Société

Football : le trait d’union entre l’Algérie et la France

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 11 juin 2021 à 10:22

L’équipe algérienne et son entraîneur lors de leur victoire en finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2019 face au Sénégal. © Oliver Weiken/dpa/MaxPPP

Stanislas Frenkiel, auteur de « Le Football des immigrés : France-Algérie, l’histoire en partage », revient dans son livre sur les Algériens qui ont joué en France à partir de 1930. Une autre façon d’aborder les relations entre les deux pays.

Ce qui est longtemps resté une thèse datée de 2009 est désormais un livre de plus de 300 pages, richement illustré de photos, d’entretiens et d’archives inédites. L’historien Stanislas Frenkiel, maître de conférences à la faculté des Sports de l’université d’Artois, s’est attaché à raconter, par le prisme du football, l’histoire d’une immigration. Celle des joueurs algériens en France, mais également celle des binationaux, nés en France et dont certains sont devenus des internationaux algériens. Djamel Belmadi, né à Champigny-sur-Marne, est l’un d’eux. Ce joueur, qui a mené une belle carrière en France (Marseille, Valenciennes), mais également en Angleterre et au Qatar, est devenu, en 2018, le premier binational à être nommé sélectionneur de l’Algérie depuis le passage éphémère de Nacer Sandjak en 2000. À la tête de l’équipe nationale, il est allé conquérir la Coupe d’Afrique des Nations 2019, en Égypte.

Benouna, à jamais le premier

Tous les ans, ou presque, des joueurs nés en Algérie sont recrutés par des clubs français, mais le flux se tarit ces dernières années, tandis que des binationaux sortent des centres de formation. Les premiers Algériens à tenter leur chance en Hexagone l’ont fait au début des années 1930. Ali Benouna, recruté par le FC Sète en 1930, est le pionnier. D’autres, souvent issus de milieux pauvres, pas toujours francophones, suivent. Et deviennent, comme Benouna, internationaux français. Avec le temps, et les changements des règlements de la Fifa, les choses évoluent. Aujourd’hui, cela fait longtemps qu’aucun joueur né à Alger, Oran, Constantine ou Annaba n’a porté le maillot tricolore. Farès Bousdira, né en 1952 à Taher, devient même le premier Algérien à jouer pour la France après l’indépendance de 1962, lors d’un match amical contre la Pologne, en 1976. Quelques minutes qui le priveront du maillot des Fennecs par la suite . À l’époque, le changement de nationalité sportive n’est pas autorisé…

Zinédine Zidane, Samir Nasri, Karim Benzema, Nabil Fekir… tous nés en France, ont préféré jouer pour le pays où ils ont vu le jour, plutôt que pour celui de leurs parents

Depuis, Zinédine Zidane, Samir Nasri, Karim Benzema, Nabil Fekir ou encore Houssem Aouar, tous nés en France, ont préféré jouer pour le pays où ils ont vu le jour, plutôt que pour celui de leurs parents. Mais beaucoup de binationaux ont fait le choix inverse, pour des raisons sportives le plus souvent, ou de cœur. Certains sont devenus champions d’Afrique, en 2019, tels Riyad Mahrez Ismaël Bennacer, Raïs M’Bolhi, Sofiane Feghouli, Aïssa Mandi ou Adlène Guedioura. Vingt-neuf ans plus tôt, lors du dernier sacre continental des Fennecs obtenu à Alger, un seul joueur né en France était sélectionné. Il s’agissait de Cherif Oudjani, l’unique buteur de la finale face au Nigeria, et dont le père, Ahmed, né à Lille, était également international algérien. Dans son livre, Stanislas Frenkiel évoque le cas de Nordine Kourichi, premier joueur ayant vu le jour en France (en 1954) à représenter l’Algérie, à partir de 1980.

Le rôle de l’Amicale des Algériens en Europe

L’auteur, à travers le cas de Kourichi, s’attarde sur le rôle essentiel de l’Amicale des Algériens en Europe. Cette structure, dont la fonction initiale consistait à contrôler les flux migratoires entre l’Algérie et la France, s’était diversifiée en détectant, par sa forme sportive, les joueurs algériens évoluant dans l’Hexagone. Elle avait créé une sélection composée d’immigrés, laquelle a disputé des matches amicaux sur le sol algérien. Kourichi a dû néanmoins patienter jusqu’en 1980 pour devenir international algérien. En effet, le régime socialiste s’opposait alors, par pure idéologie, à autoriser la présence de binationaux en sélection nationale. La défaite concédée lors de la finale de la CAN 1980 au Nigeria a fini par obliger le pouvoir à lâcher (un peu) de lest…

 

Bien sûr, il ne peut pas être question de football, de l’Algérie et de la France sans qu’un long passage soit consacré à la sélection du Front de libération nationale (FLN), essentiellement composée de joueurs évoluant en France métropolitaine, lesquels entrent tous dans la clandestinité en la rejoignant. Cette équipe, fondée en avril 1958 et également surnommée « Le onze de l’indépendance », a un rôle politique consistant à prouver, par le football, que les professionnels nés en Algérie et jouant en métropole peuvent s’impliquer, même à distance, dans le processus d’indépendance voulu par le FLN.

Quand les joueurs algériens quittent la France pour rejoindre l’équipe du FLN

Plusieurs d’entre eux – douze exactement – quittent la France le 13 et 14­ avril 1958, sans prévenir leurs clubs, pour rejoindre (via la Suisse et l’Italie) Tunis, où le mouvement a installé son quartier général. Parmi eux, Rachid Mekhloufi, alors sous contrat avec Saint-Étienne et qui s’apprête à disputer la Coupe du monde 1958 en Suède avec la France, ou encore Mohamed Zitouni. Les autorités françaises, qui obtiennent facilement de la Fifa que cette sélection ne soit pas reconnue, considèrent que les joueurs la composant ont rejoint une organisation terroriste. Les clubs cassent les contrats des fugueurs. Mais plusieurs footballeurs français réputés, tels Roger Piantoni, Raymond Kopa et Just Fontaine expriment leur soutien à l’action des joueurs du FLN.

Après l’indépendance de l’Algérie

Cela n’empêchera pas cette équipe de disputer, pendant quatre ans, plus de 80 matches amicaux en Afrique du Nord, en Europe de l’Est, en Jordanie ou en Asie du Sud-Est… toujours dans des pays favorables à l’indépendance de l’Algérie. Cette équipe est dissoute une fois celle-ci acquise, et constitue naturellement la base de la sélection nationale algérienne. Sur les 30 joueurs professionnels évoluant en France ayant rejoint l’équipe du FLN en 1958, seuls treize y reviennent quatre ans plus tard, sans rencontrer de problèmes majeurs. Et le public français ne manifeste aucune hostilité à leur encontre dans les stades…

Le Football des immigrés : France-Algérie, l’histoire en partage, de Stanislas Frenkiel (Artois Presses Université), 316 pp, 24 €.