Économie

Geoffroy Roux de Bézieux : « Les entreprises françaises ne sont pas en retrait en Afrique, c’est un trompe-l’œil »

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Mis à jour le 04 juin 2021 à 12h13
Geoffroy Roux de Bezieux à Paris, le 20 novembre 2019.

Geoffroy Roux de Bezieux à Paris, le 20 novembre 2019. © MEDEF Chairman Geoffroy Roux de Bezieux attends an interview with Reuters at the MEDEF headquarters in Paris, France, November 20, 2019. © Charles Platiau/REUTERS

« Francophonie économique », présence réelle et perception du business français sur le continent, relations avec les « autres Afriques »… Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

En ouverture de l’université d’été du patronat français, le Mouvement des entreprises de France (Medef) organise les 24 et 25 août à l’hippodrome de Paris-Longchamp une Rencontre de la francophonie économique. Président du Medef depuis le 3 juillet 2018, Geoffroy Roux de Bézieux explique les raisons de cette innovation et la place de l’Afrique dans les projets des entreprises françaises.

Jeune Afrique : Qu’est-ce que la francophonie économique ?

Geoffroy Roux de Bézieux : C’est un concept un peu difficile à définir, car la francophonie a été surtout utilisée jusque-là dans les domaines culturel, linguistique ou diplomatique. Nous n’avons pas l’équivalent du Commonwealth, cette « prospérité commune » institutionnalisée par les Anglophones. Notre idée c’est que l’économie ne soit plus le parent pauvre des relations entre francophones.

Il y a un an, Macky Sall, le président sénégalais, nous a tenu un discours dans lequel il a souligné que nous avions la même langue, la même culture, le même droit et que nous pourrions faire plus d’affaires ensemble. Cette interpellation nous a titillés et nous avons décidé de mieux prendre en compte cette question en créant La REF francophone : la Rencontre des entrepreneurs francophones.

Quel est l’objectif de cette manifestation ?

Établir des liens d’affaires entre entreprises privées francophones. On compte 512 millions de francophones et ils seront 800 millions en 2050. Les 54 pays membres de l’Organisation internationale de la francophonie pèsent 16 % du produit intérieur brut mondial. Grâce à notre réseau d’organisations patronales « sœurs », nous ne partons pas de zéro et dix-sept délégations ont déjà répondu « présent ». Les Marocains, les Belges, les Québécois et les Cambodgiens, entre autres, veulent évidement accroître leur flux d’affaires croisés.

Si nos parts de marché diminuent, c’est plutôt le reflet d’un marché plus grand

Quels seront les thèmes des différents colloques prévus ?

Des thèmes transversaux : le développement urbain, le financement des entreprises, la transformation numérique, les grands projets d’infrastructures et l’éducation-formation. Le défi climatique sera présent dans toutes nos tables rondes. Ces thématiques sont l’amorçage des contacts qui doivent suivre. C’est dans les allées de Longchamp que les rencontres seront les plus fructueuses !

Quels sont les pays africains que vous connaissez le mieux ?

Je ne suis pas très familier de l’Afrique, même si je me suis rendu au Maroc, Sénégal, Côte d’Ivoire, en Mauritanie, au Zimbabwe, au Malawi et en Namibie, entre autres. Mon épouse gère une fondation qui intervient dans le sud du Niger.

En tant que président du premier mouvement d’entreprises de France, je sais la place importante que tient l’Afrique pour un grand nombre d’entreprises françaises engagées sur le continent. Medef International organise d’ailleurs plusieurs dizaines délégations chaque année en Afrique. Nous recevons également beaucoup de personnalités et chefs d’entreprises africains, comme dernièrement ceux du Soudan, du Togo, de la Tunisie ou de Djibouti.

On entend souvent ici et là que nos entreprises seraient en retrait, mais il y a un effet trompe-l’œil. La réalité est simple : nos entreprises progressent et investissent en Afrique. Les chiffres sont très clairs : en dix ans, les entreprises françaises ont doublé leur stock d’investissements, passant de 20 à 40 milliards d’euros.

Nous sommes aujourd’hui le deuxième exportateur mondial derrière la Chine, mais le premier des pays occidentaux. Si nos parts de marché diminuent, c’est plutôt le reflet d’un marché plus grand – et tant mieux pour le continent africain. Un certain nombre de pays émergents ont accéléré, certains à fonds perdu pour des objectifs géopolitiques que ne partagent pas les entreprises françaises. La concurrence est toujours stimulante. Elle bénéficie aux pays africains et elle invite les entreprises françaises à toujours accroître leur valeur ajoutée.

Les entreprises françaises en Afrique sont des contribuables importants !

Est-ce que les grandes entreprises françaises accompagnent des plus petites dans leur installation en Afrique ?

Elles ne le font pas assez, à la différence des entreprises allemandes qui se regroupent, mais ce n’est pas propre à l’Afrique. Nous essayons de pousser nos membres dans ce sens.

Comment analysez-vous que les intérêts économiques français soient pris pour cible par des manifestants, comme à Dakar, par exemple ?

La violence ne se manifeste pas qu’en Afrique. Voyez le mouvement des « gilets jaunes » chez nous, la mise en cause d’intérêts américains à certains endroits et celle d’intérêts chinois en Asie du Sud-Est. Aux entreprises de savoir se faire accepter et de rappeler leur capacité à redistribuer de la richesse par les emplois qu’elles créent et par les impôts qu’elles paient localement. Les entreprises françaises en Afrique sont des contribuables importants !

Le président Macron a mis le cap sur l’Afrique de l’Est et sur l’Afrique anglophone. Le Medef va-t-il lui emboîter le pas ?

Ce que nous organisons n’est pas une démarche anti-anglophonie. L’action du président pour que nous soyons plus présents dans des pays dont nous étions absents est très importante. Ce n’est pas pour autant qu’il faille abandonner l’Afrique francophone où des liens historiques se sont noués.

Il y a aussi une Afrique qui n’est ni francophone ni anglophone que nous n’oublions pas. J’ai reçu le maréchal égyptien Al-Sissi il y a quelques années. La langue est une dimension de nos relations, mais ce n’est pas la seule.

Est-ce dans cet esprit que vous avez accueilli récemment le Premier ministre du Soudan ?

Le Quai d’Orsay a organisé cet événement et nous avons saisi cette opportunité pour que le Premier ministre explique aux entreprises françaises la transition politique dans laquelle son pays est engagé. Sur le plan économique comme sur le plan politique, encourager un gouvernement qui est en transition vers un modèle plus démocratique ne peut aller que dans le bon sens.

On pourrait dire de façon cynique qu’une entreprise se moque du régime avec lequel elle travaille, du moment qu’elle a un marché. Mais, dans la durée, un État démocratique est un État de droit qui respecte les contrats. Dans un régime peu démocratique, on est à la merci de l’arbitraire et ce n’est pas un problème spécifique à l’Afrique. Investir dans la transition démocratique du Soudan est donc important. Il y a beaucoup d’intérêt des entreprises françaises pour ce pays qui est un nouveau marché.

Le rôle du Medef est de servir de lieu de contact pour l’international, davantage pour des pays émergents que pour des pays matures. Nos entreprises n’ont pas besoin de nous pour aller en Allemagne ou en Italie. Les règles de droit et la monnaie sont les mêmes. En revanche, pour le Soudan, c’est plus compliqué pour elles.

On « mouille le maillot » pour les entreprises françaises, mais aussi pour aider les pays car si transition démocratique n’égale pas prospérité, les populations n’y adhèrent pas.

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