Politique

Mohamed Tozy : « Il est urgent de sortir de cet équilibre sous-optimal dans lequel vit le Maroc »

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Mis à jour le 4 juin 2021 à 13:07

État fort, renforcement du rôle des Walis, augmentation du nombre de médecins, valorisation et formation des enseignants… Le politologue analyse les éléments préconisés par la commission Benmoussa pour parvenir au développement du royaume.

Le 25 mai dernier, après plusieurs mois d’attente, la commission présidée par Chakib Benmoussa rendait enfin public le fruit de sa réflexion sur le nouveau modèle de développement au Maroc. Un document imposant, dont les 170 pages se veulent une vision, des ambitions, des clefs… Mais en aucun cas un programme politique.

Conçu à la demande du roi Mohammed VI, et destiné à tous les Marocains désireux de voir leur pays émerger et prendre le train du développement, le rapport laisse pourtant un goût d’inachevé au premier abord.

À force de ne pas vouloir se substituer au gouvernement ou aux partis politiques, les idées qui y sont présentées semblent parfois un peu trop généralistes, évasives ou elliptiques.

Mais au milieu de ce magma dense, qui pourrait être assimilé à une sorte de déclaration collective de bonnes intentions, on trouve néanmoins, ici et là, quelques propositions très concrètes, en particulier sur des sujets essentiels comme l’éducation ou la santé. Ainsi qu’un rappel de ce qui fait la spécificité et la force du royaume. Explications de Mohamed Tozy, professeur à Sciences-Po Aix et membre de cette commission.

Jeune Afrique : Quels sont, selon vous, les points les plus saillants du rapport présenté par la commission Benmoussa au roi Mohammed VI ? Notamment sur des sujets où le changement est très attendu comme la santé ou l’éducation

Mohamed Tozy : Ce qui ressort fortement du rapport en matière de préconisation, c’est justement son focus sur l’éducation, la santé et la protection sociale, avec des recommandations concrètes et chiffrées. Dans la discussion de départ sur la fonction même de la commission, il n’était pas prévu d’arriver à un tel niveau de détails, car il ne s’agissait pas pour nous de faire un programme politique ou de se substituer au gouvernement.

Il fallait proposer un modèle, mais on a fait le choix de donner des exemples pratiques qui serviront de démonstrations de faisabilité dans certains domaines.

Sur l’éducation, le diagnostic est clair notamment sur le décalage entre le niveau d’investissement dans le secteur et les résultats attendus. Il ne s’agissait pas pour nous d’ajouter une réforme à la réforme qui est déjà en cours. Mais nous avons en revanche questionné la capacité à mettre en œuvre les choses. Et cela est valable pour toutes les politiques publiques.

Justement. Pourquoi est-on incapable de mettre en œuvre les réformes, nombreuses aujourd’hui dans divers secteurs ?

D’abord, parce qu’on ne prend jamais le package dans sa globalité. On réalise ce qui est facile, et on laisse toujours ce qui est difficile. Dans l’éducation par exemple, on construit des classes, mais on ne s’occupe pas des programmes scolaires. Parce que ces programmes posent des questions de valeurs, de projets de société, donc on les laisse de côté.

On ne doit plus recruter les enseignants parmi les recalés du système universitaire

Par ailleurs, on ne s’occupe pas assez de la ressource humaine, de mobiliser et faire travailler les enseignants. Le fait que les enseignants représentent une force politique extrêmement puissante a certainement joué.

C’est ce qui est mis en perspective dans le document sur l’éducation, où l’on préconise de faire des choix clairs dans les orientations et de mieux s’occuper des enseignants.

Qu’entendez-vous par « s’occuper des enseignants » ?

Avant, on se contentait d’augmenter leur salaire. Mais on pense qu’au-delà de cela, il y a aujourd’hui deux leviers importants à activer.

D’abord, rehausser le statut social de l’enseignant qui a été déclassé en comparaison avec d’autres fonctionnaires comme les douaniers, les agents des impôts, les juges ou les policiers. Ce reclassement ne doit pas concerner uniquement l’aspect financier, mais aussi symbolique lié à la reconnaissance de son statut et la place qu’il occupe dans la société.

Il faut aussi prendre le temps de former les enseignants. Ensuite agir dès la sélection : on ne doit plus recruter les enseignants dans les recalés du système universitaire, comme ce qui se fait actuellement, mais au contraire sélectionner les meilleurs. Puis les former de manière continue, et faire le suivi de cette formation.

Chaque école doit pouvoir s’adapter au contexte et à l’environnement où elle se situe

Autre axe que le rapport évoque : régionaliser et autonomiser l’école. Il y a une seule formation pour tous les Marocains. En revanche, on ne peut pas se permettre d’avoir une seule et même typologie d’école sur tout le territoire.

Chaque école doit pouvoir s’adapter au contexte et à l’environnement où elle se situe, que ce soit au niveau d’une partie des programmes comme au niveau de l’organisation. L’école rurale n’est pas l’école urbaine. Et pour qu’elle puisse s’adapter au contexte local, il faut l’autonomiser.

Au Maroc, la pandémie de Covid a mis à nu les fragilités de l’école et l’urgence de réformer.

Au Maroc, la pandémie de Covid a mis à nu les fragilités de l’école et l’urgence de réformer. © Au Maroc, la pandémie de Covid a mis à nu les fragilités de l’école et l’urgence de réformer.

Sur l’ingénierie pédagogique, il y a des milliers de pages écrites par l’instance d’évaluation actuelle, qui est pilotée par la sociologue Rahma Bourqia. Nous, on vient dire qu’il faut par exemple introduire l’évaluation des capacités des élèves régulièrement et ne pas attendre qu’ils arrivent à la sixième année du primaire. Et quand on dit capacités, il s’agit de choses très concrètes comme savoir lire, écrire et compter. Ce sont les principales compétences qui doivent être acquises au primaire.

Le rapport insiste aussi sur le fait qu’il faut se mettre d’accord sur la langue d’enseignement et sur les conditions matérielles de scolarisation (cantine, transport, chauffage…).

Sur la santé, autre sujet prioritaire qui préoccupe les Marocains, que préconisez-vous ?

Sur la santé, il y a deux pré-requis : assurer au citoyen une protection généralisée et un médecin référent. Chaque famille doit avoir son médecin référent.

Pour cela, il faut avant tout former plus de médecins et d’infirmiers. Il y a des objectifs chiffrés sur le nombre de médecins dont on a besoin. Pour les atteindre, on propose de diminuer le nombre d’années de formation des médecins, passer à une formation accélérée en 5 ans. Et là aussi, il faut organiser les carrières pour que les gens puissent aller dans le rural. Et intégrer la médecine privée qui est importante dans ce dispositif.

Nous devons capitaliser sur l’industrie pharmaceutique et en faire un outil de souveraineté

Par ailleurs, un travail doit être fait sur le redéploiement du système de la santé avec des hôpitaux de proximité une accélération de la médecine à distance. L’idée centrale, c’est qu’on n’a plus besoin de construire. Ces vingt dernières années, on a construit beaucoup d’établissements de soins, sauf que dans 20 à 25 % des cas les structures érigées ne sont pas dotées d’équipements ni de ressources humaines.

Il y a aussi une idée qui était présente avant la pandémie de Covid et dont la pertinence a été démontrée durant cette crise : capitaliser sur l’industrie pharmaceutique et en faire un outil de souveraineté.

Toutes ces idées sont fort intéressantes, mais concrètement, qu’est-ce qui va changer avec la sortie de ce rapport ?

Le plus important, c’est de parier sur l’idée que ce rapport peut constituer un moment de mobilisation et de partage de ce sentiment d’urgence, partagé par tous, qu’il faut sortir de cet « équilibre sous-optimal » dans lequel vit le Maroc, qu’il faut sortir de notre zone de confort pour régler un certain nombre de questions et de prévenir certains dangers.

Il est urgent de sortir de cet « équilibre sous-optimal » dans lequel vit le Maroc

Et l’un des grands dangers identifiés, ce sont les NEET, ces millions de jeunes de 15 à 25 ans qui ne sont ni dans l’éducation, ni dans une formation professionnelle, ni dans un emploi ni même dans un stage. C’est une question qui doit mobiliser tout le monde.

Les termes du rapport sont parfois évasifs. Le texte dit beaucoup de choses, mais souvent de manière elliptique. C’est surprenant, au vu de la qualité des membres de la commission… Au cours de cette expérience, avez-vous eu, vous et les autres membres, les coudées franches ?

Dans cette commission, on est 35. Nous ne sommes pas tous des experts, il y a des gens qui connaissent des choses, mais qui ne sont pas forcément experts. Cette commission est une sorte de représentation citoyenne, avec les éléments de représentativité que sont l’âge, le genre, les Marocains de l’étranger, les différentes sensibilités politiques… Et ces différences de sensibilités sont énormes, ce qui a rendu le débat très animé.

Mais on arrivait toujours à des compromis qui prennent en compte la faisabilité des choses, et qui permettent surtout de répondre aux questions posées par les gens.

Dans la commission, il y avait dès le départ cette ambition de faire de la co-construction, aller dans le rural, les villes, voir les jeunes, les influenceurs, et toutes les couches de la société. Ce qui, vous l’imaginez, peut rendre le débat assez dur, au vu des différentes sensibilités sociales et politiques représentées dans la commission.

Les 35 membres de la Commission sur le nouveau modèle de développement à Rabat, en décembre 2019.

Les 35 membres de la Commission sur le nouveau modèle de développement à Rabat, en décembre 2019. © Les 35 membres de la Commission sur le nouveau modèle de développement à Rabat, en décembre 2019.

Par ailleurs, il faut bien prendre en compte certains éléments : le commanditaire de ce rapport, c’est le roi. Et ce rapport s’adresse à un public : les forces politiques et les citoyens. Ce qui explique peut-être ce côté « lissé ».

Mais il y a dans ce document tous les fils à tirer pour atteindre l’objectif fixé : le développement du pays en passant par des ruptures assumées avec la corruption, les conflits d’intérêts et en confirmant l’attachement de tous au choix démocratique.

Il y a dans le rapport de la commission tous les fils à tirer pour parvenir au développement du pays

Ce qu’on a réussi à faire dans ce rapport, c’est asseoir des éléments de doctrine qui sont très clairs, et qui ont des conséquences extrêmement fortes si on les pousse jusqu’au bout. Et c’est le débat qui va suivre la sortie du rapport qui va définir tout cela.

Ces éléments de doctrine constituent ce qu’on appelle le pacte de développement qui n’est pas finalisé dans ce rapport, mais qui doit l’être dans les mois prochains.

Qui va le finaliser ?

Il y a les partis, la société civile, les structures de gouvernance… Tout le monde est interpellé. C’est ce pacte de développement qui va poser ces éléments de doctrine.

Quels sont ces éléments de doctrine nouvelle que préconise le rapport ?

Je peux vous donner l’exemple de l’équilibre entre un État qui doit assurer la sécurité mais aussi protéger. Quand on dit ça, on va très loin. Il ne faut pas anticiper le désordre, ni le provoquer, mais faire confiance d’abord. Et quand on dit confiance, cela va du fait de ne plus demander par exemple autant d’attestations administratives aux citoyens, comme ce que l’on fait aujourd’hui, jusqu’à la manière dont est géré le tissu associatif ou le financement des projets.

Le Maroc est un État nation particulier, qui se décline comme une communauté des communautés

Faire confiance d’abord, et contrôler après : c’est un élément de doctrine qui a des conséquences sur beaucoup de choses. Dans le même sens, le rendu de l’État ne peut plus se mesurer par le budget dépensé ou l’investissement consenti mais par la qualité du service effectivement rendu au citoyen.

Autre élément de doctrine : on a essayé de dire que le Maroc dans sa trajectoire historique depuis le XVIe siècle est un État nation particulier. C’est un État qui se décline comme une communauté des communautés. Et en aucun cas un État nation à la française par exemple. C’est un État nation plutôt à l’italienne, même pas à l’allemande. Cette caractéristique négligée ou oubliée a une conséquence très simple, qui explique par exemple pourquoi on n’a pas abouti à la régionalisation.

C’est-à-dire ?

La thèse qui prévalait jusque-là, c’est que toute autonomie locale est un danger pour l’État, alors que c’est faux. On a expliqué historiquement que ce constat n’est pas vrai. Que ce sont les autonomies qui ont permis au Maroc de résister pendant cinq siècles. Et cette question est dans l’ADN de notre imaginaire politique et les façons de gouverner le Maroc par des dynasties qui s’accommodaient des autonomies régionales.

Cette idée débouche sur l’affirmation très forte des niveaux d’autonomies. Cela va du douar, dont il faut faire un haut lieu d’expression démocratique et de gestion communautaires des terroirs, jusqu’à la région, dont la relation avec l’État doit être reprécisée.

Il faut sécuriser la prise de risque pour que les cadres de l’État puissent agir sans avoir peur

Ces éléments de doctrine sont extrêmement importants. Comme l’idée du déploiement des stratégies à travers l’expérimentation. L’idée au niveau doctrinal est d’instaurer un « safe space » pour l’administration publique et les cadres de l’État. Il faut sécuriser la prise de risque pour que les gens puissent agir sans avoir peur. Bien sûr, il faut renforcer la reddition des comptes, mais il est essentiel aussi de se donner le droit d’expérimenter, de se tromper, de rectifier… Ce sont des éléments de doctrine importants.

Quand vous parlez de doctrine, cela reste assez vague pour les citoyens lambda, qui sont, comme vous l’avez dit, le public auquel s’adresse ce rapport. Qu’est-ce que ces nouveaux éléments de doctrine peuvent changer concrètement dans la vie des Marocains ?

Je vous donne un exemple qui illustre bien comment on peut atteindre des choses concrètes par ces éléments de doctrine. Dans le rapport, il y a cette idée de souveraineté alimentaire qui est avancée. C’est un élément de doctrine mais qui a des conséquences immédiates. Sans déconstruire la stratégie agricole actuelle, on dit par exemple qu’il faut favoriser l’agriculture pluviale et familiale. Cela signifie ainsi que l’orge, même si elle a un rendement plus faible, est aussi importante pour le Maroc de demain que l’avocat ou la tomate.

La Chambre des représentants du Maroc (image d’illustration).

La Chambre des représentants du Maroc (image d’illustration). © DR

Cela veut dire qu’on ne va pas orienter les investissements que vers l’irrigué et l’agriculture de rente. Que le paysan qui ne produit que 7 quintaux à l’hectare, alors qu’on peut faire dans l’irrigué 80 quintaux, est important. Et qu’il faut que l’État lui apporte le reste. Car ce paysan n’est pas un entrepreneur, mais un paysagiste. Il est au service de la collectivité.

La collectivité nationale doit tout faire pour lui garantir de vivre dignement avec ses 20 têtes de bétails et ses 3 hectares situés dans une région éloignée. Parce qu’il entretient le paysage et sécurise le territoire par sa présence. Tout cela doit être désormais pris en compte dans les calculs de rentabilité et de performance du ministère de l’Agriculture.

État fort, dispositif de pilotage stratégique chapeauté par le roi, renforcement du rôle des walis, déconcentration, critique des partis politiques composant les derniers gouvernements… Le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement semble consacrer la monarchie exécutive. Qu’en pensez-vous ? Faut-il, selon cette commission, mettre de côté l’idée d’une monarchie parlementaire au Maroc ?

D’abord, il ne s’agit pas de monarchie exécutive. Le roi est responsable des choix stratégiques qui émergent de la société. C’est inscrit dans la Constitution. On n’invente rien du tout. La monarchie a des pouvoirs qui sont encadrés par la Constitution. C’est un pouvoir fort, mais limité. Et il l’est fort justement parce qu’il intervient périodiquement, et pas tout le temps.

En face, la souveraineté nationale s’exprime par le vote qui occupe une position centrale dans la Constitution. Le parlement dispose d’une prérogative exclusive de production des lois et qui fait émerger par un vote de confiance, un gouvernement à partir des résultats électoraux. Il en découle un équilibre des pouvoirs consolidé par toute une série d’institutions qui jouent le rôle de contrepouvoir.

Si le roi a des fonctions régaliennes, le chef du gouvernement dispose d’un périmètre de compétence très large

La commission a établi un modèle de développement qui fixe de grands objectifs, une vision, des ambitions, des chemins, des idées… Mais ne va pas plus loin.

Le fait que l’exécutif au Maroc est bicéphale et que cette règle soit actée par la Constitution n’est pas assimilé par tout le monde. Il en résulte une difficulté à rendre traçable les processus de prise de décision et surtout rend inopérant les mécanismes de mise en responsabilité.

Si le roi a des fonctions régaliennes que lui assure la Constitution, le chef du gouvernement dispose d’un périmètre de compétence qui est très large. Le cadre de prise de décision stratégique qui est le conseil des ministres que le roi préside dispose d’une compétence d’attribution.

Au quotidien, c’est le gouvernement qui gère les affaires, met en œuvre les politiques publiques et prépare les projets de loi y compris organique. Le chef du gouvernement a à sa disposition une administration dont il est le supérieur hiérarchique.

L’idée, c’est de dire que si on a des choix stratégiques, il faut qu’il y ait une unité qui les suive pour s’assurer de la cohérence des politiques publiques par rapport à ces choix stratégiques. Ce n’est pas une autorité supérieure.

Un État fort, c’est un État de droit, responsable vis-à-vis de ses citoyens

Elle est installée auprès du roi et permet de rendre visible le chemin entre la vision stratégique et sa mise en œuvre. Elle ne se substitue ni au gouvernement, ni à l’administration. Elle mobilise par sa composition ramassée et son agilité une expertise ponctuelle et alerte sur les incohérences remarquées entre la vision stratégique et les éléments de doctrine actés par la collectivité nationale et la mise en œuvre.

Mais quel rôle auront dans ce schéma le gouvernement et les partis politiques, aussi bien au niveau central qu’au niveau régional, puisque vous parlez de rôles renforcés des Walis ?

Les gens oublient qu’on parle dans le même rapport d’un chef de gouvernement doté de leadership et de moyens humains de qualité pour jouer son rôle de chef d’orchestre. Pour se faire, le rapport recommande la mise en place d’une unité du même type auprès de lui. Il est inimaginable qu’un chef de gouvernement n’ait pas de staff. Il a un cabinet, mais pas d’équipe qui lui permet de coordonner l’action de ses ministres.

Des migrants évitent la police marocaine alors qu’ils tentent d’atteindre la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, le 18 mai 2021 à Fnideq.

Des migrants évitent la police marocaine alors qu’ils tentent d’atteindre la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, le 18 mai 2021 à Fnideq. © FADEL SENNA/AFP

On dit aussi que le Parlement doit être doté de ressources humaine de qualité et en nombre pour pouvoir contrôler, interpeller le gouvernement et produire également des textes de qualité. Le roi ne va donc pas descendre au niveau de l’exécutif.

Quand on dit un État fort, on parle aussi d’une société forte. Et un État fort, ce n’est pas le Makhzen, mais un État de droit fort avec ses institutions, son administration, ses partis politiques, son parlement, sa justice, sa monarchie et son gouvernement. Un État fort, c’est un État responsable vis-à-vis de ses citoyens.

Les Walis dont parle le rapport ne sont pas les Walis agents d’autorité, mais des agents de développement

En face, on parle d’une société forte. Ce qui englobe tout ce qui est démocratie représentative locale, des instances de gouvernance qui fonctionnent et dont les expertises et les injonctions et les recommandations sont prises en compte, les libertés individuelles et publiques….

Quant à la question des Walis, il faut préciser une chose. Les Walis dont parle le rapport ne sont pas les Walis agents d’autorité mais les Walis agents de développement. Ce sont des représentants du gouvernement, de l’exécutif au niveau régional.

C’est un Wali qui coordonne une équipe composée des services extérieurs  sur le plan local, avec la capacité de prendre des décisions au nom du gouvernement in situ, ce qui renvoie à une déconcentration du budget de l’État, de l’exécution et de la prise de décision. D’où l’idée d’un Wali exécutif. Face à une assemblée élue souveraine qui fixe la vision de développement et les politiques publiques au niveau régional

Maintenant que le rapport sur le nouveau modèle de développement est connu, quelle est l’étape suivante ? Qui va le porter, l’exécuter ?

Ce rapport est une offre d’une vision et de leviers pour y arriver. S’il n’y pas appropriation de cette offre, bien sûr qu’on aura échoué. Si les faiseurs d’opinion, les acteurs politiques, ne vont pas plus loin pour tirer chaque fil, on ne pourra pas aller plus loin.

Ce rapport a été rendu publique dans un contexte assez particulier, de crise diplomatique majeure avec l’Espagne, et quelques jours après le pic migratoire où l’on a vu des milliers de jeunes Marocains tenter de fuir leur pays. Comment analysez-vous ce timing ?

La crise avec l’Espagne montre plus que jamais qu’on a besoin d’un front intérieur solide par ses choix démocratiques et sa capacité à concrétiser les ambitions d’un Maroc prospère.

Les images de milliers de jeunes et de mineurs donnent à voir nos fragilités et nous rappellent l’urgence de la situation économique et sociale. Plus que cela, il nous dit l’ampleur de la défiance d’une jeunesse en mal de vivre chez elle.

Cette crise ponctuelle autant que la pandémie nous somment d’accélérer le processus de transformation et de sortir de notre zone de confort sous optimal. Le débat qui suivra autour du nouveau modèle est en ce sens une opportunité qu’on n’a pas le droit de rater.