Politique

RDC – Assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana : vers un nouveau procès ?

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Mis à jour le 05 juin 2021 à 10h13
Floribert Chebeya à Bruxelles, en 2005

Floribert Chebeya à Bruxelles, en 2005 © ETIENNE ANSOTTE/BENELUXPIX/MAXPPP

Alors que les enquêtes ont été bouclées, la perspective d’un nouveau procès semble se préciser. De nouveaux témoignages pointent la responsabilité du général John Numbi, qui avait rencontré Chebeya à la fin des années 1990.

Le puzzle est presque complet. Onze ans après l’assassinat de Floribert Chebeya et de Fidèle Bazana, tués le 1er juin 2010 à l’Inspection générale de la police, où ils avaient rendez-vous avec le patron de la police de l’époque, le général John Numbi, la route vers un nouveau procès semble peu à peu se dégager pour les parties civiles et les familles des deux victimes.

Après deux procès (en 2011 et 2015) largement critiqués, qui s’étaient déroulés en l’absence de plusieurs suspects et au cours desquels John Numbi, soupçonné d’être le commanditaire du double assassinat, n’avait été entendu qu’en qualité de témoin, va-t-on assister à un remake ? Aucune date n’a encore été communiquée, mais les enquêtes ont été bouclées du côté de l’auditorat militaire congolais et le dossier doit prochainement être transmis à la Haute cour militaire.

Témoins-clés

Au cours des derniers mois, l’affaire, l’une des plus emblématiques de la dernière décennie en RDC, a connu de nombreux rebondissements avec l’arrestation de certains responsables présumés et les témoignages de membres du commando chargé d’assassiner Chebeya et Bazana.

Hergil Ilunga et Alain Kayeye Longwa, deux policiers aujourd’hui en exil, ont été les premiers à relancer l’affaire en détaillant, dans plusieurs médias, leur rôle dans l’attaque. Outre le témoignage des deux hommes, récemment complété par celui d’un troisième membre du commando, Éric Kibumbe, dit « Saddam », deux autres participants au meurtre du défenseur des droits humains et de son chauffeur ont été présentés aux enquêteurs. Il s’agit de Jacques Mugabo, condamné par contumace lors du premier procès et arrêté en février à Lubumbashi, et de Christian Ngoy Kenga Kenga, commandant du redoutable bataillon Simba, également condamné par contumace lors du premier procès et appréhendé dans la même ville en septembre 2020.

Le général « Djadjidja », cité par les trois policiers en exil, a quant à lui été placé en résidence surveillée. C’est sur sa parcelle que le corps de Fidèle Bazana aurait été enterré.

La plupart des témoignages, dont certains ont été confrontés à celui du colonel Daniel Mukalay, condamné à la peine de mort lors du procès en premier instance (sa peine à été réduite en appel), se rejoignent surtout sur la responsabilité de John Numbi en tant que commanditaire.

Numbi introuvable

Officiellement recherché depuis le 14 avril dernier, Numbi n’a répondu à aucune des convocations de la justice militaire. Poursuivi pour « association de malfaiteurs », « assassinat » et « recel de malfaiteurs », il a fui le pays.

A-t-on émis un mandat d’arrêt suffisamment tôt ? »

Contacté au lendemain de la onzième commémoration de l’assassinat de son mari, Annie Chebeya dit espérer une réouverture du procès mais regrette que celui que les parties civiles considèrent depuis le début comme le commanditaire du double meurtre ait pu s’enfuir au moment précis où la justice semblait prête à l’appréhender. « A-t-on émis un mandat d’arrêt suffisamment tôt ? Pourquoi cette procédure prend-elle autant de temps alors que tous les nouveaux témoins, dont certains ont participé au meurtre, ont directement nommé John Numbi ? » s’agace -t-elle.

« John Numbi était suffisamment connecté au sein de l’armée et des services de sécurité pour savoir si c’était le moment pour lui de s’éclipser », explique une source sécuritaire dans le Katanga. Un temps annoncé au Zimbabwe, il est pour le moment introuvable. Contactée, une source sécuritaire dans l’entourage du chef de l’État dit n’avoir « aucune nouvelle et aucune trace » de Numbi.

Quand Chebeya aidait Numbi

En attendant de savoir quels sont les protagonistes qui seront amenés à répondre à la justice dans l’hypothèse d’un nouveau procès, les différents témoignages qui ont émergé ces derniers mois permettent d’avoir une idée plus précise du déroulement macabre de cette journée du 1er juin 2010.

Floribert Chebeya avait rendez-vous avec John Numbi pour évoquer, selon les proches du directeur de l’ONG « La voix des sans voix », l’implication du bataillon Simba, sorte de police dans la police que le général dirigeait, dans la répression du mouvement Bundu Dia Kongo entre 2007 et 2008. À l’époque, Numbi n’est pas un inconnu pour Floribert Chebeya. L’anecdote de leur rencontre, peu connue, est racontée par plusieurs anciens collaborateurs du défunt, ainsi que par sa femme, Annie.

Quand Numbi sort de prison, en 1997, Floribert Chebeya l’aide à se cacher

Retour en 1997. Le régime de Mobutu est à bout de souffle et Floribert Chebeya est déjà l’une des principales figures de lutte pour la défense des droits humains. John Numbi, lui, n’est pas encore le puissant général qu’il deviendra quelques années plus tard. Il n’est même pas encore dans l’armée. Natif de Likasi, il est membre de la Jeunesse de l’Union des fédéralistes et républicains indépendants (Juféri), le parti de Gabriel Kyungu wa Kumwanza, très actif dans la campagne de persécution des Kasaïens présents au Katanga dans les années 1990. Emprisonné à la fin de l’année 1996 à Kinshasa, son cas attire l’attention du Centre des droits de l’homme et du droit humanitaire, une ONG basée à Lubumbashi qui sollicite l’aide de Chebeya dans la capitale.

Quand Numbi sort de prison, au début de l’année 1997, Floribert Chebeya l’aide à se cacher et lui rend régulièrement visite au quartier de Ma Campagne, où le futur général réside discrètement. « Un jour j’ai accompagné Floribert le voir à l’hôtel Lolo la Crevette, se souvient Annie Chebeya. Je suis restée dans la voiture. Mais je sais qu’il lui rendait souvent visite. Floribert était comme ça, il aidait tout le monde. »

Quelques semaines plus tard, John Numbi parviendra à rejoindre le Katanga, où l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila poursuit sa route. Ainsi commencera l’inexorable ascension de cet homme, devenu en quelques mois un rouage clé de la sphère sécuritaire des Kabila. « Floribert travaillait toujours de la même manière. Quand il avait un dossier, il allait toujours voir la personne qui était mise en cause, pour qu’elle puisse s’expliquer, soupire Annie Chebeya. C’est terrible de se dire que cette personne que Floribert a aidée à une époque a pu être responsable de sa mort. »

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