Politique

Algérie : les frères Kouninef, la saga des milliardaires qui ont fini à la prison de Koléa

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Mis à jour le 7 juin 2021 à 12:38

L’homme d’affaires Abdelkader-Karim Kouninef, incarcéré depuis le 24 avril 2019. © DR

Hommes d’affaires très proches de Saïd Bouteflika, les trois frères Kouninef sont définitivement condamnés à de lourdes peines de prison pour « trafic d’influence », « blanchiment d’argent », « perception d’indus avantages » et « financement occulte de la campagne électorale ».

Lorsque l’avocate des frères Kouninef entre au parloir de la prison de Koléa, où sont détenus ses trois clients, un seul geste lui suffit pour leur annoncer le verdict que la Cour suprême vient de rendre ce matin même du jeudi 27 mai concernant le pourvoi en cassation qu’elle introduit pour faire appel de leurs condamnations. Elle incline son pouce vers le bas pour leur signifier le rejet de l’appel qui acte ainsi le jugement définitif des trois frères, Rhéda, Noah-Tarek et Abdelkader-Karim.

Rédha, l’éminence grise de la fratrie, qui attendait ce verdict avec une résignation certaine teintée d’un infime espoir, lâche alors cette phrase à son avocate : « On s’y attendait. On savait que c’était fini pour nous après le rejet de l’appel introduit par Oulmi et Tahkout. » C’est peu dire que, parmi les oligarques détenus à Koléa, l’ambiance était mortifère depuis que la Cour suprême a rejeté, le 11 mai dernier, les deux appels introduits par les hommes d’affaires Mourad Oulmi et Mahiediene Tahkout, confirmant ainsi leur condamnation définitive ainsi que la confiscation de tous leurs avoirs et biens. À Koléa, ce double rejet tombe comme le couperet d’une guillotine.

Condamnations définitives

Condamnés respectivement à 16 ans, 15 ans et 12 ans pour « trafic d’influence », « blanchiment d’argent », « perception d’indus avantages » et « financement occulte de la campagne électorale », Rhéda, Noah et Karim devront donc purger la totalité de leurs peines. Le verdict de la plus haute juridiction du pays rend également exécutable la décision de confisquer leurs biens et de leurs avoirs ainsi que les comptes et les biens de leurs entreprises, regroupées dans leur conglomérat dénommé KouGC, dont le chiffre d’affaires annuel avoisine les 90 millions d’euros au cours des cinq dernières années. Les trois frères vont devoir porter l’uniforme jaune moutarde des prisonniers et risquent d’être transférés dans d’autres prisons à l’intérieur du pays, bien moins confortables que le pénitencier de Koléa.

Les Kouninef étaient des loups dont les dents rayaient le parquet

La loi de février 2006 relative à la prévention et la lutte contre la corruption, sur base de laquelle les prévenus ont été condamnés, ne prévoyant pas des remises de peine ou de grâce, leur seul espoir réside désormais dans une éventuelle amnistie présidentielle. « Il faudrait un miracle pour les voir sortir de prison avant qu’ils ne purgent la totalité de leurs peines », lâche leur avocate.

« Je n’ai rien fait de mal, soupire Rhéda Kouninef devant sa conseillère, avec l’air de celui dont une page de la vie vient d’être définitivement tournée. Je n’ai fait que travailler. Je ne comprends pas que l’on soit jetés en prison. »

Amitié indéfectible avec Saïd Bouteflika

S’il fallait un symbole de la proximité entre le monde des affaires et celui de l’ancien cercle présidentiel, il se trouve certainement dans le cas des frères Kouninef. S’il fallait un symbole pour illustrer la grandeur et la déchéance des oligarques qui ont fait fortune durant les vingt ans de présidence de Bouteflika, les Kouninef l’incarne à merveille. Fric, affaires et vies de luxe, les trois frères ressemblent à Jordan Belfort, ce trader de New York tombé pour fraude et blanchiment d’argent et dont la vie vécue à 1 000 à l’heure a été portée au cinéma par Martin Scorsese dans Le loup de Wall Street, sorti en 2009.

« Les Kouninef étaient des loups dont les dents rayaient le parquet, ironise une de leurs connaissances. S’ils cultivaient une discrétion presque absolue, ils n’étaient pas moins ambitieux, insatiables et puissants. Leur proximité avec Saïd Bouteflika les rendait intouchables. » Une situation qui a bien changé depuis la chute du frère et ex-conseiller du président algérien déchu, de Abdelmalek Sellal, de Ahmed Ouyahia, ou encore de Ali Haddad, tous tombés avec l’effondrement du régime de Bouteflika, au printemps 2019.

Bouteflika renvoie l’ascenseur

Leur entrée dans le cercle de l’ancien président et la fortune qui s’en est suivie, les frères Kouninef la doivent d’abord à leur père Ahmed. Originaire de l’ouest d’Algérie, ce dernier s’installe dans les années 1960 à Lausanne où il épouse une Suissesse, Rose Marie Lislote Horler, qui lui donnera trois garçons et une fille.

Au début des années 1970, Ahmed Kouninef crée KouGC, spécialisé dans le BTP. Écoles et instituts huppés en Suisse, le paternel tient à ce que sa progéniture soit le mieux formée afin de le rejoindre la gestion de l’entreprise familiale. Le chemin de Kouninef croise celui de Abdelaziz Bouteflika, ancien chef de la diplomatie algérienne, tombé en disgrâce à la mort du président Boumediene, en 1978.

Les frères Kouninef contribuent financièrement à la réélection de Bouteflika

Exilé volontaire, Bouteflika vadrouille entre la France, la Suisse, la Syrie et les Émirats et vit de la générosité d’amis et de mécènes dont l’un d’entre eux n’est qu’autre que Ahmed Kouninef. Ce dernier subvient aux besoins de l’ancien diplomate et l’aurait même aidé à rembourser une partie de l’argent qu’il devait à l’État algérien. En 1983, Bouteflika est condamné par la Cour des comptes pour avoir détourné, entre 1966 et 1978, les reliquats des budgets des représentations diplomatiques algériennes à l’étranger. Bouteflika n’oublie pas ses bienfaiteurs à qui il n’hésite pas à renvoyer l’ascenseur.

Lorsqu’il accède au pouvoir en 1999, l’ancien président accueille Ahmed Kouninef à bras ouverts et lui fait montre de sa disposition à l’aider à fructifier ses affaires. Entre temps, les trois enfants Rhéda, Noah et Karim intègrent le groupe familial.  Grâce à leur proximité avec Saïd Bouteflika, alors puissant conseiller à la présidence, les Kouninef entrent dans le cercle restreint du pouvoir. Avec le temps, la proximité entre les trois frères et le frère cadet du chef de l’État devient une amitié indéfectible. Non seulement les Kouninef prêtent leur villa pour servir de QG de campagne pour les présidentielles de 2004, 2009 et 2014, mais ils contribuent financièrement à la réélection de Bouteflika, comme pour le reste des hommes d’affaires.

Dans la villa des Kouninef

Affaires, contrats, projets… Tout cela se discute entre gens de bonne compagnie, loin des regards. Une des villas que possèdent les Kouninef sur les hauteurs d’Alger devient ainsi le lieu privilégié où les trois frères accueillent régulièrement Saïd Bouteflika, l’homme d’affaires Ali Haddad, l’ex-ministre de l’Industrie Abdesselam Bouchouareb, ou encore une poignée de ministres triés sur le volet. Repas préparés par un traiteur, alcool et cigares… Les soirées dans la villa sont des rituels durant lesquels les amis se retrouvent pour parler politique, et surtout business.

Saïd Bouteflika ne refusait rien aux frères Kouninef

« Les affaires se réglaient et les carrières de ministres ou de hauts cadres de l’État se faisaient et se défaisaient autour de bouteille de Whisky single malt, raconte un ancien des services de renseignements. Saïd Bouteflika ne refusait rien aux frères Kouninef. Un SMS ou un coup de fil de sa part suffisaient à leur ouvrir toutes les portes. »

Dans une interview accordée le 2 juin à l’hebdomadaire Le Point, le président Tebboune évoque cette villa sans donner de précisions sur ses propriétaires. « On ressemblait de plus en plus à une république bananière, où tout se décidait dans une villa sur les hauteurs d’Alger », dit-il pour souligner l’intrusion des forces de l’argent dans la sphère politique.

Sous-marins fantômes

Bâtiments et travaux publics, hydraulique, téléphonie mobile, agroalimentaire, services, secteur pétrolier… KouGC, qui a employé plus de 5 000 personnes à son apogée, amasse les contrats au point où ce groupe devient l’une des entreprises les plus florissantes du pays — aux côtés du groupe privé ETRHB de la famille Haddad ou de Cevital de la famille Rebrab. Selon un décompte non exhaustif fait par la justice, les Kouninef ont obtenu entre 2002 et 2018 pas moins de 11 marchés publics d’une valeur de 145 milliards de dinars (environ 891 millions d’euros).

« Des broutilles », balaie un des avocats des Kouninef, qui conteste le fait que ses clients aient obtenu des privilèges et des passe-droits. « Entre 2014 et 2016, le groupe, qui a pourtant soumissionné à des dizaines de projets, n’en a obtenu aucun, plaide-t-il. La proximité avec le frère du président ne fait pas d’eux des voleurs ou des corrompus. Juridiquement parlant, les dossiers pour lesquels ils ont été condamnés sont vides. Absolument vides. »

Ces trois garçons inséparables étaient tellement discrets, effacés et réservés qu’il n’existe d’eux que deux ou trois anciens clichés

Les frères Kouninef ont appliqué à la lettre le conseil que leur père, disparu 2006, leur a souvent répété : la discrétion est l’une des clés de la réussite dans les affaires. Le paternel s’est fait sienne cette règle, tant et si bien qu’hormis son entourage immédiat, peu de gens le connaissent. Aucune apparition publique, aucune photo de lui. Dans le cercle des hommes d’affaires qui ont gravité autour des Bouteflika, Ahmed Kouninef est un sous-marin fantôme. Ses trois enfants l’étaient autant. Pas d’interviews, pas d’apparitions publiques, pas mondanités, pas d’actions d’éclats, ces trois garçons inséparables étaient tellement discrets, effacés et réservés qu’il n’existe d’eux que deux ou trois anciens clichés.

Leurs relations avec Saïd Bouteflika ? Les Kouninef n’en parlaient jamais, contrairement à Ali Haddad, ancien président du Forum des chefs d’entreprises (FCE) et vrai chef des oligarques, qui n’hésitait pas à étaler sa proximité avec le frère cadet du président déchu. L’une des rares fois où Rhéda Kouninef s’est expliqué sur ses liens avec Saïd Bouteflika, ce fut lors ce procès qui s’est tenu en septembre 2020. Et là encore pour se défendre des accusations de collusion et de concussion. « Saïd Bouteflika est un ami, je n’ai pas profité de cette amitié », plaide-t-il devant le juge.

« Saïd Bouteflika sent le soufre »

« Saïd Bouteflika sent le soufre, commente un ancien ministre. Tous ceux qui l’ont approché de près ont fini en prison comme lui. » Il fut un temps pas si lointain où cet homme, qui agissait comme une sorte de régent à la place du président perclus par la maladie, couvrait de son long bras protecteur ses amis oligarques dont les frères Kouninef venaient en tête.

C’était avant février 2019, date à laquelle Bouteflika a décidé de briguer une candidature pour une cinquième mandat. Si Ali Haddad et d’autres oligarques se sont précipités pour soutenir financièrement cette candidature aussi insensée que suicidaire, les Kouninef y ont contribué avec toujours cette discrétion qui leur a permis de faire fortune sans trompettes et sans tambours battants.

À ses enfants, Ahmed Kouninef répétait souvent qu’il ne fait pas bon du tout de mélanger affaires et politiques. À Koléa ou ailleurs dans une prison d’Algérie, ils ont désormais assez de temps pour méditer sur cette recommandation qui sied aussi aux autres oligarques dont ils partagent le même sort.