Société

Sénégal : pourquoi habiter Dakar est un cauchemar…

Réservé aux abonnés
Par - Envoyée spéciale
Mis à jour le 20 août 2021 à 15:29

Vue du Plateau, dans le centre-ville de Dakar.

… Et comment en sortir. La capitale sénégalaise est congestionnée, certes. Mais surtout, les logements y ont été trop longtemps conçus « à l’occidentale » plutôt que pour répondre au mode de vie des habitants. L’architecte Nzinga Biegueng Mboup explique comment on en est arrivé là. Et donne quelques solutions.

Plusieurs théories expliquent l’origine du nom de Dakar. Pour certains, c’est la présence sur la presqu’île du Cap-Vert de nombreux tamariniers (daxar gi, en wolof) qui a donné son nom à la ville. Pour d’autres, il découle de l’expression dekk raw (« pays refuge ») que les familles lébous ont donné à la zone où elles ont trouvé asile pour fuir le damel (le souverain) du Cayor, au XVe siècle. Elles seront progressivement délogées de ce qui est devenu le centre-ville de la capitale sénégalaise à l’arrivée des colons français. S’en suit un siècle d’importantes modifications de la ville, qui permet d’expliquer aujourd’hui la « mésentente profonde » des Dakarois avec leur logement.

L’architecte sénégalaise Nzinga Biegueng Mboup a exploré les raisons historiques, politiques et architecturales, qui ont créé cette situation, et analysé l’évolution du logement dans la ville depuis 1857. La jeune femme a fait ses armes aux côtés de l’architecte ghanéen David Adjaye – connu pour s’être affranchi des canons d’architecture occidentaux -, avant de revenir s’installer à Dakar. Cofondatrice du collectif Worofila, qui promeut la construction bioclimatique au Sénégal, elle s’est spécialisée dans la construction en terre.

Nzinga B. Mboup a conçu l’exposition Habiter Dakar, en collaboration avec sa consœur française Caroline Geffriaud (qui vit et exerce, elle aussi, dans la capitale sénégalaise), où elle montre les profondes mutations de la ville et comment le logement y a été pensé depuis la colonisation. Sans oublier de proposer diverses pistes qui permettraient aux Dakarois de se réconcilier avec leur habitat. Pandémie oblige, l’exposition virtuelle est accessible sur Facebook (et téléchargeable sur le site du Goethe-Institut Senegal).

L’architecte sénégalaise Nzinga Biegueng Mboup.

Djoloff

Jeune Afrique : Dans Habiter Dakar, vous abordez les grandes étapes de construction de la ville en vous concentrant sur l’évolution du logement. Pourquoi un tel choix ?

Nzinga Biegueng Mboup : Nous avons retenu le logement comme sujet critique pour repenser la ville. Nous voulions expliquer pourquoi il n’est pas adapté au contexte social et économique, pourquoi il ne répond pas aux attentes des habitants en matière de confort thermique, de place, de conception urbanistique. À partir d’une analyse historique, nous avons voulu comprendre comment on en était arrivé là, et proposer des solutions.

Analyser le logement permet aussi de comprendre l’organisation de l’espace public. On voit par exemple que la rue est devenue l’extension des habitations. De la même manière, la très forte occupation du territoire induit un problème d’écoulement des eaux qui explique les inondations et les difficultés en matière d’assainissement.

Dans la partie historique, vous revenez sur l’arrivée des colons, en 1857. Comment s’articule cette « ingérence d’une nouvelle manière d’habiter » ?

Avant l’arrivée des Français, la majorité des villages lébous (divisés en douze penc, « terroirs ») étaient situés dans la pointe de Dakar, autour du port. Le premier plan de la ville est tracé par les Français. Certaines bâtisses sont alors construites. Progressivement, alors que le rôle politique de Dakar s’accroît, surtout lorsqu’elle devient la capitale de l’Afrique occidentale française [AOF, en 1902], les Français construisent de plus en plus d’infrastructures autour du port, déplaçant les habitations lébous vers l’Ouest. En 1914, lorsqu’éclate une épidémie de peste, l’administration française indexe « l’insalubrité » des Africains et crée la Médina. Avec ce quartier « indigène », le Plateau devient une ville majoritairement blanche.

Désormais, ce qui a de la valeur, c’est le terrain, pas la maison.

Une autre « révolution » du logement commence dans les années 1950, avec la création de nouveaux quartiers résidentiels. Quel était l’objectif de ces programmes ?

Plusieurs cités sont en effet créées autour de l’avenue Bourguiba à partir de 1950, avec les Sicap Karack, Baobab, Amitié ou Sacré-Cœur, pour loger les travailleurs sénégalais. À partir de l’indépendance, ça devient un vrai projet politique pour Léopold Sédar Senghor, qui souhaite former une nouvelle classe moyenne africaine, éduquée, au mode de vie confortable. Des expérimentations voient le jour, par exemple, avec les maisons bulles de l’américain Wallace Neff. Est ensuite créée la Société immobilière du Cap-Vert, financée par l’État. Et, après les Sicap, des habitations à loyer modéré destinées à la classe ouvrière sont construites, avec la naissance des quartiers de Gueule-Tapée et de Fass.

À partir de quand ces politiques publiques du logement disparaissent-elles pour laisser place à des constructions anarchiques ?

Après les chocs pétroliers des années 1970, le gouvernement coupe ses investissements publics. Souvent financées par l’étranger, des organisations semi-étatiques voient le jour, comme la Banque de l’habitat du Sénégal. Puis, dans les années 1990-2000, beaucoup de personnes migrent en Occident et commencent à envoyer de l’argent à leurs familles. On construit alors des immeubles à but locatif, avec une faible qualité résidentielle. La plupart de ces autoconstructions, privées ou réalisées par des promoteurs, ne sont ni accompagnées ni encadrées et ne respectent pas les règles d’urbanisme. Selon un rapport de la Banque Mondiale de 2013, seuls 7 % des constructions sont faites sur plan réalisé ou signé par un architecte.

Selon un rapport de la Banque mondiale, seuls 7 % des logements construits l’ont été d’après un plan réalisé ou signé par un architecte

Avec la pression foncière, les espaces extérieurs sont considérablement réduits. Cela fait partie de ce que vous considérez comme une « occidentalisation des manières de vivre » ?

La typologie des appartements dakarois est assez paradoxale. On voit naître ce qu’on appelle « l’espace familial », qui est une sorte de grand couloir dans l’entrée, un lieu central, moins exposé à la chaleur que les autres pièces, qui correspond à la cour dans les anciennes concessions. On y mange, on y prie, on y fait le thé… Le salon, espace de vie dans un modèle occidental, devient un lieu de réception. La chambre, au contraire, qui est un espace pour dormir dans le modèle occidental, se convertit souvent dans les familles élargies en lieu de réception, où peuvent se tenir des conversations intimes, à l’écart du reste de la famille.

Alors que, comme partout, les prix du logement flambent, vous rappelez que, selon l’ONU-Habitat, la taille moyenne d’un ménage dakarois est de 8,2 personnes, que les logements n’y sont pas adaptés et que 44 % sont suroccupés…

La libéralisation des marchés, les investissements étrangers, l’arrivée de nombreuses organisations internationales dans la ville ont fortement contribué à la spéculation. Le modèle de la maison est en voie de disparition à Dakar, car il ne permet pas l’expansion urbaine. Désormais, ce qui a de la valeur, c’est le terrain, pas la maison.

Quelles solutions proposez-vous pour rendre les logements plus agréables ?

Respecter des espaces d’urbanisme, en continuant de végétaliser et de créer des extérieurs. On pourrait également penser l’espace communautaire (sport, baptêmes, jardins, fêtes religieuses…) sur les toitures-terrasses pour remplacer les rez-de-chaussée, les mettre en relation par des ponts, des passerelles, afin de créer une nouvelle couche urbaine accessible aux habitants.

Quelques maisons bulles « Airform » imaginées par l’architecte américain Wallace Neff dans les années 1950, subsistet dans le quartier Fann-Point E-Amitié.

SYLVAIN CHERKAOUI pour JA

Vous évoquez un « fantasme de la ville moderne » symbolisé par l’utilisation du béton. Ce matériau n’est-il pas exploité aussi pour son coût peu élevé et sa facilité d’utilisation ?

On a souvent tendance à penser la modernité comme venant de l’extérieur. Et le béton est assimilé à la fois à la modernité et à la stabilité. Pourtant, il implique une industrie très polluante. En 1966, une loi d’urbanisme disait même qu’il était interdit de construire avec autre chose que des matériaux de récupération, dont la terre.

Votre collectif Worofila s’attache à promouvoir les constructions bioclimatiques. Quels en sont les bénéfices ?

À cause de l’arrivée de la climatisation, on a arrêté de réfléchir sur les façons de construire pour bénéficier d’un confort thermique. Aujourd’hui, on érige des bâtiments en verre, en plein soleil, parce que l’on sait qu’on l’on pourra installer une clim ! Pourtant, les architectures traditionnelles et coloniales, avec les vérandas, les galeries, les brise-soleils, les claustras, étaient bioclimatiques et incluaient des mécanismes de protection. Avec des principes de conception (tenir compte de l’orientation au soleil, s’assurer qu’il y ait de la ventilation naturelle…) et les matériaux que l’on utilise (comme la terre), on est en mesure de parvenir à une isolation thermique naturelle. Et ces matériaux coûtent bien moins cher que le béton.