Politique

RDC : anciens ministres, proches de Kabila… Pourquoi des cartes bancaires liées au Trésor ont été désactivées

Réservé aux abonnés
Par
Mis à jour le 5 juin 2021 à 18:10

Jules Alingete, à Kinshasa, RDC, en octobre 2020. © Colin Delfosse pour JA

L’Inspection générale des finances a alerté sur l’existence de cartes de crédit directement liées au compte général du Trésor. Anciens ministres, proches de Joseph Kabila, cadres du régime et de l’armée… plusieurs personnalités en ont bénéficié. Voici les détails de l’affaire.

L’Inspection générale des finances (IGF) poursuit ses missions de contrôle dans les principales institutions de la RDC. Cette agence de lutte contre la corruption, rattachée à la présidence de la République, s’intéresse cette fois à la Banque centrale du Congo (BCC).

Dans une lettre adressée le 24 mai au ministre des Finances Nicolas Kazadi, le patron de l’IGF Jules Alingete Key l’a alerté sur l’existence de cartes de crédits directement liées au compte du Trésor et appartenant, pour la plupart, à d’anciens caciques de Joseph Kabila.

174 millions de francs congolais

Selon cette correspondance, que Jeune Afrique a pu consulter, Jules Alingete Key l’informe que des irrégularités ont été constatées. « La mission de contrôle de gestion de la Banque centrale a relevé que des paiements, de l’ordre de 174 millions de francs congolais, ont été effectués à partir de ces cartes de crédit et imputés au compte « Suspens débiteur État de la BCC », écrit-il.

Selon ce même courrier, ces cartes auraient été octroyées par la Rawbank, l’une des plus grandes banques congolaises, à des hauts cadres des institutions de la RDC. Par ailleurs, la mission de contrôle estime que le fait que la BCC n’a pas produit le relevé des paiements « entretient une forte présomption sur le fait que ce montant comprendrait aussi abusivement des cartes de crédit émises au profit des cadres de la banque centrale ».

Le patron de l’IGF demande par conséquent à Nicolas Kazadi « d’instruire la Banque centrale d’en demander l’annulation », considérant que cette situation « n’est pas conforme à la procédure sur les dépenses publiques et viole les textes légaux et réglementaires sur la gestion des finances publiques”.

Anciens collaborateurs de Kabila

La réponse du ministre est intervenue une semaine plus tard. Dans un courrier daté du 31 mai et adressé au gouverneur de la BCC, Deogratias Mutombo Mwana Nyembo, Nicolas Kazadi lui demande, se référant au courrier de l’IGF, « de prendre toutes les dispositions nécessaires pour annuler les cartes de crédits liées directement au compte du Trésor ».

Selon nos informations, la Rawbank a, depuis, désactivé une trentaine de cartes de crédit. Plusieurs d’entre elles avaient, selon la liste que Jeune Afrique a pu consulter, déjà expiré.

Parmi les 32 personnes figurant sur la liste, on retrouve notamment plusieurs anciens ministres comme Pépin Guillaume Manjolo (Coopération), José Sele Yalaghuli (Finances), Marie Tumba Nzeza (Affaires étrangères), tous membres du gouvernement de Sylvestre Ilunga Ilunkamba.

Mais plusieurs proches collaborateurs de l’ancien président Joseph Kabila en ont aussi bénéficié. C’est le cas du général François Olenga, ex-chef de la maison militaire du raïs – qui aurait été titulaire de l’une de ces cartes entre 2011 et 2019, de l’ancien président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku, de l’ex-ambassadeur itinérant Séraphin Ngwej, ou encore du conseiller diplomatique de l’ex-président, Kikaya Bin Karubi.

Polémique

Contacté par Jeune Afrique, Kikaya Bin Karubi livre sa version des faits. « De part mes fonctions, j’ai eu accès à une carte de crédit qui me permettait d’engager des dépenses urgentes pour la République. J’ai été secrétaire particulier du président Kabila et conseiller principal au collège diplomatique. Ces fonctions nécessitent un accès d’extrême urgence à des fonds. Mais tout a été désactivé en 2019. »

L’ancien conseiller diplomatique du raïs n’est pas la seule personnalité à avoir réagi. José Sele Yalaghuli, l’ex-ministre des Finances de Félix Tshisekedi, a également répondu à la polémique. « Ces cartes de crédit sont données, comme dans tous les pays du monde, aux ministres des Affaires étrangères, de la Coopération, des Finances et au gouverneur de la BCC, qui sont appelés à effectuer des déplacements réguliers et fréquents à l’étranger pour des missions officielles. Et cela, dans le but de parer au plus pressé ».

« Ces cartes avec des montants précis oscillant entre 20 et 40 000 dollars américains mensuels sont prépayées par la BCC et ne sont pas liées au compte général du Trésor, comme certains l’arguent. Elles sont acquises par la BCC, en laissant des provisions auprès de la Rawbank », ajoute l’ancien ministre.