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Makhtar Diop (IFC) : « L’Afrique est notre priorité pour les cinq ans à venir »

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Mis à jour le 25 août 2021 à 11:05

Makhtar Diop, directeur général et vice-président exécutif de IFC, au siège de la Banque mondiale à Paris, le 25 mai 2021.

Santé, numérique, agrobusiness… Le nouveau patron de IFC (Banque mondiale) détaille à JA les contours de sa mission pour le continent, où il prévoit une enveloppe de 30 milliards de dollars.

Quand Makhtar Diop, qui a pris le 1er mars les rênes de IFC – la filiale de la Banque mondiale (BM) dévolue au secteur privé – a été convié au sommet de Paris organisé par Emmanuel Macron le 18 mai, l’occasion pour étrenner ses tout nouveaux galons était trop belle, après plus de quinze mois de restrictions de voyage.

L’agenda de l’ancien ministre sénégalais de l’Économie et des Finances (2000-2001) s’est rapidement rempli : tête-à-tête avec des chefs d’État dont Macky Sall, rencontre avec le patronat français (Medef), réunions avec les équipes locales de IFC, plateaux télé… C’est un homme très occupé – qui n’avait pas eu le temps de passer par la case rasage ce matin-là – mais néanmoins chaleureux que nous avons rencontré au siège parisien de la Banque mondiale, où il n’était que de passage, devant se joindre dès le lendemain à la délégation accompagnant le président français pour sa visite officielle au Rwanda et en Afrique du Sud fin mai.

Parfaitement au clair avec la feuille de route qui lui a été attribuée par le patron de la BM, David Malpass, à savoir assurer la reprise de la croissance dans les régions du monde les plus touchées par le Covid-19, le premier Africain à la tête de la plus grande institution internationale d’aide au développement détaille pour Jeune Afrique ses priorités pour les cinq prochaines années.

S’il confirme l’attention particulière portée à l’Afrique par IFC – une évolution initiée par son prédécesseur le Français Philippe Le Houérou – Makhtar Diop, qui doit se rendre prochainement au Maroc, veut mettre l’accent sur deux secteurs, le numérique et l’agrobusiness, tout en promouvant d’autres axes forts comme une meilleure couverture santé et un accès au logement décent. Une « stratégie 3.0 » qui doit accélérer l’émergence d’un secteur privé africain.

Jeune Afrique : Quel message porte IFC lors des rencontres internationales comme le Sommet de Paris sur les économies africaines, les Spring Meetings du FMI et de la Banque mondiale ou le sommet Finance en commun ?

Makhtar Diop : Face au choc mondial sans précédent du point de vue de la croissance que représente la pandémie de Covid-19, notre rôle consiste à tout faire pour relancer la machine économique, en particulier en Afrique, le continent le plus affecté par la crise.

Les débats récents, notamment lors du sommet sur le financement de l’économie africaine, ont acté la nécessité d’une relance par des financements publics accrus. Sur ce point, une proposition a été mise sur la table par les gouvernements, celle d’octroyer des droits de tirage spéciaux (DTS) supplémentaires pour l’Afrique, au-delà des quotas imposés par le FMI.

Mais il y a également une dimension « secteur privé », puisqu’une crise aussi importante ne pourra pas être réglée avec le seul appui du secteur public. Sur le volet productif, le privé doit être mobilisé.

C’est pourquoi nous avons réaffirmé l’engagement total de IFC de faire du continent africain une priorité sur les cinq ans à venir avec une enveloppe de 30 milliards de dollars [pour rappel IFC a investi en Afrique subsaharienne 4 milliards de dollars en propre en 2019, ndlr].

À cette somme s’ajoutent un milliard de dollars pour financer une initiative dédiée aux PME africaines et un montant équivalent pour le financement du développement du commerce avec un accent mis sur les échanges interafricains.

Enfin, nous avons l’intention de mettre l’accent sur deux autres secteurs : le numérique et l’agrobusiness.

Depuis le début de la crise sanitaire en mars 2020, quelles actions ont été menées par IFC vis-à-vis des pays les plus touchés ?

Nous avons réagi rapidement et injecté 8 milliards de dollars, sous différentes formes, pour soutenir les entreprises en difficulté, en manque de liquidités, devant se restructurer ou négocier des rééchelonnements de créances… Notre intervention a été fondamentale dans les pays où des pans entiers de l’économie, le tourisme mais aussi le secteur informel – des secteurs qui requièrent un contact physique -, ont été mis à l’arrêt.

nous en avons profité pour entamer une discussion plus large sur la question de la résilience dans le domaine de la santé

En parallèle, nous avons monté une plateforme mondiale pour la santé, dotée de 4 milliards de dollars. Celle-ci a investi dans les entreprises pour leur permettre d’accroître leurs capacités de production en équipements de protection.

Cela nous a conduits à mener une discussion plus large sur la question de la résilience dans le domaine de la santé. Un sujet qui me tient particulièrement à cœur, surtout depuis que j’ai été impliqué dans la crise d’Ebola, en tant que vice-président pour l’Afrique à la Banque mondiale.

Résultat, IFC vient de lancer l’initiative Africa Medical Equipment Facility (Mécanisme pour l’accès aux équipements médicaux en Afrique) qui vise à renforcer les capacités du secteur privé de la santé face à la pandémie et aux autres défis sanitaires urgents.

En quoi cette initiative consiste-t-elle ?

Elle offre des mécanismes de partage des risques pour faciliter l’accès des petites entreprises à des prêts et des crédits-bails pour un montant total maximal de 300 millions de dollars.

IFC s’associe aussi à des fabricants d’équipements médicaux et à des institutions financières locales pour soutenir les prestataires de soins de santé sur le continent africain. C’est une alternative efficace à la fourniture de ce genre de services par l’État.

Nous souhaitons développer une industrie pharmaceutique sur le continent, pas seulement pour les vaccins

Les prêts peuvent aller de 5 000 dollars à 2 millions de dollars. Pour l’heure, nous avons signé au Kenya avec Co-operative Bank et Phillips, pour un engagement de 10 millions de dollars. Nous venons de finaliser le même engagement en Côte d’Ivoire, avec NSIA et General Electric.

Et nous voulons aller  plus loin en accompagnant la construction d’une véritable industrie pharmaceutique sur le continent, pour la production de vaccins mais aussi de médicaments. Dans le même esprit, je voudrais donner plus de place au défi de l’inclusion sociale et en particulier de la provision des services sociaux.

Vous avez évoqué la question du numérique et, quand vous étiez en charge des Infrastructures à la Banque mondiale, vous aviez milité pour un « accès au haut débit pour tous » en Afrique. La pandémie n’a-t-elle pas confirmé que nous en sommes loin ?

Dès 2019, dans le cadre de la Broadband Commission (Nations unies), nous avons fixé un objectif de donner un accès universel à la 4G dans les pays africains d’ici à 2030. Pour atteindre cet objectif, 75 % des investissements doivent provenir du secteur privé. Or, on constate aujourd’hui que le nœud du problème se situe justement au niveau des réformes et politiques devant encourager l’investissement privé.

Pour y remédier, notre groupe défend, par exemple, l’idée de généraliser la pratique des infrastructures partagées. Avec ce système, une entreprise de télécoms n’est plus obligée d’être propriétaire de ses tours pour entrer sur un marché mais elle peut louer l’espace disponible à un autre opérateur.

L’idée est de réussir à mettre en place un accès ouvert aux points de connexion des câbles sous-marins de Google et de Facebook

IFC joue par ailleurs un rôle central dans la libéralisation du secteur. Nous avons dernièrement accompagné l’Éthiopie dans l’émission de sa nouvelle licence télécoms.

Enfin, nous voulons aussi profiter l’arrivée de deux câbles sous-marins en Afrique, celui de Google et celui de Facebook. Ceux-ci doivent multiplier par près de 30 les capacités de haut débit disponibles. L’idée est de réussir à mettre en place un accès ouvert aux points de connexion de ces câbles pour créer beaucoup plus d’offres, de concurrence, et in fine, de réduire le coût de l’internet en Afrique.

Santé, PME, numérique… Est-ce cela, la « stratégie 3.0 de IFC » évoquée par David Malpass, le président de la Banque mondiale, à l’occasion de votre nomination ?

On peut résumer 3.0 ainsi : notre objectif n’est pas simplement de financer des opérations financièrement viables mais, bien au-delà, d’amener le secteur privé international à investir là où il n’existe pas. Et donc de créer des marchés.

Pour cela nous avons développé toute une ingénierie financière autour du risque (« dérisquer » les investissements). Nous travaillons également autour de la question des biens publics, en particulier via une émission de green bonds dès 2013 mais aussi avec une prochaine émission d’obligations à caractère social et un soutien à l’entreprenariat féminin…

La question du logement sera également au cœur de la politique menée par Makhtar Diop à la tête de IFC. Photo d’illustration d’immeubles résidentiels et de bureaux à Dakar en février 2020.

(Photo by Seyllou / AFP)

Quels changements vont être impulsés dans tous ces domaines sous « l’ère Makhtar Diop » ?

Je compte consolider le travail de notre institution financière en matière d’énergie. C’est indispensable à un moment où notre action, les projets et les initiatives que nous finançons doivent être alignés avec l’Accord de Paris de 2015. Ce sera le cas à 85 % dès 2023 et à 100 % en 2025.

Concrètement, cela veut dire aider les entreprises dans la décarbonisation, accélérer l’accès à électricité et investir dans les énergies vertes afin de tenir les Objectifs de développement durable – et notamment le 7e – des Nations unies.

Au niveau des infrastructures, nous devons contrer la tendance, observée en 2020, du ralentissement des investissements directs étrangers tout en mettant l’accent sur la diversification : plus d’autoroutes, d’assainissement, d’eau ; et peut-être moins de financements dans les secteurs miniers ou les commodités.

Je suis par ailleurs très attaché à la question du logement, où il faut agir en poussant le secteur privé à construire des programmes pour faciliter l’accès à des logements décents aux populations.

Tedros Ghebreyesus à l’OMS, Ngozi Okonjo-Iweala à l’OMC, vous-même à IFC. Des personnalités africaines ont pris les rênes d’institutions internationales les plus exposées ces derniers mois. Quel commentaire cela vous inspire-il ?

Il ne peut qu’y en avoir d’autres ! Le monde serait injuste sans cela.

l’Afrique possède des personnes brillantes comme Tidjane Thiam, qui a crevé le plafond de verre dans le secteur financier

Je crois que nous aurons franchi un pas quand cela ne sera plus une exception. Et le train est en marche, avec des personnes brillantes comme Tidjane Thiam, qui a crevé le plafond de verre dans le secteur financier. Avant lui, on ne pensait pas qu’un Africain pourrait diriger un groupe du FTSE 100 (équivalent britannique du CAC 40 français, ndlr).

Mais il y en a d’autres, comme par exemple Aicha Evans, née au Sénégal et qui dirige l’une des plus grandes start-up à la Silicon Valley, Zoox.