Politique

RDC : prolongé par Tshisekedi, l’état de siège peut-il ramener la sécurité dans l’Est ?

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Mis à jour le 6 juin 2021 à 10:48

Soldats congolais près du village de Kibumba, près de Goma, en février 2021.

Cette mesure annoncée par le nouveau gouvernement pour mettre fin aux violences durera deux semaines supplémentaires. Mais dans l’Ituri et le Nord-Kivu, les massacres continuent.

Pense-t-il que quinze jours supplémentaires permettront de trouver des solutions aux violences qui, depuis près de vingt-cinq ans, endeuillent les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu ? Le président Félix Tshisekedi a en tout cas demandé aux députés de prolonger pour deux semaines l’état de siège dans l’est de la RDC et ceux-ci se sont exécutés, début juin.

Il faut dire que la période initiale de 30 jours, qui a officiellement commencé le 6 mai et s’achève ce dimanche, n’a pas eu les effets escomptés : les violences et les massacres n’ont ni cessé, ni même baissé en intensité. Depuis le début du mois de mai, au moins 25 personnes ont péri lors d’attaques dans la région de Béni (Nord-Kivu) et, au cours de la dernière semaine de mai, plus de 70 personnes ont été tuées par des éléments de la milice Codeco, en Ituri.

Casse-tête sécuritaire

L’état de siège était pourtant une mesure phare annoncée par le gouvernement nouvellement formé. Placer ces deux provinces sous administration militaire, remplacer gouverneurs et vice-gouverneurs par des hommes issus des rangs de l’armée ou de la police et suspendre les juridictions civiles devait aider à résoudre le casse-tête sécuritaire dans ces régions où le Baromètre sécuritaire du Kivu (BSK), projet conjoint du Groupe d’étude sur le Congo et de Human Rights Watch, recense plus de 120 groupes armés. Les rebelles des Forces démocratiques alliées (ADF) sont à eux seuls responsables de la mort de plus de 1 000 civils depuis novembre 2019 et sur le seul territoire de Beni.

Malgré tout, l’état de siège a peiné à se mettre en place. Les fonds eux-mêmes n’ont été débloqués que tardivement. Le ministre de la Défense, Gilbert Kabanda, l’a reconnu le 1er juin, au sortir d’une rencontre avec le Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge, et avec ses collègues des Finances et du Budget : « Comme tout processus, il y a le démarrage, il y a l’accélération et puis il y a le point où l’on arrive à l’objectif final (…). »

« Avec les ressources que les ministres du Budget et des Finances viennent de mettre à la disposition du ministère de la Défense, nous allons connaître une accélération des activités de l’état de siège, a-t-il déclaré. Les opérations sur le terrain vont démarrer avec la logistique et avec toutes les capacités financières. » Gilbert Kabanda a également annoncé l’envoi de troupes dans les provinces concernées. « D’ici deux semaines, je peux vous assurer que la situation ne sera plus la même », a-t-il affirmé.

Paradoxalement, ces déclarations confortent dans leur idée ceux qui estiment que l’état de siège a été décrété dans la précipitation et sans véritable préparation. De fait, seul un demi bataillon commando (environ 200 hommes) stationné à Kinshasa a été envoyé en Ituri au moment de l’entrée en vigueur de la mesure.

Passivité et complicités

Certes, dans cette province, on constate une accalmie relative à Bunia et dans ses environs. La RN27 semble également sécurisée, permettant le retour des navettes sur cette route stratégique économiquement qui va jusqu’en Ouganda, selon le général Luboya Nkashama, gouverneur militaire. « Si des moyens [nous] sont alloués et si des mesures de restructuration des troupes sont lancées sur le terrain, on devrait pouvoir s’attendre à une amélioration de la situation générale d’ici à six mois », explique-t-il.

« La solution militaire, via l’état de siège, ne nous semble pas être la réponse appropriée à l’insécurité qui sévit dans ces régions, insiste néanmoins Jean Jacques Wondo, analyste et expert en questions militaires. Le problème est à la fois politique, géopolitique, sociologique et militaire. » « Il y a déjà eu tant d’opérations militaires, certaines sont mêmes toujours en cours, ajoute Martin Ziakwau, docteur en relations internationales et chercheur sur les dynamiques géopolitiques dans l’est de la RDC. Et elles n’ont jamais eu les résultats escomptés. La question aujourd’hui est donc surtout de savoir si l’on a une stratégie globale et comment on travaille au rétablissement d’une paix durable. »

Car, à part la nomination de militaires et de policiers à la tête des provinces, l’état de siège diffère peu des opérations militaires classiques. Les dysfonctionnements constatés depuis des années au sein des forces armées et les problèmes de commandement n’ont pas disparu par la magie de quelques nominations. La passivité des troupes au combat demeure un problème, tout comme la complicité de certains responsables avec des groupes rebelles ou des milices. C’est le cas dans le Nord-Kivu où, selon nos sources, la faction ADF de Musa Baluku continue de massacrer des civils à Beni, avec le soutien de certains officiers.

« Toujours les mêmes erreurs »

« Ce sont toujours les mêmes erreurs, diagnostique une source interne à la Monusco, sous couvert d’anonymat. Agir sans réfléchir, ne pas planifier les opérations en amont ni en estimer l’impact… Ils se plongent la tête dans le sable ! »

« Les arrangements politiques ont échoué, a pour sa part résumé Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, lors d’un discours devant les députés provinciaux du Sud-Kivu. Sur le plan militaire, nous devons accepter qu’il y a un échec. Il y a un instrument qui n’a pas été utilisé pour renforcer les aspects militaires et politiques, c’est la justice. »

Sur le terrain des opérations, l’optimisme n’est pas de mise. D’autant que l’éruption du Nyiragongo a encore complexifié la situation : les autorités ont dû affecter aux militaires des tâches auxquelles ils n’étaient pas préparés. Les groupes armés sont quant à eux demeurés très actifs, aussi bien en Ituri que dans le Nord-Kivu.

Membre de la Commission défense et sécurité de l’Assemblée nationale, le député Juvénal Munubo prêche pour des mesures plus radicales. Il évoque notamment la restructuration de la chaîne de commandement des unités déployées dans les deux provinces et l’allocation d’importants moyens logistiques et financiers aux militaires. Il faut aussi travailler à regagner la confiance des populations, insiste-t-il, « car aucune guerre ne peut se gagner sans cela ».