développement comme de son « inauguration », en amont du démarrage concret des sites industriels, ont engendré leur lot de sceptiques dans les milieux d’affaires subsahariens. À Lomé, les plus anciens se souviennent également des grandes ambitions du temps de Cerekm et de Daregal…

« Cette inauguration est le premier pas, des dizaines d’autres sont à venir », assure un responsable d’Arise IIP. Mais le promoteur se veut pragmatique. « La mise en œuvre [de cette ambition] peut être difficile, car nous ne copions personne. Et si nous faisons des erreurs, dites-le nous, afin que nous puissions les corriger », a affirmé Gagan Gupta, sur le site d’Adetikopè. Nul doute que sa requête sera entendue.

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